Dites aux Israéliens quel Israël vous souhaitez!

Jeudi 8 mai 2003 par Ilan Greilsammer

 

C’est avec d’autant plus de plaisir que j’écris sur le Yom Haatsmaout 2003 de l’Etat d’Israël, que cet anniversaire est aussi... le mien. L’Etat et moi sommes nés exactement en même temps, il y a cinquante-cinq ans, en mai 1948. Que ce pays a changé, depuis mon aliya en 1972! En bien ou en mal? C’est difficile à dire... Voici une société qui présente toujours des caractères exceptionnels, qui font que l’on a plaisir à y vivre et à y élever ses enfants, mais il ne faut pas se cacher qu’elle présente aussi beaucoup de défauts, et bien des aspects qu’il est urgent de corriger. Israël est toujours ce pays dont j’admire la beauté, ce Lac de Tibériade (aujourd’hui plein!) où se reflète les monts du Golan, cette mer de Netanya qui sait être calme ou sauvage, ces ruelles de la Vieille Ville de Jérusalem, ce désert du Néguev qui est toujours aussi empreint de solitude et de dignité qu’aux premiers jours de Sde Boker... Bien sûr, une construction d’immeubles effrénée et irraisonnée, ces affreux rubans d’asphalte qui se multiplient, cette pollution qui vient de coûter la vie à des milliers de poissons sur la côte de Tel-Aviv, risquent de compromettre cette beauté. Mais pour qui sait s’éloigner des villes, prendre son sac à dos et suivre les sentiers, Israël est toujours aussi beau, aussi enchanteur. Et j’aime ce caractère hétéroclite et bigarré de cette population, ce multi-culturalisme, ces haredim à caftan ou ces kibboutznikim en short et sandales, les Juifs et les Arabes, les religieux et les laïques, immigrants de Russie ou du Yémen, voilà bien une société où on ne s’ennuie jamais. Comme on le dit à propos de Tel-Aviv : un pays «lelo hafsaka», «sans-arrêt». Dès le début, dès mon aliya, j’ai aimé ce caractère informel de la société israélienne, les gens avec des sacs du marché qui vous poussent en criant à l’arrêt de bus, ces soldats dépenaillés et désinvoltes, chemise au vent et cigarette au bec, qui vous regardent d’un air désabusé, les amis qui se retrouvent et bavardent à grands éclats de voix dans les lieux publics, les copains qui sonnent à 11 heures du soir pour faire un saut et dire bonjour, bref ce caractère sympa et fou des Israéliens. C’est toujours le même Israël. Si les choses ont changé «en mal», c’est à mon avis pour deux raisons, dont l’une était inévitable. Il était inévitable que cette société, fondée sur des références collectives telles que : sionisme, solidarité, nation, union, armée, etc. en vienne avec le temps à s’individualiser. On ne garde pas des dizaines et des dizaines d’années des gens sous la coupe de l’idéologie et du «beyahad» (vivre ensemble).

Un pays en mutation

Au bout d’un certain temps, et c’est ce qui s’est passé en Israël, les citoyens veulent s’émanciper, sortir du cadre collectif et se réaliser à titre individuel. Ainsi, nous assistons à la dissolution et à la disparition du kibboutz, que nous avons tant aimé parce qu’il représentait une tentative de socialisme à visage humain. Ainsi, Tsahal n’est plus non plus l’armée de volontaires et de combattants solidaires qu’elle était : certains se refusent à servir, d’autres veulent choisir quand, où, avec qui servir, ce qui est toujours problématique pour le cadre militaire. Mais il n’y a rien à faire : les «chromos» des années 50 étaient destinés à disparaître. Par contre, j’attribue bien des traits négatifs d’Israël à l’occupation des Territoires depuis la guerre des Six-Jours. C’est cette occupation -qui n’est pas inévitable, elle- qui a provoqué l’utilisation d’une main-d’œuvre apparemment soumise et bon marché, et a entraîné des phénomènes d’exploitation, de paresse, et d’enrichissement sans peine. C’est cette occupation qui a entraîné des phénomènes de violence et de brutalité chez les jeunes, qui n’ont pas toujours su faire la différence entre la lutte sur le terrain et la lutte à la maison. Oui, c’est cette occupation qui a accoutumé beaucoup d’Israéliens à un nationalisme outrancier, accompagné parfois d’un mépris à l’égard de l’étranger, de l’Autre. Pourtant, si les Palestiniens n’avaient pas refusé le plan de partage de 1947 et si nous, vingt ans plus tard, n’avions pas fait montre d’un triomphalisme outrancier, qui a conduit à l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, la paix aurait déjà été instaurée depuis bien longtemps. Israéliens et Palestiniens auraient chacun un Etat, côte à côte, et l’engrenage absurde des irrédentismes aurait pu être évité. Certes, on ne refait pas l’Histoire. Mais il revient à chacun de nous de tirer les leçons des erreurs du passé pour offrir aux deux peuples, la perspective d’un avenir pacifié et pacifique pour eux et pour leurs enfants. L’accumulation des ressentiments, des meurtrissures profondément inscrites dans les chairs, est aujourd’hui plus déterminante que jamais. C’est ce processus-là, cet auto-engendrement de la détestation de l’Autre qui doit être endigué et combattu. L’occupation enferme tant les Israéliens que les Palestiniens, il leur revient de s’en dégager ensemble. La proximité territoriale, le voisinage des peuplements, mais aussi des cultures, concourent en ce sens. On ne prépare pas la paix par la culture de la haine et du repli sur soi. Israéliens et Palestiniens méritent incontestablement mieux que des promesses de violences et de déchirements. Tant que les mentalités n’auront pas évolué en ce sens, tant qu’une prise de conscience collective ne marquera pas l’action politique des deux gouvernements, il ne pourra y avoir de fête d’indépendance qui ne soit réellement réjouissante. En ce Yom Haatsmaout 2003, Israël se trouve confronté, d’abord et avant tout, à une crise économique sans précédent. Il est certain que la population du pays va vers des lendemains sombres, et que l’édifice de l’Etat-providence patiemment érigé depuis 1948 va être mis à mal. Malheureusement, Israël est actuellement soumis à un gouvernement de droite, qui est guidé par les principes ultra-libéraux et ultra-capitalistes du type de Milton Friedman aux Etats-Unis. Pas de quartiers pour les pauvres et les couches défavorisées, tout donner aux investisseurs, aux propriétaires et aux riches... telle semble être la devise de Benyamin Netanyahou qui essaie actuellement de faire passer un plan économique ahurissant, contre lequel la gauche israélienne tente avec peine de se liguer. Il est certain que de très importantes réformes doivent être faites, et que l’Etat ne peut continuer à dépenser pendant longtemps beaucoup plus qu’il ne produit. Mais ces réformes ne doivent en aucun cas se faire sur le dos des plus démunis. Il est certain que si Israël commençait à quitter les Territoires, à évacuer au moins les implantations isolées et inutiles, des sommes considérables seraient économisées. On le voit, derrière la décision de politique économique se cache une option politique, tout court, une vision maximaliste du territoire israélien qui est non seulement profondément opposée aux propositions et aux projets politiques défendus par la gauche pacifiste israélienne, mais qui coûte extrêmement cher aux contribuables les plus fragilisés. A quoi bon poursuivre une politique dans un sens contraire aux intérêts de tous les acteurs du Proche-Orient, Palestiniens compris, et qui, en prime, asphyxie l’harmonisation sociale de l’Etat hébreu? L’aveuglement politique remet aujourd’hui en question les enjeux sociaux : Etat-providence ou paradis pour les riches? Je suis persuadé que les Juifs de la diaspora ont non seulement le droit, mais le devoir d’aider Israël à choisir parmi les voies qui s’ouvrent devant lui. C’est un devoir de dire aux dirigeants israéliens, de la façon la plus ferme et la plus solidaire possible, quel type d’Israël vous voulez fêter en mai 2003. Si vous voulez un Israël ouvert et tolérant à toutes les formes d’identité juive, un Israël ouvert aux autres, aux Arabes israéliens, aux Palestiniens des Territoires, aux travailleurs immigrés, un Israël qui continue de manifester sa solidarité concrète envers les pauvres et les handicapés, un Israël démocratique et pluraliste où il fait bon vivre, un Israël qui ne rejette aucun de ceux qui veulent se joindre à son destin, alors, c’est très simple, dites-le!


 
 

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