L'humeur de Joël Kotek

Le génie antisémite

Mercredi 1 juillet 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°1065

Que serait notre Humanité sans le génie sumérien, égyptien, chinois, hors les miracles grec, italien et bien sûr juif : ce sont des landsmen, des gens de chez nous qui ont inventé tour à tour la psychanalyse, Superman, l’aspirine, Google, le dirigeable, le marxisme, Popeye, la théorie de la relativité, Hollywood, Facebook, Spiderman, le christianisme, Waze, le sprinkler, j’en passe et certainement des meilleurs.

Reste que si l’on peut contester la réalité d’un génie spécifiquement juif, je défie quiconque qui douterait de l’existence du génie antisémite. L’esprit créatif des judéophobes parait, en effet, sans limites. Après avoir posé les Juifs en inventeurs du capitalisme (Sombart), du génocide (Garaudy) ou de l’esclavage (Dieudonné), les voilà qu’ils nous prêtent l’invention des… violences policières. Vous ne rêvez pas : c’est la thèse défendue par le très « progressiste » avocat Me Jean-Marie Dermagne. Je cite in extenso l’un de ses derniers posts sur Facebook : « Partout le racisme : Noirs, Palestiniens, pauvres. Partout les techniques israéliennes ». En France, aussi, des manifestants pro-Adama Traoré n’ont pas été en reste en brandissant des calicots présentant « Israël (comme le) laboratoire des violences policières ». A suivre tous ces néo-antiracistes, les Juifs et à leur suite les Israéliens seraient à l’origine de tout ce qui est mauvais sur terre, comme le résuma, dès 1875, l’historien allemand et antisémite Heinrich Von Treitschke par une formule célèbre : « Les Juifs sont notre malheur ».

Convenons-en une fois encore, l’antisémitisme tient moins du racisme que de la psychose. Trois historiettes devraient m’aider à convaincre les plus sceptiques d’entre vous, sauf exception UPJBiste. Au mois de janvier 1910, la Seine en crue submerge les berges de Paris. Edouard Drumont, le chantre de l’antisémitisme français, l’attribue tout simplement aux Rothschild. Il fallait y penser. Un siècle plus tard, en 2010, cinq baigneurs sont attaqués (dont un mortellement) par un requin sur la côte égyptienne près de Sharm El Sheikh. Il n’en faudra pas plus pour voir le gouverneur de la péninsule égyptienne du Sinaï attribuer l’attaque au Mossad, coupable d’entrainer des requins tueurs pour saper le tourisme égyptien. On l’aura compris, le génie antisémite consiste à trouver une cause juive à toute tragédie ou catastrophe et ce, y compris dans des pays sans Juif. Ou presque. Prenons le Japon dont la population juive n’excède pas 1.000 âmes. C’est pourtant dans ce pays qu’en 1979, le « génial » Masao Kubota révéla à ses lecteurs qu’Enola Gay, du nom de l’avion qui atomisa Hiroshima, signifiait en… yiddish « Tuez l’empereur » ! Evidemment, je n’ai pas eu besoin de contacter l’éminent yiddishiste Alain Mihaly pour vous révéler qu’il s’agissait du prénom de la mère du pilote, Enola Gay Tibbets.

On constate ainsi que le génie antisémite consiste à présenter les Juifs comme les responsables des malheurs du monde. Cette idée absurde fait aujourd’hui sens auprès de nombreux dé-coloniaux. Cette réalité est d’autant plus attristante qu’il existe une véritable communauté de destin, ou plutôt de malheurs, entre noirs et Juifs. Ceux-ci comme ceux-là n’ont-ils pas été au cours des siècles les laissés-pour-compte, les réprouvés, les exclus, les sans-droits, les ébranlés. Combien d’entre eux savent-ils que l’infamant Code noir visait autant les Africains que les Juifs.

Il serait judicieux que ceux-ci comme ceux-là s’en souviennent, refassent lien et rejouent en solidarité comme naguère aux Etats-Unis et en Afrique du Sud. Parmi les blancs participant au mouvement dirigé par Martin Luther King, les Juifs ont joué un rôle disproportionné. Plus d’un tiers des jeunes Nordistes blancs qui ont participé à l’Eté de la liberté en 1964 étaient juifs, et de nombreux rabbins et dirigeants juifs ont été arrêtés dans les efforts de déségrégation. Le Civil Rights Act de 1964 et le Voting Rights Act de 1965 ont été rédigés au Religious Action Center of Reform Judaism de Washington. Au sein de la population blanche d’Afrique du Sud, ce fut aussi auprès des Juifs que Mandela trouva son appui le plus sûr et qu’il reçut les encouragements les plus vifs. Dans son récit autobiographique, Le long chemin vers la liberté, Nelson Mandela écrit : « J’ai toujours trouvé que les Juifs avaient l’esprit plus ouvert que le reste des blancs sur les questions raciales et politiques, peut-être parce que, dans l’histoire, ils avaient eux-mêmes été victimes de préjugés ».

Ne serait-il pas temps de renouer ces liens anciens afin de réfléchir à de nécessaires actions communes ? Autour de la statue de Léopold II, mais aussi de celle de Godefroid de Bouillon épargnée jusqu’ici (et fort heureusement) de toute dégradation. Ce très pieux conquérant barbare que d’aucuns posent à tort en Belge, massacra pourtant, en 1099, tous les Juifs et la majorité des musulmans de Jérusalem. Je pourrais citer aussi les vitraux antisémites de la cathédrale Sainte Gudule où sont sacrés nos rois.

Je terminerai cette humeur par une réflexion fort judicieuse d’une éminente intellectuelle italienne exilée depuis fort longtemps en notre froide contrée : à l’heure où les progressistes flamands exigent, à juste titre, une réappropriation de l’histoire coloniale belge par ses victimes, comment comprendre que ces mêmes intellectuels reprochent aux Juifs de vouloir s’intéresser à la gestion du Musée de la Shoah et des Droits de l’Homme de Malines. Cherchez l’erreur ou plutôt la névrose. « Hannah Arendt, sortez de ces corps ! ».


 

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  • Par Jabotine - 5/07/2020 - 8:59

    L'antisémitisme est un délit grave, et une "opinion" nauséabonde. Il est d'ailleurs sévèrement puni et la loi nous protège particulièrement. Tenir des propos antisémites n'est d'ailleurs pas une opinion.

    Mais dès lors, accuser quelqu'un de l'être sans que cette personne ait été condamnée ne l'est pas non plus. Et le faire à la légère est carrément crapuleux. Par contre, la loi protège moins les victimes de ce type d'actes.

    La question se pose : sans cesse accuser des gens de le pratiquer, et les mettre ainsi à la vindicte publique, pour des faits qui ne relèvent clairement pas de l'antisémitisme mais de l'opinion politique, n'est-ce pas tout aussi grave ?

    Voilà un débat qui est plus à la hauteur des Lumières de la Haskala et des penseurs juifs pris en référence, plutôt que de hurler avec les loups. Quand l'organise-t-on à l'ULB ?

    Et je vois le logo "RespectZone.org" à droite du bouton "Enregistrer"... C'est de l'humour ?! :-)

  • Par Joel Kotek - 6/07/2020 - 23:04

    Cher Jabotine, tu cabotines ...
    Donnez-nous plutôt votre vrai nom au lieu de vous cacher derrière un pseudo qui en dit long sur ton courage politique.
    Au plaisir de vous connaître en pleine conscience. Etes-vous vraiment un partisan de Jabotinsky ?

  • Par Jabotine - 8/07/2020 - 18:50

    Bonjour Joël,

    Tu ne me connais pas. Je n'ai aucune visibilité politique ou médiatique ou quelconque. Je n'habite pas Bruxelles. Et je pense qu'on ne s'est jamais croisé...

    Ceci précisé pour éviter un potentiel malentendu. Ce n'est jamais agréable de discuter avec des anonymes. Mais il y a des auteurs anonymes également sur certains articles sur cclj.be