L'Edito

Les doutes de Mendès-France

Mercredi 2 mars 2011 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef

Dans un très bel article qu’il lui a un jour consacré, Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, revient sur les raisons pour lesquelles Pierre Mendès-France a refusé de se présenter en 1965 à la première élection présidentielle au suffrage universel de la 5e République. Pour justifier son refus, Pierre Mendès-France évoquait généralement toute une série d’arguments politiques, notamment son opposition au régime mis en place par le général de Gaulle. Selon Jean Daniel, la raison était d’un autre ordre : Pierre Mendès-France avait confié à ses intimes qu’il était surtout conscient qu’un Juif n’avait aucune chance d’être élu à la présidence de la République au suffrage universel, mais qu’il avait en revanche toutes les chances de mobiliser une violence antisémite contre lui. On peut être surpris par la réponse de ce grand patriote français. Il avait sûrement de bonnes raisons d’être si pessimiste sur la capacité des Français à faire abstraction de l’identité juive d’un éventuel candidat à la fonction suprême. Il n’avait sûrement jamais oublié Vichy et son statut des Juifs, ni les diatribes antisémites (Mendès-Israël !) qu’il avait dû subir à l’Assemblée nationale alors qu’il présidait le gouvernement de 1954 à 1955.

 

Quarante ans plus tard, un autre homme politique français s’est posé la même question que Mendès-France : Dominique Strauss-Kahn. Les points communs entre les deux hommes sont saisissants. Ils ont tous les deux exercé des fonctions importantes au sein du Fonds monétaire international (FMI); ils incarnent la gauche réformiste et… ils sont juifs. Dominique Strauss-Kahn, en revanche, ne partage pas le pessimisme de Mendès-France quant à la possibilité pour un Juif d’être un jour élu à la présidence de la République. Il est convaincu que la France a changé et qu’elle est mûre pour ne plus se préoccuper de cette « question ». Il en a d’ailleurs parlé sereinement dans un entretien accordé à des journalistes de TF1.

En 2006, il se présente aux primaires que le Parti socialiste organise pour désigner son candidat aux présidentielles de 2007. Il échoue, mais il se peut qu’il soit à nouveau candidat en 2012. A moins que l’agressivité suscitée par ses hypothétiques ambitions présidentielles ne l’entraîne à changer d’avis et à confirmer malgré tout l’analyse pessimiste de son illustre aîné. Les déclarations de Christian Jacob, chef de groupe UMP à l’Assemblée, n’y seront pas étrangères : « Dominique Strauss-Kahn n’offre pas l’image de la France, de la France rurale, de la France des terroirs et des territoires, de la France qu’on aime bien ». Ces propos se font l’écho des foudres antisémites de Xavier Vallat ne pouvant accepter que Léon Blum dirige le gouvernement en 1936 : « Il est préférable de mettre à la tête de ce pays un homme dont les origines appartiennent à son sol ». Cette sacralisation de la terre, théorisée entre autres par Maurice Barrès dans La terre et les morts et dans Les déracinés, faisait partie des fondements du régime de Vichy. Le maréchal Pétain n’a-t-il pas déclaré le 25 juin 1940 que « la terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même ».

Pierre Mendès-France avait-il raison ? Un Juif doit-il renoncer à briguer la présidence de la République pour ne pas réveiller l’antisémitisme ? Les temps ont changé, et la France de Dominique Strauss-Kahn n’est plus celle de Mendès-France. Lorsqu’on parcourt les médias, on s’aperçoit que les propos inacceptables de Christian Jacob ont été immédiatement et majoritairement condamnés. Même le terme « terroir » n’est plus utilisé dans le débat public, si ce n’est pour vanter les mérites de la gastronomie française. C’est pourquoi la déclaration de Christian Jacob est anachronique. Pire, elle est rance.

On peut le regretter, mais il y aura toujours une minorité de Français pour laquelle il est inimaginable de voir un Juif, un musulman, mais aussi une femme diriger la France. Heureusement, cette minorité aveuglée par ses préjugés n’a jamais eu vocation à refléter l’image de la France dans le monde. Cette image, le père du philosophe français Emmanuel Levinas, un Juif de l’Empire tsariste, l’a bien saisie au moment de l’affaire Dreyfus : « Une nation capable de se diviser en deux et qui est prête à la guerre civile pour réhabiliter un officier juif, c’est une nation où il faut se dépêcher de nous rendre ».


 
 

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