Editorial

L'inanité de l'appropriation culturelle

Jeudi 15 octobre 2020 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards N°1068

A l’initiative de son président Rachid Madrane, le Parlement bruxellois organisera fin de cette année des assises de la lutte contre le racisme. C’est une excellente initiative, à condition de ne pas se limiter à l’intention initiale de « rassembler l’ensemble des acteurs de la lutte contre le racisme et les discriminations dans une optique intersectionnelle ». 

Loin de contester la pertinence des analyses de tous les tenants de l’approche intersectionnelle, il faut malgré tout constater que la mouvance antiraciste qui s’en réclame se manifeste souvent par des outrances, des approximations et une grande confusion dans les concepts. Ce qui l’entraîne à marquer du sceau de l’infamie les opinions et les démarches différentes de la sienne. Le concept d’appropriation culturelle illustre bien ces excès.

Il y aurait appropriation culturelle lorsque des éléments d’une culture dite dominée ou racisée sont repris ou interprétés par des représentants d’une culture dite dominante. Ainsi, lorsqu’un grand couturier européen s’inspire de motifs africains ou amérindiens pour créer ses collections, ce serait de l’appropriation culturelle ; lorsqu’un romancier américain blanc publie une fiction dans laquelle il fait parler des personnages noirs sous la ségrégation, cela tomberait sous le coup de l’appropriation culturelle ; lorsqu’une troupe de théâtre ou de danse aborde dans un spectacle les oppressions ou les discriminations vécues par un groupe dominé sans qu’un de ses représentants ou descendants ne fasse partie de la troupe, il y aurait encore appropriation culturelle. L’appropriation culturelle ne serait donc qu’une spoliation de l’identité des « racisés ».

Peu importe si les artistes, les intellectuels ou les créateurs dénoncent une problématique d’oppression et y sensibilisent le public. Selon les tenants de l’appropriation culturelle, il appartient exclusivement au groupe dit dominé ou racisé à s’en saisir et à en parler lui-même. En d’autres termes, toute personne appartenant au groupe des « dominants » ne peut parler à la place des minorités racisées. Cette vision est dangereuse car elle crée des ghettos culturels et ignore les multiples sources dans lesquelles la création puise.

Ils se trompent également de cible. Loin de s’attaquer à des mouvements, des journaux et des personnalités réellement racistes, de nombreux collectifs antiracistes intersectionnels se référant au concept d’appropriation culturelle préfèrent lancer des campagnes aussi virulentes qu’injustes contre des artistes et des intellectuels soucieux du sort des victimes du racisme. Ces artistes et ces auteurs sensibles à la diversité et l’interculturalité, tremblent à l’idée qu’un collectif antiraciste lance contre eux l’accusation systématiquement infondée de racisme. Ce qui n’est absolument pas le cas des identitaires d’extrême droite qui n’hésitent pas à scander ouvertement des propos racistes, homophobes et sexistes qu’ils assument pleinement.

Dénoncer les dérives de ce nouvel antiracisme ne revient pas à remettre entièrement en cause ses combats. Nous serons toujours du côté de ces militants antiracistes lorsqu’il s’agit de mettre fin aux discriminations et aux discours haineux. En revanche, nous ne les suivrons pas lorsqu’ils trainent dans la boue des artistes et des intellectuels attachés au métissage et au dialogue des cultures.

Voilà pourquoi des assises de la lutte contre le racisme ne doivent pas être envisagée dans la seule perspective intersectionnelle. Il y a aussi de la place pour les tenants d’une conception universaliste de l’antiracisme. Loin de porter le faux nez de la domination occidentale « blanche », les universalistes défendent des valeurs d’émancipation que tous les combattants des luttes anticoloniales n’ont cessé de revendiquer.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Thierry - 18/10/2020 - 10:01

    Cette notion d'appropriation culturelle s'invite également à l'université via des étudiants militants qui considèrent, par exemple, que l'écriture de l'histoire coloniale sur le Congo doit être le fait des historiens congolais uniquement si elle veut prétendre à une certaine légitimité, les Belges "de souche/ blancs" (je ne sais comment les qualifier) ayant forcément une lecture biaisée de cette histoire. Ce genre d'approche pose des problèmes : 1) où situer un historien métis, ou "quarteron", etc. ? Est-il à moitié légitime, 1/4 légitime, etc pour se pencher sur l'histoire du Congo ? 2) Cette approche "racialisée" fait fi du contenu du travail de l'historien et de son éthique professionnelle (la critique historique). Si on suit cette logique absurde,à l'inverse, aucun Belge d'origine congolaise ou Congolais ne pourrait aborder l'histoire de Belgique car son propos serait intrinsèquement biaisé. 3) Il faudrait présenter aux partisans de l'intersectionnalité des textes scientifiques en "blind test", sans mention de l'auteur et leur faire jouer au jeu des devinettes : l'auteur est-il noir, blanc, métis ? Est-il un homme, une femme ou un(e) transgenre ? J'estime que chaque sujet de connaissance peut être abordé par n'importe qui et ce qui compte c'est l' honnêteté intellectuelle du chercheur et non son identité, qu'il n'a pas choisie.