A votre avis

Faut-il encore débattre de Dieudonné?

Mardi 5 octobre 2010 par Nicolas Zomersztajn et Perla Brener

 

Les faits Le 20 septembre 2010, le Cercle du Libre examen de l’Université libre de Bruxelles (ULB) a finalement organisé sa conférence sur la liberté d’expression dans la société. Toutes les craintes formulées par de nombreux observateurs se sont réalisées en l’espace d’une soirée.

Avant d’entamer la conférence, un film de propagande à la gloire de Dieudonné a été projeté. L’auteur de Est-il permis de débattre avec Dieudonné ?, Olivier Mukuna, a cette manière très particulière de se présenter comme un journaliste indépendant, laissant entendre que l’ensemble de la profession ne l’est pas.

Que dire après le panégyrique d’un ancien humoriste reconverti dans l’antisémitisme ? Pas grand-chose, si ce n’est le critiquer. C’est précisément le choix fait par Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB. Pour ce faire, il diffusera un petit film de 15 minutes réalisé à partir de déclarations publiques de Dieudonné. Cela permettra au spectateur honnête de voir à quel point Olivier Mukuna pratique le journalisme par omission. Incapable de remettre en cause le portrait de Dieudonné dressé par Joël Kotek, Mukuna se bornera à déclarer qu’il n’a pas pu préalablement visionner ce petit film et qu’il lui est impossible de réagir à chaud. On assistera ensuite à un moment digne d’un casting de « La nouvelle star ». Jacques Englebert, avocat et professeur de droit à l’ULB, poussant le juridisme jusqu’à la caricature en se prononçant en faveur d’un droit absolu à liberté d’expression, abstraction faite de tout contexte politique et historique. Mais la palme de l’ignoble peut être attribuée à Souhail Chichah, chercheur en économie de l’ULB. Saupoudrant son discours de références savantes, il crachera calmement sa haine d’Israël et des partis démocratiques en s’inspirant, sans jamais l’égaler toutefois, de Jacques Vergès et de sa stratégie de la rupture. Souhail Chichah dénoncera le fait qu’on puisse condamner un bouffon comme Dieudonné et fermer les yeux devant les élites menant des politiques racistes. Il estimera de la même manière qu’en diabolisant l’extrême droite, les partis traditionnels ne cherchent qu’à masquer leurs propres défaillances, avant d’en arriver au « deux poids, deux mesures » d’une Europe sacralisant la Shoah et protégeant Israël, « Etat raciste et ségrégationniste ». Ajoutons à cela une série de propos ambigus sur le négationnisme et sa répression.

En dépit de la ridicule alarme de son chronomètre signalant la fin du temps de parole de chaque intervenant, le modérateur, Marc Van Damme, membre du conseil d’administration de l’ULB, mettra fin précipitamment à cette soirée grotesque, visiblement incapable de maîtriser les débordements du public pro-Dieudonné. Une soirée qui n’avait décidemment pas sa place dans une université, encore moins celle du libre examen.
 
La députée bruxelloise, Viviane Teitelbaum, réagissait sur son blog au lendemain de la conférence : « (…) le débat sur la liberté d’expression est noble. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est la haine du Juif. Et quand elle transpire à travers le discours d’un chercheur à l’ULB, c’est grave. Mais lorsque le modérateur, qui n’est autre que le vice-recteur, ne réagit à aucun moment, c’est honteux ! Tout a été filmé, je n’invente rien. (…) Sous couvert d’un débat sur la liberté d’expression organisé par le Librex, nous avons d’abord eu droit à un film médiocre à la gloire d’un raciste, antisémite, négationniste, en faveur de la lapidation, réalisé par un “journaliste indépendant”, Olivier Mukuna.
(…) le sommet sera atteint par deux ulbistes. Le premier, Souhail Chichah, chercheur à l’ULB, explique, entre autres, que les Juifs venus des pays de l’Est pour fuir les nazis étaient “sales”. Il pense que le MR et le PS ont tort de diaboliser l’extrême droite, il tient des propos vomitifs sur la Shoah, mais surtout il hait Israël. Car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit, pour lui, pour Mukuna, et pour de nombreuses personnes dans l’assistance. Ils ont la haine du Sioniste, du Juif sioniste, du Juif…
(…) M. Van Damme, monsieur le vice-recteur, ils ont la haine, mais vous, vous êtes coupable. De n’avoir rien dit, d’avoir laissé les Juifs être insultés dans votre enceinte, sous votre responsabilité et à plusieurs reprises. (…) Il y a quelques mois j’écrivais sur ce blog que j’avais mal à mon université, aujourd’hui, je l’avoue, j’ai honte de mon université ».
 
 
© Serge Brison
Le bourgmestre de Saint-Josse, Jean Demannez revient sur le passage de Dieudonné dans sa commune en 2009 : « Mon refus avait été interprété comme une volonté de censure, politique qui ne fait pas partie de ma culture. Le souci se situait à mon sens à un tout autre niveau, celui de devoir gérer des réactions légitimes d’une population ou de regroupements sensibilisés par rapport à un sentiment de provocation dans le chef de l’artiste. Saint-Josse-ten-Noode, commune multiculturelle (154 nationalités), organise sa cohabitation par le biais notamment du secteur associatif. Ma position comme Bourgmestre responsable de la paix publique a donc été de préserver cet équilibre fragile. La présence à quelques mètres du siège du Vlaams Belang constituait un élément supplémentaire à ma détermination. Je n’ai pas été suivi par le Conseil d’Etat, j’ai donc paradoxalement fait protéger l’orateur par les services de Police comme le veulent nos règles démocratiques ».
 
 
Pour le président du MRAX, Radouane Bouhlal, qui avait assisté à la « conférence-spectacle » de l’humoriste à Saint-Josse à l’époque, « Dieudonné a du talent, mais sa méthode ne trompe plus : si d’apparence, il se moque du monde entier, de lui-même, des Noirs, des Arabo-musulmans, des Pygmées et des Juifs… pour ces derniers cependant, il en parle en renforçant subtilement le préjugé selon lequel ils seraient puissant, dominants et intouchables.
Bien entendu, Dieudonné, comme n’importe quelle personne humaine, a un droit fondamental à la libre expression : cela implique qu’il puisse, conformément à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, formuler des idées “qui heurtent, choquent ou inquiètent une fraction quelconque de la population”. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de “société démocratique” ».
La liberté d’expression n’est toutefois pas absolue, le racisme et le négationnisme en forment d’ailleurs de légitimes limites. En flirtant avec l’extrémiste de droite Jean-Marie Le Pen et le négationniste Robert Faurisson, Dieudonné contribue à réhabiliter une idéologie raciste, précisément en la banalisant. Et avec des slogans tels que “pornographie mémorielle”, Dieudonné offense la mémoire des victimes du génocide nazi et de leurs survivants.
Et il a beau se profiler en chevalier blanc en raison de certaines questions légitimes qu’il pose, notamment au sujet de la traite négrière et de la colonisation -effectivement négligées dans le débat public et les manuels scolaires-, il ne faut pas être dupe. L’antiracisme, en effet, ne s’accommode pas d’indignations sélectives, comme le rapportait fort bien l’un des chantres de la négritude, Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952) : “quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous” ! ».
 
 
Kevin Hirsch, ancien président de l’Union des Etudiants juifs de Belgique, avait manifesté devant le Centre Marignan à Saint-Josse pour exprimer son indignation. A la question de savoir si l’on peut encore débattre ou non de Dieudonné, il répond : « En tant qu’étudiant, libre exaministe tenant beaucoup à sa liberté d’expression, la problématique est, selon moi, plus simple qu’elle n’y paraît. Certes, je me suis farouchement opposé à sa venue il y a un an, car il est évident que Dieudonné n’a plus droit aujourd’hui à une tribune. La justice française l’a condamné, le débat est donc clos. Mais lorsque la question est de savoir si l’on peut débattre DE Dieudonné, la situation est toute différente. Car il ne faut pas se méprendre, toute la communauté estudiantine n’est pas bien informée sur cette problématique. Je pense même que peu de gens s’y intéressent si ce n’est des convaincus. Décider de manière arbitraire qu’il ne faut plus en débattre serait une erreur. Oui, il faut en débattre. Dévoiler la face (pas si) cachée de ce raciste sournois est de notre responsabilité à tous. Débattre AVEC Dieudonné, NON, je dirais même à quoi bon ? ! Débattre DE Dieudonné, OUI ! ».
 
 
Pierre-Arnaud Perrouty, administrateur de la Ligue des droits de l’homme, apporte son expertise : « Dieudonné semble trouver un malin plaisir à jouer avec les limites, à entretenir la provocation, et certains de ses propos sont effectivement insupportables. Il a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises. Mais, en démocratie, la liberté d’expression reste la règle. Il existe évidemment des limites, notamment pour les propos qui incitent à la haine, à la discrimination ou à la violence, ou encore les propos négationnistes. Si des propos de ce genre sont tenus, ils doivent être poursuivis et il appartient ensuite à la Justice de trancher. Mais il est hors de question d’instaurer une censure préalable, même à l’égard de quelqu’un qui a déjà été condamné. En mars 2009, la commune de Saint-Josse avait pris un arrêté pour interdire préventivement un spectacle de Dieudonné au nom de l’ordre public. Par un arrêt aussi cinglant que justifié, le Conseil d’Etat a suspendu cet arrêté, estimant -sans chercher à défendre les propos de Dieudonné- que les communes n’ont pas pour mission “de veiller préventivement à la correction politique ou morale […] des spectacles”. Si des propos tenus pendant le spectacle tombaient sous le coup de la loi, ils pouvaient ensuite être poursuivis. La censure préalable, c’est la mort programmée de la liberté d’expression ».
 
 
© Danuta Kuzyn
Dieudonné peut-il s’exprimer ? Manuel Abramowicz, auteur notamment du premier livre sur l’antisémitisme et l’extrême droite en Belgique de 1945 à nos jours (éditions EVO, 1993), présent à l’ULB le 20 septembre, précise : « Oui, si celui-ci n’enfreint pas (plus) les lois ! Une condamnation pour racisme n’interdit pas de pouvoir continuer à parler. Au délinquant de faire attention à ne pas récidiver. A tout nouveau passage de la “ligne rouge”, il aura à nouveau à faire à la Justice. A son sujet, la question qui m’intéresse le plus est de pouvoir comprendre comment un homme, connu auparavant pour son engagement sincère antifasciste, antiraciste et son tandem avec son ami juif Elie Semoun, passe -à un moment de sa vie- de “l’autre côté”. Est-il devenu fou ? Etait-il déjà un antisémite honteux ou refoulé ? Fait-il partie de cette terrible secte “islamo-gauchiste” décrite fantasmagoriquement par certains intellectuels néoréacs ? Nul ne le sait réellement. Mais déjà une hypothèse : Dieudonné ne serait-il pas devenu antisémite par étapes, au fil des pressions orchestrées tous azimuts sur sa personne et ses spectacles. Provoquant chez lui un “repli paranoïaque” et une progression nauséabonde de son verbiage. Si tel était le cas, les stratégies de lutte contre l’antisémitisme (et le racisme en général) devraient au plus vite être revues et corrigées. Afin qu’elles ne produisent pas des clones de Dieudonné. C’est de lui -et de ses provocations malsaines- qu’il faut débattre, mais aussi de l’“antisémitisation” exportée parfois par certains. Dieudonné n’est que le produit d’une mauvaise recette de lutte contre le racisme et l’extrême droite, de la faillite de l’antiracisme institutionnalisé, gendarmisé et cosmétique. Le raciste Dieudonné poursuivra ses délires obsessionnels contre les Juifs et servira alors toujours d’épouvantail, hélas, encore pour longtemps ».

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/