Belgique/Société

Une école derrière le voile

Mardi 3 juillet 2012 par Géraldine Kamps, @gkamps_cclj
Publié dans Regards n°759

Deux écoles en passe d’interdire le voile à la prochaine rentrée scolaire ? L’annonce a fait grand bruit dans la presse belge début juin. Sur les 98 établissements que compte la Région bruxelloise, seuls cinq l’autorisent encore… Nous avons rencontré à Saint-Gilles le directeur de l’Institut des Filles de Marie, Paul Straetmans. Il nous confie les difficultés de cette situation.

 

Aucun décret n’autorise ou n’interdit le port des signes convictionnels à l’école et c’est bien là le problème… C’est par voie de presse que le directeur de l’Institut des Filles de Marie, Paul Straetmans, s’est aperçu qu’il demeurait le seul établissement de l’enseignement libre (autrement dit, catholique) à autoriser le port du voile, à côté de quatre établissements du réseau officiel, l’Athénée Serge Creuz, l’Athénée royal de Ganshoren, le Lycée Guy Cudell et l’Athénée Alfred Verwée. Une mesure en effet laissée à l’appréciation de chaque directeur, parce que les acteurs de terrain sont les plus à même de gérer la situation, estime-t-on au ministère de l’Enseigne­ment francophone. Parce que les pouvoirs organisateurs sont souverains, déclare-t-on dans l’enseignement libre. Ou comment refiler la patate chaude…

« Ce manque de courage des politiques met mal à l’aise les pouvoirs organisateurs et les directions », dénonce Paul Straetmans. « Le fait d’autoriser le voile aujourd’hui nous stigmatise. Il ne faut pas être naïf, certaines jeunes filles ne viennent chez nous que pour ça, je m’y oppose ». Après avoir passé 32 ans dans l’enseignement, essentiellement dans un milieu à forte immi­gration, coordinateur au CEFA (formation en alternance), avant d’être sous-directeur dans une école de Molenbeek rassemblant principalement des filles, cet ancien professeur de religion dirige l’Institut des Filles de Marie à Saint-Gilles depuis mars 2011.

L’école avait été fortement médiatisée il y a quelques mois, suite à un « soulèvement » homophobe de la part des élèves à l’égard de la sous-préfète, toujours en congé maladie. Mais c’est d’un tout autre débat dont il est question aujourd’hui, celui de l’inter­diction du voile. Sur les 579 élèves du secondaire, elles sont 20% à le porter en classe.

« Dans les années 90, le voile avait été autorisé dans l’enseignement libre pour favoriser l’accès à l’enseignement des jeunes filles issues de l’immigration », explique Paul Straetmans. « Certaines écoles ont fait cela aussi pour augmenter leur population. Mais les jeunes filles qui le portent aujourd’hui sont de la deuxième, voire de la troisième génération, l’autoriser n’a donc plus la même nécessité. Le rôle de l’école doit se limiter à celui de l’apprentissage ». Si l’Institut des Filles de Marie l’autorise encore, c’est toutefois avec quelques restrictions. Le voile est banni des cours d’éducation physique et des laboratoires. Il est également interdit lors des stages en entreprise, pour des motifs « professionnels ». « Dans l’enceinte de l’école, le foulard doit être porté court et rentré à l’intérieur du vêtement. Si ce n’est pas le cas, je les interpelle », assure le directeur qui admet que la situation n’est pas pour autant facile. « Certaines revendiquent le fait de le porter à leur façon, d’autres en superposent carrément deux… En intervenant, on s’expose à des tensions ».

Le fait d’être la seule école du réseau libre à autoriser le voile « ghettoïse » l’établissement, Paul Straetmans en est persuadé, « ce qui n’est ni bon pour ces jeunes filles, ni pour l’école », confie-t-il, avant d’évoquer les problèmes rencontrés à certains cours. « Pour la natation, par exemple, certaines donnent un certificat médical pendant un an, d’autres invoquent directement la religion ».

Conscientiser les gens

Directeur d’un établissement  qui plus est aux valeurs catholiques, Paul Straetmans plaide pour la neutralité, l’absence de signes extérieurs visibles, « préférable » dans un milieu multiculturel. « Nous acceptons tout le monde, pour autant que nos convictions catholiques soient respectées. Il est normal de respecter les convictions de l’école qui vous accueille, sans imposer sa religion. Le respect de chacun est nécessaire pour garantir le vivre-ensemble, sans tabou et sans pour autant être traité de raciste ou d’islamophobe ».

En février dernier, l’école organisait une journée pédagogique dont une des thématiques portait sur l’actualisation du règlement d’ordre intérieur. « Nous avons abordé tout ce qui peut déranger l’autre, du piercing au décolleté en passant par la mini-jupe ou les tatouages… Toute attitude provocante est réprimée aux Filles de Marie. La question du voile s’est posée. Notre établissement compte une grande diversité de nationalités et de religions, des primo-arrivants aussi, originaires des pays de l’Est, d’Afrique… Pour chaque événement, nous devons en tenir compte. Il ne faut donc pas attendre que les problèmes arrivent… ».

A la différence de l’Athénée Alfred Verwée, Paul Straetmans n’envisage néanmoins pas l’interdiction du voile pour la prochaine rentrée. « On en discute et ça prendra le temps qu’il faut. Le but n’est pas qu’il y ait des gagnants et des perdants, cela doit se faire en conscientisant les gens ».

La procédure une fois lancée devra franchir plusieurs étapes avant d’être approuvée, au plus tôt pour septembre 2013. « Ce qui me pose un problème, même si cela en arrange plus d’un, c’est d’être le dernier des Mohicans, je ne trouve pas ça juste », relève encore le directeur. « Si toutes les écoles autorisaient le voile, je n’aurais aucun souci ». Le directeur des Filles de Marie n’est d’ailleurs pas con­vaincu que pareille décision ferait partir les jeunes filles voilées, ni faire naitre soudain des écoles islamiques. « Les parents musulmans choisissent aussi les écoles catholiques pour leur discipline et leur rigueur ».

Comme le faisait remarquer Nadia Geerts dans son livre Fichu voile (éd. Luc Pire), seules quatre écoles islamiques ont vu le jour en France suite à la loi de 2004. « Il y a fort à parier qu’il en irait de même en Belgique », y affirme-t-elle. « La question du voile n’agite en réalité qu’une minorité de fondamentalistes, qui d’ailleurs ne se contenteraient pas de voir le voile autorisé, mais demanderaient une école en tous points conforme à leur vision religieuse : repas conformes aux prescrits religieux, présence transversale d’un référentiel religieux dans tous les cours, etc. ». L’Institut des Filles de Marie n’a pas de cantine et n’est par conséquent pas confronté au problème du hallal. Le hasard fait parfois bien les choses…

Des poursuites ?

L’Athénée royal André Thomas (Forest), l’Institut des Ursulines (Molenbeek) et bien d’autres avant eux ont déjà modifié leur règlement d’ordre intérieur, quitte à susciter les protestations de certains élèves. Une pétition a même circulé réunissant plusieurs milliers de signatures, et plainte a été déposée auprès du MRAX, en vain. Après plusieurs tentatives, l’Athénée royal Alfred Verwée (Schaerbeek) devrait finalement franchir le cap en septembre. Les dénonciations d’Amnesty International et les menaces de poursuites par l’asbl Justice and Democracy auprès du Conseil d’Etat n’ont d’ailleurs pas tardé.

Le directeur des Filles de Marie s’indigne : « Il serait tout de même aberrant que l’on poursuive ceux qui sont les derniers à l’interdire… ». Son témoignage traduit la complexité d’une réalité quotidienne souvent difficile à gérer. Une situation qui, légiférée, gagnerait sans aucun doute en clarté. En enlevant aux directeurs des établissements scolaires une sacrée épine du pied.

L’avis du Centre d’Action Laïque, à Bruxelles

Fin 2009, le CAL -dont le CCLJ est une association constitutive- revenait sur l’interdiction du voile à laquelle il s’était opposé dans un premier temps, adoptant une position maximale : l’interdiction de tout symbole religieux ou signe convictionnel dans les services publics et dans les écoles. Dans sa brochure « La concrétisation de l’interculturalité dans un Etat impartial », il confirme : « Des années d’échanges sur le projet de société porté par les laïques de ce pays ont conduit à un choix faisant davantage la part belle à l’égalité et à l’impartialité (pour certains, à la neutralité), plutôt qu’à la liberté individuelle quand elle “empiète” sur la gestion de la vie en communauté. L’objectif d’égalité entre les femmes et les hommes ne peut en effet, sous aucun prétexte, connaître, à nos yeux, de dérogations. (…)

Dans le champ scolaire, le CAL réaffirme l’importance de l’apprentissage rationnel, sans tabous ni censures, des matières scientifiques, littéraires, historiques ou encore géographiques. Il n’est pas acceptable que des élèves et encore moins des enseignants refusent d’apprendre ou d’enseigner certaines matières. (…) L’obtention par l’élève d’un diplôme doit nécessairement être conditionnée au respect de l’obligation de suivre la totalité du cursus scolaire. (…) De la même façon, tous les cours d’éducation physique, de natation sont bien au rang des cours obligatoires. Il n’est pas plus admissible, dès lors, que des certificats médicaux d’incapacité allant jusqu’à couvrir l’élève pour toute une année scolaire, soient délivrés par des médecins pour des raisons convictionnelles. (…) Le CAL estime que, par souci de cohérence et de continuité, il est essentiel de placer les activités extérieures organisées par l’école sur pied d’égalité avec celles qui se déroulent en son sein. Par conséquent, la neutralité doit aussi s’imposer. (…) Enfin, concernant le mode d’alimentation, l’option de laisser le choix à chaque parent ou élève n’est pas réaliste et doit être rejetée. Le CAL préconise de prévoir un menu alternatif (végétarien) lorsque des produits proscrits pour motifs religieux se trouvent au menu scolaire ».

L’avis de Pinchas Kornfeld, président de la Communauté israélite orthodoxe d’Anvers

Nous avons voulu savoir si à l’image du voile, l’interdiction du port de la kippa à l’école pouvait être crainte par la communauté juive religieuse. Si la communauté juive de Bruxelles a paru quelque peu bouder le sujet, du côté de la communauté juive orthodoxe, à Anvers, on confie ne jamais avoir véritablement discuté du problème, « qui ne concerne que les musulmans ». « Chacun a son opinion sur la question et cela n’a jamais fait débat entre nous », affirme Pinchas Kornfeld. Le président de cette communauté de quelque 1.500 familles est bien clair : « Le gouvernement a été obligé d’interdire le port de tout signe religieux distinctif pour ne pas paraitre discriminatoire à l’égard des musulmans, mais le port de la kippa ou de la croix catholique n’a jamais en pratique dérangé personne. Aucune des deux n’empêche d’ailleurs qui que ce soit de voir le visage de celui ou celle qui la porte ».

Kippa et voile ne sont aucunement comparables selon Pinchas Kornfeld qui confie que si l’on interdisait la kippa, il ne le verrait pas d’un bon œil, mais serait obligé de se soumettre à la loi, « valable pour tous ». Il souligne cependant que « la kippa relève toujours du libre choix. Personne n’a jamais été forcé de porter la kippa. Chacun reste libre ou non de la mettre ou de l’enlever quand il le souhaite ».


 
 

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