Livres

Eloge de la défaite

Lundi 13 avril 2020 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1062

Multipliant les exemples concernant les défaites en sport et en politique, Laurent-David Samama, journaliste, documentariste et correspondant de Regards à Paris, publie Eloge de la défaite (éd. L’aube). Une réflexion stimulante sur la défaite mettant en exergue son aspect profondément humain, même si personne n’aime perdre.

 

Ne vous attendez pas à un manuel de développement personnel, ce livre ne raconte pas comment ni pourquoi la défaite est la victoire de demain. Sa réflexion est articulée autour du sport et de la politique, deux domaines où le rapport victoire/défaite est omniprésent. La quête du pouvoir, du moins en démocratie, passe par une victoire électorale et toute discipline sportive a ses compétitions.

Si Laurent-David Samama a choisi de se concentrer sur la défaite, c’est peut-être parce qu’il a consacré son livre précédent (Les petits matins rouges, éd. L’Observatoire) aux champions toutes catégories de la loose en politique : les trotskystes. Lorsqu’il aborde ceux qui ont intégré la défaite dans leur engagement politique, c’est évidemment eux qu’il cite. « De défaite en défaite, jusqu’à la victoire finale », adorent répéter les trotskystes. Mais la raison de ce livre est moins anecdotique, plus profonde. Tout être humain a un jour été confronté à la défaite, relève-t-il. Cette dernière a donc quelque chose de réel, de vrai. Et c’est évidemment en sport et en politique que la défaite peut prendre des dimensions intenses, précisément parce que dans tous les cas de figure, elle est insupportable. Les perdants sont parfois amenés à disparaitre de la scène politique et sportive, car comme le souligne
Laurent-David Samama, « disparaitre revient à mourir… ».

C’est ce qui explique les mauvais perdants. Pour illustrer cette catégorie, il en a choisi un beau, un vrai : Jean-Luc Mélenchon. Eliminé au premier tour des présidentielles de 2017, le tribun n’admet pas sa défaite et se perd dans une posture populiste et revancharde jusqu’au grotesque « La République, c’est moi ! ». C’est alors que le parallèle audacieux est établi avec un autre mauvais perdant, mais en boxe cette fois : Mike Tyson ! « Dans son rejet catégorique de la défaite assimilée à une désillusion, Mélenchon me rappelle Mike Tyson perdant pied face à Evander Holyfield en 1997 », écrit Laurent-David Samama. Ne parvenant pas à venir à bout de son adversaire, Tyson perd son sang froid et mord à deux reprises les oreilles d’Holyfield. « La postérité retiendra les emportements de Tyson comme elle retiendra les colères noires et les éructations de Mélenchon ».

Défaite fondatrice

Les défaites de ces deux bad boys au genre différent ont surtout le mérite de révéler leur véritable caractère. Mais ce qui intéresse surtout Laurent-David Samama, c’est une dimension plus universelle de la défaite : ce qu’on en fait et ce qu’on retient de celle-ci. D’où l’idée qui lui est chère de « défaite fondatrice ». Mitterrand et Chirac n’ont-ils pas essuyé des défaites avant d’accéder à la présidence de la République. Elles ont forgé leur caractère et leur envie de gagner. « La défaite muscle l’esprit, le prépare aux montagnes russes psychologiques générées par la perspective d’une grande compétition sportive ou d’une élection en politique. Elle crée du fighting spirit », précise Laurent-David Samama. Sans défaite, il n’y aurait pas de come-back ni de remontada.

Terminant par un exemple personnel, Laurent-David Samama raconte en quoi la défaite cuisante de Lionel Jospin en 2002 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles ont suscité en lui l’envie de s’engager et de faire des choses qu’il n’aurait jamais faites auparavant. Lucide, il n’ignore pas non plus que, dans bien des cas, la défaite est synonyme de chaos.

Alors, victoire ou défaite, Monsieur Samama ? En bon Juif, il s’en sort par une pirouette judicieuse, mais tellement vraie : « L’important, c’est de vivre une aventure, car cela permet d’apprendre beaucoup sur soi. L’aventure, le chemin parcouru sont finalement plus essentiels que la victoire ou la défaite ». En affirmant cela, Laurent-David Samama n’actuali-serait-il pas le crédo réformiste d’Eduard Bernstein, un des pères de la social-démocratie allemande ? Préférant un processus graduel de réformes à la révolution, ce petit-fils de rabbins polonais aurait pu conclure ce livre lorsqu’il affirmait que « le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout ».


 
 

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