Esther Mujawayo, la force d'une rescapée

Mercredi 5 mai 2010 par Géraldine Kamps

 

Psychothérapeute et membre-fondatrice de AVEGA-Agahozo, association des veuves du génocide d’avril, Esther Mujawayo réside aujourd’hui en Allemagne. Son combat : « aider les survivants à redevenir vivants ». Nous l’avons rencontrée à l’occasion du Colloque organisé par Ibuka-Mémoire et Justice au Parlement européen le 18 mars 2010.

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Avec cette voix qui vous émeut dès les premiers instants et un sourire illuminant son visage, Esther Mujawayo a livré son témoignage au Colloque Ibuka, organisé dans le cadre des 16e commémorations du génocide des Tutsi.

Aujourd’hui psychothérapeute, Esther Mujawayo aurait pu comme son mari, ses parents, et quelque 270 membres de sa famille, disparaître dans le génocide d’avril 1994. Née en 1958, elle a un an lorsque la maison familiale est brûlée, et cinq quand plusieurs de ses amis ne reviennent pas à l’école. Mais ses premiers souvenirs remontent à septembre 1972. « J’étais au lycée et aucun élève tutsi n’a été admis en 4e » raconte-t-elle. « Grâce à mon père pasteur, connu des notables, le ministre m’a autorisée à entrer au Lycée Notre-Dame du Kivu. Mes autres camarades sont partis au Burundi… ». En février 1973, les élèves passés entre les mailles du filet, ainsi que tous les professeurs et fonctionnaires tutsi sont renvoyés. Esther parvient à terminer ses secondaires, puis les difficultés s’accumulent. En 1979, elle obtient finalement l’autorisation de partir étudier à l’Université catholique de Louvain et devient assistante sociale. Une formation qu’elle complètera d’une maîtrise en sociologie, avant de rentrer au pays.

Après avoir travaillé pour l’Eglise protestante rwandaise, Esther est engagée comme directrice adjointe d’OXFAM Grande-Bretagne. Son mari est professeur de français au Lycée Notre-Dame du Kivu et bénéficie d’un logement de fonction où la famille restera jusqu’au génocide. Le 30 avril 1994, sur dénonciation, des soldats viennent au Lycée Notre-Dame chercher les hommes et les garçons, 14 au total, dont le mari d’Esther. Tous sont tués. Les femmes resteront cachées. « Un gendarme hutu avait accepté de faire venir ma sœur Stéphanie de Kigali, mais les religieuses de l’école ont refusé » se souvient Esther. « Début juin, j’ai appris qu’elle avait été tuée avec son mari et son fils aîné… ». Un soldat accepte les 80 dollars qui lui restent pour l’évacuer, elle et ses trois filles. Elles sont prises en charge par l’ONU et placées dans un camp du FPR. Le 4 juillet 94, quelques jours après avoir rejoint l’Ouganda, Esther apprend la victoire du Front patriotique. « En constatant le nombre de veuves (entre 30 et 35.000 aujourd’hui au Rwanda), nous avons décidé de nous rassembler » explique-t-elle. « Beaucoup n’avaient plus rien, on se logeait mutuellement, on partageait les vêtements, la nourriture… Pour pouvoir bénéficier de subsides, nous avons créé en 1995 l’asbl AVEGA-Agahozo, du nom d’une berceuse qui aide à sécher ses larmes ».

Esther profite d’une année sabbatique pour étudier la psychothérapie en Angleterre. A son retour, OXFAM l’engage comme psychothérapeute pour le compte d’AVEGA. En 1999, elle se remarie avec un pasteur allemand et part vivre en Allemagne. Spécialisée dans les traumatismes psychiques, elle travaille aujourd’hui au Centre psycho-social pour réfugiés de Düsseldorf.

 

Une vache pour chaque veuve

« AVEGA propose des programmes dans tout le pays » souligne Esther. « Le travail est énorme : il y a les maisons à reconstruire, le besoin d’argent pour permettre aux femmes de se prendre en charge. Plus de 80% d’entre elles ont été violées, plus de la moitié sont atteintes du SIDA. Les tueurs avaient prévenu : “ La mort qu’on te donne est pire ”, elle leur a été inoculée, on ne s’en est malheureusement rendu compte que plus tard. Le viol a été reconnu par les tribunaux rwandais et le TPI comme un crime de première catégorie, mais obtenir les médicaments a été très long ».

Le vœu d’Esther : « Une vache pour chaque veuve. Une vache procure du lait, du fumier pour les récoltes, de la viande, et un capital. Thérapeutiquement, avec une vache, tu es quelqu’un », insiste-t-elle. « Il faut tout faire pour que les survivants ne regrettent pas d’avoir survécu ».

Quant à la « réconciliation » tant réclamée par la communauté internationale, Esther lui préfère le terme de « cohabitation pacifique ». « Nous avons déjà du mal à nous accepter vivants. Nous avons d’abord besoin de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec le genre humain… Non, les bourreaux et les victimes ne vont pas s’embrasser, même si cela soulagerait peut-être les pays, les humanitaires et les religieux qui sont partis à l’époque. Après le génocide, je craignais d’être étouffée par la compassion, cela n’a pas du tout été le cas. Il y a eu un Plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale. Qu’y a-t-il eu pour le Rwanda ? Tout est fait comme s’il s’agissait de charité. Ce ne sont que des droits ».

 

Livres

de Esther Mujawayo (avec Souâd Belhaddad)

SurVivantes, Editions de l’Aube, 2004

La Fleur de Stéphanie, Flammarion, 2006

Documentaire

de Denis Gheerbrant avec Esther Mujawayo

Après - un voyage dans le Rwanda, 2005


 
 

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