Le gauchisme est-il antisémite?

Jeudi 11 décembre 2003 par Manuel Abramowicz

 

En marge des formes traditionnelles bien connues de l’antisémitisme, existerait-il un dérivé gauchiste à celui-ci? C’est ce que pensent certains observateurs. Fantasme? Accident de parcours ou changement de cap de la gauche radicale? L’avis des différents protagonistes.

Tout a commencé le 25 janvier dernier, à l’occasion du dîner annuel du CRIF. Son président, Roger Cukierman, lance alors une attaque ciblée contre les Verts, la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et le mouvement altermondialiste. Il les désigne comme étant les auxiliaires de la «nouvelle judéophobie» faisant actuellement rage outre-Quiévrain. Leur parti pris contre l’Etat d’Israël jouerait, selon Cukierman, un rôle majeur dans l’émergence de la haine anti-juive s’exprimant de façon ultra-violente en République française. La réaction de l’organisation trotskiste est directe : elle dépose plainte pour injure à l’encontre du représentant officiel de la communauté juive qui devra prochainement répondre de ses propos devant les tribunaux. Pour la LCR, les nombreux militants juifs qui se trouvent dans ses rangs depuis la création du mouvement marxiste-révolutionnaire ont été insultés. Leur mentor, Lev Davidovich Bronstein, alias Léon Trotski, était lui-même juif. Détail qui est d’ailleurs toujours aujourd’hui mis en exergue par les antisémites d’ultra-droite pour démontrer que le communisme est une invention juive. Pourtant, l’antisémitisme fait des ravages sur le terrain : des synagogues sont régulièrement la cible de jets de cocktail Molotov, des jeunes Juifs deviennent le «gibier» de jeunes voyous de banlieue, l’utilisation d’un «vocabulaire nazifié» se banalise pour commenter le conflit israélo-palestinien… De nombreuses manifestations pro-palestiniennes ou hostiles à l’intervention américaine en Irak pullulent de slogans antisémites. y est un cri de guerre raciste souvent hurlé. Les organisateurs de ces défilés, issus d’ONG ayant pignon sur rue, restent, quant à eux, lâchement silencieux face à la présence dans leurs rangs d’antisémites. L’hypocrisie et le «deux poids, deux mesures» sont aussi au programme : ils manifestent contre l’occupation israélienne des territoires palestiniens, mais ils restent taiseux pour d’autres conflits d’ampleur beaucoup plus importante, comme celui de la région des Grands Lacs, l’occupation chinoise du Tibet, le massacre des Tchétchènes, etc. L’alliance électorale conclue pour les dernières élections belges entre les maoïstes du PTB et la Ligue arabe européenne d’obédience nationale-islamiste fait également partie de cette même hypocrisie.

Une gauche antisémite?

Face à cette situation, l’analyse et l’explication de la nature du nouveau racisme anti-juif animent les débats. La dernière «Affaire Tariq Ramadan» -désormais «compagnon de route» des altermondialistes- est encore là pour nous le rappeler. Toutefois, est-il vraiment permis de penser que l’antisémitisme, ce mal immonde qui a détruit une bonne partie de la communauté juive européenne durant la Seconde Guerre mondiale, est également présent au sein de la gauche radicale et du mouvement altermondialiste? Que derrière la rhétorique militante antisioniste se cache en vérité la traduction moderne de la tradition antisémite d’antan? Existe-t-il, par la force des choses, un antisémitisme de gauche des temps modernes? Avant de directement répondre à ces questions, force est de reconnaître de prime abord que l’antisémitisme dans l’Histoire ne s’est pas résumé à s’exprimer exclusivement à droite de l’échiquier politique et au cœur du christianisme. La gauche a, elle aussi, ses antisémites. Chez les sociaux-démocrates comme chez les anarchistes, des tribuns historiques tels Proudhon, Destrée ou Picard ont exploité sans vergogne dans leurs prêches politiques la haine des Juifs pour enflammer leur public. Il y a plusieurs années, des courants de l’ultra-gauche, notamment terroriste, comme celui dont se réclament des proches d’Action directe, ont franchi, à leur tour, la ligne rouge. Pour certains d’entre eux, après avoir adopté le négationnisme du génocide juif dans une perspective d’analyse de l’oppression capitaliste du prolétariat (sic). La majorité de la gauche radicale ayant pris ses distances, ces courants sont cependant restés marginaux. Avant d’être phagocytés par l’extrême droite. Mais revenons à la gauche radicale. Pour savoir si celle-ci porte en elle les germes de l’antisémitisme de tradition, la meilleure méthode à adopter est de se rendre au cœur même de cette gauche. Une lecture attentive de Solidaire et de La Gauche, les journaux respectifs du Parti du travail de Belgique (PTB, d’obédience stalinienne) et du Parti ouvrier socialiste (l’organisation sœur de la LCR en Belgique), de ces dix dernières années, ne donne lieu à aucune mention antisémite. Mais l’antisionisme est fréquent dans la «presse gauchiste». Parfois même, Solidaire fait preuve d’une approbation bienveillante à l’égard des attentats aveugles commis par des terroristes palestiniens dans les rues de Tel-Aviv et de Jérusalem. Mais l’antisémitisme est vigoureusement combattu au sein des partis révolutionnaires.

Une tentation dangereuse

Lorsque que l’on s’entretient avec d’anciens ou d’actuels militants du «gauchisme belge», on retrouve la même condamnation de l’antisémitisme. L’une de mes premières actions militantes a été la défense du local anversois de l’Hashomer Hatzaïr, après qu’il fut attaqué par les néonazis du VMO, se remémore Jaco Taylor, un ex-dirigeant de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (l’ancêtre du POS) des années 70. Il précise : Notre problème n’était pas de savoir si l’Hashomer Hatzaïr était sioniste ou non. L’urgence était de défendre physiquement une organisation juive, victime parce que justement juive. Jaco Taylor se souvient aussi de la participation active de la LRT, au coude à coude avec l’Union des étudiants juifs de Belgique, à la lutte pour la fermeture, en 1976, d’une maison d’édition antisémite installée à Braine-le-Comte. Autre souvenir : l’expulsion manu militari par le service d’ordre de la LRT, au cours d’une manifestation pro-palestinienne, d’individus portant un calicot antisémite. Patrick, qui milite toujours au PTB, se rappelle d’une autre manifestation. Au cours de celle-ci, des jeunes Maghrébins avaient déployé un calicot où il était inscrit : Mort aux Juifs. Les militants du Parti du travail interviendront afin que celui-ci disparaisse du défilé. Mal leur en prit : ils furent agressés physiquement par les jeunes en question qui les attaquèrent aux cris cumulés de : Mort aux Juifs et aux communistes! Jaco Taylor constate la présence d’antisémites dans certains publics -en partie dépolitisés, sans repères politiques…- auxquels s’adresse habituellement la gauche radicale. C’est dans ces circonstances qu’il faut faire une mise au point insiste l’ex-LRT, en rappelant le rôle primordial joué historiquement par les marxistes-révolutionnaires dans l’éducation populaire. Objectif : expliquer que l’antisémitisme est un racisme aussi nauséabond que les autres. Et que dès lors, il doit être combattu sans complaisance. Les généralisations abusives concernant l’antisémitisme de la gauche révolutionnaire sont dangereuses parce que la lutte contre l’antisémitisme perd de sa vigueur si elle se confond systématiquement avec celle contre l’antisionisme. Cependant, l’évolution des enjeux internationaux depuis les années 70 a provoqué de nouveaux rapprochements idéologiques. Le soutien que la gauche révolutionnaire apporte au peuple palestinien est aujourd’hui guetté de beaucoup plus près qu’elle ne le suppose par l’antisémitisme. Si elle veut rester cohérente avec ses valeurs fondatrices, elle doit se prémunir de nouvelles synergies avec les intégristes islamistes qui ne souhaitent qu’une seule chose : bouter hors de Palestine tous les Juifs -et dans leurs esprits, «Palestine» signifie les Territoires occupés et Israël-, dans une logique antisémite analogue à celle qui animait Charles Maurras. L’extrême gauche, et plus largement, la gauche, n’ont pas été suffisamment attentives à l’impact que l’émergence de l’islamisme rétrograde et l’influence de l’antisémitisme traditionnel dans les pays arabes allaient avoir dans nos pays. Dans le numéro 281 de novembre 2003 de la revue L’Histoire, Olivier Roy (directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’islam) concluait un article consacré aux «Trois âges de la révolution islamiste» en ces termes : L’islamisme radical occupe aujourd’hui le créneau de l’anti-impérialisme militant et «tiers-mondiste» naguère tenu par l’extrême gauche.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Said92levrai - 16/06/2018 - 14:16

    arrêtez un peu avec le "nouveau". Le socialisme EST ANTISEMITE, l'arrêt temporaire de cette prise de position après la seconde guerre est l'exception. Les antisémites d'hier sont les mêmes qu'aujourd'hui, le socialisme a simplement besoin d'une catégorie sociale à viser, d'une autre à défendre. Suffit de regarder les votes français à l'UN pour s'en rendre compte.