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France : Le 'mariage pour tous' suscite la controverse

Mardi 5 Février 2013 par Propos recueillis par Perla Brener
Publié dans Regards n°771

Les faits. Le 30 janvier 2003, la Chambre des Représentants adoptait la « proposition de loi ouvrant le mariage à des personnes de même sexe », faisant de la Belgique le deuxième pays au monde après les Pays-Bas à reconnaître le mariage homosexuel. Alors que notre pays vient de fêter les dix ans de cette loi, la France patine, les partisans du « mariage pour tous » se heurtant à une mobilisation sans précédent.

 

Qu’est-ce qui explique une telle opposition ? La Belgique figure-t-elle d’exemple en la matière ? Le gouvernement Hollande parviendra-t-il malgré tout à faire voter la loi ? Militants, observateur de terrain et politiques nous font part de leur opinion sur la question.

L’actuelle secrétaire du groupe VLD à la Chambre, Hilde Vautmans, était à l’époque attachée du Premier ministre Guy Verhofstadt. « Le gouvernement Verhofstadt voulait réellement changer les choses en matière éthique et s’en sentait prêt. Les contacts avec les parlementaires ont été nombreux et nous sommes parvenus à aplanir les réticences pour aboutir à un compromis et finalement une majorité pour faire voter la loi sans trop de difficultés », se souvient-elle. « Cela a été plus compliqué avec la loi sur l’adoption par les couples homosexuels parce que des enfants étaient impliqués et que les partis émettaient des considérations personnelles, mais nous y sommes arrivés, en 2006. Je comprends la mobilisation et la peur de certains Français, mais je ne peux l’accepter. En 2013, il est temps d’ouvrir les yeux. Je suis une vraie libérale, j’estime qu’on est libre tant qu’on ne fait pas de mal aux autres et je ne vois pas comment on pourrait faire mal en aimant quelqu’un, quel que soit son sexe ». A l’initiative de la proposition de loi sur les transsexuels visant à simplifier la procédure administrative après leur changement d’identité, Hilde Vautmans est également persuadée que le fait d’avoir un Premier ministre homosexuel a aidé à accepter la différence. « Elio Di Rupo a sans aucun doute contribué à la sensibilisation de la population », affirme-t-elle. « Ce n’est pas un hasard si la ministre de la Justice Annemie Turtelboom a fait augmenter les peines pour les actes de violence à l’égard des homosexuels. Il reste malheureusement encore des discriminations à leur encontre, mais que ce soit en matière de mariage homosexuel, d’adoption, ou même d’euthanasie, la Belgique est vue comme un pays progressiste qui fait figure d’exemple au niveau international et l’on ne peut qu’en être fier ».

Le président du Centre d’Action Laïque (CAL), Pierre Galand, publiait le 14 janvier 2013 dans le quotidien  français Libération une Carte blanche intitulée « Liberté, égalité, homoparentalité ». Il explique la différence de réactions entre nos deux pays face au « mariage pour tous » par des séquences de temps différentes. « La Belgique est un pays où l’on a dû apprendre la tolérance dans la façon de vivre ensemble, tant du point de vue politique, économique, que culturel et social. Une autre vision des choses qui subsiste du fait de l’influence calviniste de l’époque où l’on appartenait aux Pays-Bas. Même si le débat a pu être houleux, par exemple pour la dépénalisation de l’avortement, notre règle de travail a toujours été celle du donnant-donnant, avec cette volonté de ne pas aller à la confrontation, pour aboutir à un compromis acceptable. En France, on polarise beaucoup plus les choses, en terme politique déjà, avec ce système majorité contre opposition. On assiste par ailleurs à une forte résurgence du conservatisme religieux -on l’a vu notamment avec la présence du Primat de France dans la manifestation-, moins présent il y a vingt ans quand on a adopté la loi sur l’IVG ou il y a dix ans sur l’euthanasie. Chez nous aussi, le religieux tente de reprendre ses marques, mais je ne suis pas sûr que cette influence serait déterminante sur les choix politiques en Belgique. Notre séparation Eglise-Etat fonctionne plutôt bien, avec une occupation du terrain politique par le champ confessionnel moins forte qu’en France ». Le président du CAL revient sur l’absence de laïcité organisée chez nos voisins : « Ce qui étonne, c’est le contraste entre la Déclaration française des droits de l’homme, avec ses valeurs républicaines, laïques et ce véritable fonds de commerce d’une France conservatrice. Le problème est qu’après avoir décrété qu’ils étaient laïques, les Français pensaient que cela irait de soi. Or, le débat démocratique autour des valeurs est indispensable. Le seul porte-parole de la laïcité en France aujourd’hui est le Grand maître du Grand-Orient… Il n’y a pas cette laïcité organisée, de combat qui existe chez nous et permet des avancées, dans la neutralité de l’espace public ». Pierre Galand conclut : « Le gouvernement Hollande se déconsidèrerait s’il laissait tomber. Comme aujourd’hui plus de neuf pays européens, la France, en tant que société fondée sur des valeurs de justice, d’équité et d’égalité, doit voter cette loi ».

Ancien porte-parole des évêques de Belgique, aujourd’hui curé-doyen de Liège centre, Eric de Beukelaer rejoint l’avis des évêques de Belgique. « Dès 1998, ceux-ci ont déclaré qu'ils comprenaient que des couples unisexes stables demandent un statut reconnu par la société avec des droits et des devoirs réciproques. Cependant, pour préserver la symbolique de l'alliance conjugale entre l'homme et la femme, ils ne souhaitaient pas que pareil statut se confonde par mimétisme au mariage. A réalité autre, construction juridique adaptée. De même, ils comprenaient que les élus de la Nation offrent aux enfants éduqués par des couples homosexuels toutes les garanties légales nécessaires, mais ils ne pensaient pas qu'ouvrir un droit généralisé à l'adoption aux couples unisexes soit dans l'intérêt des enfants. Depuis, la loi a été votée en Belgique et même si je n'ai pas changé d'avis, je respecte ce choix démocratique. Dans la réaction de beaucoup de Belges à ce qui se passe en France, ce n'est donc pas tant le fond du débat qui me chiffonne, mais bien la forme ». Eric de Beukelaer s'en explique : « "Nous sommes adeptes de la démocratie… tant que les autres pensent comme nous". C'est ce que je me suis dit en observant la réaction navrée de nombre d'observateurs belges, face à la mobilisation française contre le "mariage pour tous". "Comment se fait-il que la France -pays laïque par excellence- ne puisse avoir un débat serein sur le sujet ?" fut le commentaire de plus d'une rédaction dans notre pays. La presse aurait-elle dit la même chose si un demi-million d'indignés étaient descendus dans les rues de Paris pour contester l'austérité économique ? Non, bien sûr. Alors, pourquoi ce deux poids, deux mesures ? Parce que, selon ces observateurs, le "mariage pour tous" irait dans le sens du progrès. Curieux, tout de même, que des penseurs qui se disent attachés à la laïcité développent une vision quasi sacrale de l'histoire. Pourquoi le mariage entre personnes du même sexe irait-il forcément dans le bon sens ? Réponse habituelle : "Parce que cela respecte davantage la libre volonté des individus". Dans ce cas, pourquoi s'accrocher à la monogamie ? Pourquoi ne pas également permettre le mariage entre plus de deux adultes consentants ? Cet exemple par l'absurde illustre que les critères qui fixent le mariage sont un choix de société ». Pour Eric de Beukelaer,choisir signifie mettre une limite.« Celle-ci exclura inévitablement certaines personnes. Pareil choix n'est pas anodin. Il est donc sain qu'un vaste débat de société s'organise en France sur le sujet. Je salue surtout le fait que l'unanimité se soit faite entre les deux camps pour condamner toute forme d'homophobie. Combattre le rejet de l'autre, c'est cela surtout l'indice de bonne santé démocratique d'une société ».

Michel Duponcelle est l’ancien directeur de l’asbl Tels Quels, centre gay et lesbien de la Communauté française, et dirige aujourd’hui Infor Jeunes. Il rappelle à ceux qui s’étonneraient de la réaction française de l’importance chez nos voisins de l’unité nationale : « S’étonner du fait que ce débat reste brûlant dans la patrie des Droits de l'Homme alors qu'il est dépassé dans notre pays, ou dans d'autres, a priori plus conservateurs comme l'Espagne, le Portugal ou l'Argentine serait méconnaître le poids, dans la société française, du dogme républicain de « l'unité nationale » qui voit toute forme de revendication communautaire comme une atteinte à l'ordre public. Dans toutes les interviews, le terme « communautariste » revient d'ailleurs comme un préalable d'irrecevabilité ».

Le débat sur la viande halal, voici quelques mois, procédait, selon lui, du même rejet. « Là aussi, notre pays, plus pragmatique, communautaire par essence, a géré cette question sans grands débats. Le subventionnement des associations de défense des groupes minoritaires montre aussi cette dissonance entre les deux Etats ». S’il reconnait que la Belgique fait figure d’exemple en la matière, Michel Duponcelle admet toutefois que la France est parvenue, dans le passé, à faire preuve d’ouverture : « La Justice française a répondu favorablement aux demandes individuelles de familles homoparentales, à l'époque, sur des questions loin d'être réglées chez nous. Car ces familles existent et, c'est le plus étonnantdans cette agitation, tout le monde semble l'ignorer. Or, on estime que plus de 50.000 enfants vivent aujourd'hui, en France, au sein de familles de ce type, qui sont discriminées par la loi. Depuis, notre pays a statué légalement sur bien des détails -droits parentaux et conjugaux annexes- qui en font sans doute celui qui a le mieux répondu aux revendications des gays et des lesbiennes, mais la France reste figée sur son dogme. La gauche a voulu, je pense, contourner l'obstacle en nommant son projet "Le mariage pour tous", cela n'a manifestement pas suffi. Mais cela ne changera plus rien. Quel que soit le nombre de manifestants, les socialistes ne peuvent pas faire marche arrière sans offrir une victoire tant à la droite qui est dans la rue, qu’à l’extrême gauche qui les attend sur tous les fronts ».


 
 

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