A votre avis

Faut-il instaurer un cours d'éducation à la citoyenneté ?

Mardi 3 mars 2015 par Perla Brener
Publié dans Regards n°815

Les faits. Plus large qu’un cours d’étude des religions ou qu’un cours de philosophie, sans remplacer complètement les cours de religion existants, le contenu des cours d’éducation à la citoyenneté proposés par la ministre de l’Enseignement Joëlle Milquet aux élèves du secondaire de l’enseignement officiel ne semble pas encore définitif. 

 

 

De nombreuses questions demeurent par ailleurs sur leur organisation : Qui va les dispenser ? Quelle nécessité ? En quoi doivent-ils consister ? Doivent-ils se substituer aux cours de religion ? Tour d’horizon auprès des principaux intéressés et d’observateurs de terrain, avec une unanimité : l’éducation à la citoyenneté doit être transversale.

Mohamed Azaitraoui est conseiller musulman dans les IPPJ de Wauthier-Braine et Braine-le-Château auprès de jeunes de 14 à 18 ans. « Le cours de citoyenneté doit être présent, mais pas forcément au détriment d’une heure de religion », estime-t-il. « Il est essentiel d’adapter sa philosophie de vie au pays dans lequel on vit, et je vise la citoyenneté dans le cadre de mes cours en adaptant mon discours au bon vivre-ensemble. Comment vivre ensemble dans un pays qui cultive cette diversité linguistique et culturelle, tous les professeurs de religion sont à même d’aborder cette problématique, sans pour autant faire œuvre de prosélytisme, en visant la neutralité pour ne pas risquer de tomber dans les extrêmes. Je suis comme tout le monde, mais je ne ressemble à personne », souligne Mohamed Azaitraoui, « c’est-à-dire que ma religion ne concerne que moi. La laïcité vue comme la neutralité de l’espace public ne m’interdit pas d’être musulman et ne met pas en cause mes principes religieux, dans la mesure où je n’impose pas cette religion aux autres ». Il insiste : « Si un cours d’éducation à la citoyenneté est instauré, en tant que tronc commun et donc point d’intersection de toutes les visions, il reviendra au pouvoir organisateur de le préparer, de sorte que son contenu soit respecté par l’ensemble des professeurs qui le délivreront ».

« Oui à l’éducation citoyenne, non à la suppression du cours de religion », déclare d’emblée Tommy Scholtes, attaché de presse de la Conférence épiscopale belge. « Bien sûr qu’il faut former les jeunes à la citoyenneté, mais cela peut se faire par l’ensemble de la formation, dans les écoles, en famille, dans les mouvements de jeunesse. Cela va de soi. Connaître les grands courants philosophiques ou religieux fait aussi partie de la formation de tout jeune citoyen, sans dogmatisme et sans œillères. Mais les jeunes ont aussi droit à l’approfondissement des connaissances religieuses de sa famille. En dépassant les valeurs chrétiennes traditionnelles appelées liberté, fraternité, égalité ! La Bible a des richesses incommensurables d’amour, de convivialité, de respect, et ouvre à une transcendance avec Dieu, qui, si elle est bien vécue, est au service de l’humanité, sans aucun enfermement idéologique. Tous les professeurs peuvent contribuer à la citoyenneté, et une partie peut être donnée au cours de religion. Ne soyons pas naïfs cependant. Les tenants du cours de citoyenneté ne sont-ils pas plus préoccupés par une diminution des cours de religion que par l’éducation citoyenne ?  N’oublions pas non plus le rôle des inspecteurs des cours de religion qui peuvent éviter des dérives non souhaitables ». Il conclut : « Et que l’enseignement public n’oublie pas que les valeurs chrétiennes sont intrinsèquement liées au respect et à la tolérance, sans aucune exclusive. Je pense que les professeurs d’histoire ou de religion peuvent donner de tels enseignements, avec des parents consentants et des jeunes motivés ».

Le Grand rabbin de Bruxelles Albert Guigui considère que « supprimer une heure de religion pour la remplacer par une heure de citoyenneté serait une erreur fatale. Le cours de religion prodigué dans les établissements officiels permet de donner aux enfants appartenant aux différents cultes reconnus en Belgique des racines, un vécu, une mémoire. Supprimer ce cours totalement ou partiellement, c’est mettre en danger nos enfants qui, faute de racines, risquent de devenir une proie facile pour toutes les personnes mal intentionnées qui cherchent à les embrigader », estime-t-il. « Le grand avantage d’un cours de religion donné au sein de l’école publique est de permettre un contrôle, une supervision, d’une part, par les chefs d’établissements et, d’autre part, par les inspecteurs des cours de religion. La suppression de ces cours risque de jeter une partie de nos enfants dans des structures pédagogiques sans aucune surveillance ni contrôle. Les cours de religion dans les écoles officielles constituent dès lors des garde-fous contre toute forme de radicalisme. En effet, les nouveaux programmes prévoient des référentiels de compétences propres à chaque cours, mais aussi des compétences communes à tous les cours de religion et de morale, avec possibilité légale d’activités communes entre ces cours. Pour la partie commune, le projet propose de développer trois axes : le questionnement philosophique, le dialogue interconvictionnel et une réflexion sur les fondements de l’engagement citoyen. Dans une société multiconvictionnelle, offrir, dans l’école, à la fois un espace de reconnaissance des identités multiples et un lieu de dialogue entre elles, c’est contribuer à la construction de chaque personne et participer à la cohésion sociale. Pour ce faire, plutôt que d’instaurer un cours de citoyenneté, il importe de développer l’aptitude à se laisser questionner et à questionner les représentations de l’autre dans des rencontres respectueuses. Une telle démarche trouve autant son sens dans l’enseignement officiel, adhérant à la neutralité, que dans l’enseignement confessionnel. Quant au cours de citoyenneté, il ne doit pas être donné à un moment déterminé de la grille horaire. Tous les cours doivent contribuer constamment à faire de nos enfants des citoyens exemplaires. Le cours de citoyenneté doit faire partie intégrante de tous les cours donnés à l’école, y compris pendant les récréations et les sorties scolaires ».          

« L’éducation à la citoyenneté est un ensemble de savoirs et de compétences (savoir-être/savoir-faire) », estime Ina Van Looy, directrice du Centre d’éducation à la citoyenneté (CCLJ), « mais un seul cours ne contribue pas à faire de nos enfants des citoyens, et l’école ne doit pas être seule dans l’acquisition et le développement de ces savoirs. C’est toute la société qui doit s’engager pour permettre à tous les enfants de se sentir citoyens et de grandir en tant que citoyens égaux. Notre priorité devrait être l’égalité à/dans/face à l’école. Si, toutefois, un nouveau cours devait faire son entrée dans l’école, et ce dès la dernière année de l’enseignement maternel, je proposerais la philosophie avec les enfants. Elle favorise l’expression, l’écoute, l’élaboration d’une opinion propre, le regard critique, l’appropriation de la culture du débat d’idées… bref, des compétences citoyennes indispensables. En tant que laïque, je considère que la religion appartient à la sphère privée, elle reste à la maison. Mais cela ne signifie pas qu’elle n’est pas abordée à l’école, au contraire elle doit l’être, que ce soit au cours d’histoire, de philosophie, de français, mais pas dans un cours de religion en tant que tel ».

« L’actualité fait mal. Elle nous touche dans nos valeurs les plus profondes », affirme Benoît Van der Meerschen, le secrétaire général adjoint du Centre d’Action Laïque. « Elle montre combien les enjeux du vivre-ensemble sont plus que jamais incontournables et appellent des réponses concrètes et réfléchies de la part du Politique. En ce sens, même si elle ne réglera évidemment pas tout, l’heure de “cours commun d’éducation à la citoyenneté” prévue par la Déclaration de politique communautaire, même si elle risque d’être insuffisante, constitue une avancée. Pour autant, comme cela a déjà été démontré par différents constitutionnalistes, les dispositions du droit positif de la Communauté française qui rendent aujourd’hui ces enseignements de cours de religion comme de morale non confessionnelle obligatoires (que ce soit pour une heure ou deux) sont contraires à l’article 2 du premier protocole à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. La suppression du caractère obligatoire des cours dits “philosophiques” est donc une obligation juridique et non une simple option politique. Dès lors, n’est-il pas temps aujourd’hui d’avoir enfin des hommes et des femmes politiques courageux qui osent toucher aux vieux oripeaux du Pacte scolaire ? Et qui, en lieu et place de cours prétendument philosophiques, décident d’instaurer un nouveau cours commun qui s’adresserait à tous les élèves, sans froisser, et porterait sur ce qui unit et non sur ce qui divise ? Il y a urgence, rendons à l’école son rôle : celui d’être un outil majeur d’émancipation, un levier qui permet précisément la construction de la citoyenneté qui, elle, conjugue les différences sans les opposer ». 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/