L'humeur

Covid ou Coyid, that's the question !

Mardi 5 mai 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards
Publié dans Regards n°1063

La pandémie que nous subissons de plein fouet démontre une fois de plus la prégnance de la pensée magique, même dans les sociétés les plus développées. A chaque fois que les gens subissent une perte de contrôle -une pandémie est le prototype même de perte de contrôle-, ils se rabattent sur les théories du complot qui leur donnent l’illusion de trouver un sens là où il n’y en a pas.

Ce réflexe somme toute rassurant ressortit au concept de causalité diabolique élaboré par l’historien de l’antisémitisme Léon Poliakov : la moindre catastrophe (tsunami, décès inopiné, pandémie) ne saurait tenir du hasard, mais procèderait d’une entreprise criminelle, fomentée le plus souvent par les Juifs. La crise du coronavirus le confirme à l’envi, comme l’a fort amèrement constaté le commissaire du gouvernement allemand chargé de l’antisémitisme, Félix Klein : « Il y a des liens directs entre l’actuelle propagation
du coronavirus et celle de l’antisémitisme ».
En France, l’activiste antisémite Dieudonné M’Bala Bala s’en est pris directement aux acolytes des Rothschild, entendez le trio formé par l’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn, son mari, le Dr Yves Lévy, et le Dr Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé en France que l’on soupçonne d’origine juive (lire notre article en pp.24-25).

Ce réflexe accusatoire qui présente les Juifs comme les responsables des malheurs du monde, tantôt par haine des ‘goyim’, tantôt par appât du gain, plonge ses racines dans un passé lointain, mais toujours signifiant. Il remonte au début de l’Antiquité chrétienne, où l’on vit les Pères de l’Eglise poser, très tôt, le Juif en figure du Mal à travers l’invention du personnage de Judas.

Quoi de plus ingénieux, en effet, que de nommer… Juif (Judas/Yehuda/Judée) le traître des Evangiles, celui qui à la solde des autorités juives (Sanhédrin) trahit Jésus. A travers celui qui est précisément présenté par l’évangile Matthieu comme le trésorier du groupe, c’est évidemment l’ensemble du peuple juif qui est visé et de là, maudit à jamais. Accusation absurde s’il en fut, si l’on songe que Jésus était tout aussi juif que Judas, tout comme d’ailleurs l’ensemble des apôtres, Simon-Pierre, Barthélemy, Thomas et bien sûr Marie-Madelaine. Cette infox, l’une des premières de l’histoire humaine, était évidemment destinée à absoudre les autorités romaines du crime des crimes, le déicide et ce, parce que les Romains étaient promis à devenir chrétiens et à diriger l’Eglise ! L’on ne s’étonnera pas que fut, dès lors associée aux Juifs, l’idée de complot et d’argent mal gagné (30 deniers).

Ainsi, lorsque la peste noire survint des steppes d’Asie, en 1347, les Juifs se retrouvèrent logiquement accusés d’en être les fauteurs. Nous en connaissons les conséquences : près de 300 communautés juives furent réduites à néant. A Tournai, en 1349, accusés d’en être les propagateurs, les notables juifs furent condamnés au bûcher. Tous les Juifs du Brabant auraient été également massacrés. Les massacres qu’engendra la peste noire sont à l’origine du départ des Juifs ashkénazes vers la Pologne, dont les Juifs de Belgique sont majoritairement issus. L’empoisonnement deviendra, avec le meurtre rituel des enfants et la profanation d’hostie, l’une des trois accusations antisémites majeures. Dès lors, les Juifs se retrouveront assimilés aux agents infectieux (rats), puis directement identifiés avec le développement de la science à la maladie elle-même (microbes, parasites, bactéries).

C’est dans cette acception qu’il faut comprendre la décision finale des nazis d‘assassiner le peuple juif dans sa totalité : on ne négocie pas avec un microbe, son élimination est un même devoir. Etrangement, ce mythe du Juif empoisonneur n’est pas plus étranger à l’univers musulman que communiste. Des hadiths attribuent à Zainab Bint al-Harith, une rescapée juive du massacre de Khaybar, la mort du Prophète par empoisonnement. Près de 1.300 ans plus tard, en janvier 1953, éclate en URSS le complot des blouses blanches : des médecins, la plupart juifs, mais évidemment présentés comme sionistes, parmi lequel figure Vinogradov, le médecin personnel de Staline, sont accusés d’avoir assassiné deux dignitaires soviétiques et de prévoir d’assassiner d’autres dirigeants du parti.

Dans les années 1980 et 1990, la propagande nationaliste arabe et fondamentaliste musulmane ne manqua pas d’accuser les Juifs de propager le sida, puis le H1N1. Et lorsqu’en 2004, Yasser Arafat, le leader de l’Autorité palestinienne mourut, à 75 ans, dans un hôpital français, on ne manqua pas d’accuser les Israéliens de l’avoir empoisonné au polonium. Rien n’a changé depuis. Le 6 mars dernier, Fatih Erbakan, le chef du parti Refah, proche d’Erdogan, n’a pas hésité à dénoncer les manigances sionistes : « Bien que nous n’ayons pas de preuves certaines, ce virus sert les objectifs du sionisme de réduire la population et d’empêcher son augmentation […] Le sionisme est une bactérie vieille de 5.000 ans, cause de la souffrance des gens ».  

D’Ankara à Téhéran, les Israéliens sont accusés d’avoir créé le nouveau virus, dans ce cas précis, en coopération avec la Chine pour éliminer leur population les Ouïgours. Les médias sociaux palestiniens, y compris officiels, n’ont pas manqué d’accuser Israël de l’avoir introduit sciemment en Palestine alors qu’il a été établi que celui-ci a été introduit en Cisjordanie par des pèlerins grecs et à Gaza par l’entremise de deux Gazaouis revenant d’une conférence islamique au Pakistan. Quoi qu’en pensent nombre de mes confrères, les Juifs restent, hélas, encore et toujours les boucs émissaires tout désignés du what went wrong.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Salma - 6/05/2020 - 0:41

    Joël
    Je n apprécie vraiment pas ton jeu de mots
    Tu rentres dans le jeu de nos ennemis
    Je t appelle un de ces jours pour en parler
    Salma

  • Par Rita silber - 6/05/2020 - 18:53

    Vous faites une analyse historique fort interessante pour expliquer le pourquoi de l antisemitisme, meme si parfois un peu simpliste.le format de fb ne se prete pas vraiment a un insere plus volumineux et explicite
    Une remarque cependant: le fait que judas esr accuse d avoir vendu jesus aux romains vous parait une aberration car ils sont tous “entre juifs”...donc pour vous la situation parait absurde
    Or malheureusemant je ne pense pas qu il soit tout a fait impossible qu un juif en trahisse un autre
    Par contre il faut dire tres haut que les juifs ne sont pour rien dans le sort que subit jesus, car le pouvoir etait entierement aux mains des romains au debut de l ere dite chretienne

  • Par MAURICE EINHORN - 10/05/2020 - 8:44

    L'antisémitisme ne'éteindra pas.
    Le diagnostic de J-C. Milner dans La Règle du Jeu (la revue de BHL)

    Dans l’immédiat, et pour terminer, comment expliquer que ces semaines de confinement se soient accompagnées, en France notamment, d’un retour des théories du complot antisémite et d’un mythe médiéval qu’on pensait définitivement effacé : celui des Juifs empoisonneurs ?
    Regardons les choses franchement : à chaque fois qu’il se passe quelque chose, un événement dramatique d’ampleur nationale ou internationale, les mythes antisémites reparaissent. Je vous rappelle ce qui s’est passé lors du 11 Septembre. C’est quelque chose qui, à mon avis, reparaîtra toujours. Sur ce point, je quitte le champ des hypothèses et risque une prédiction : la source des mythes antisémites ne tarira jamais. Au fur et à mesure que s’étendra le marché mondial, l’humanité aura besoin de ce type de mythe pour continuer à contempler l’autoportrait que ses actes lui peignent. C’est en quelque sorte le masque qu’elle a besoin de brandir pour s’imaginer différente de ce qu’elle voit d’elle-même, et ce masque-là ne sera jamais appelé à manquer.
    :

  • Par Jan BERNHEIM - 13/05/2020 - 18:42

    A propos de "Des hadiths attribuent à Zainab Bint al-Harith, une rescapée juive du massacre de Khaybar, la mort du Prophète par empoisonnement."

    Non, selon Wikipedia, où de nombreuses sources (hadith) sont citées, il y eut TENTATIVE d’empoisonnement par cette femme après que son mari et ses frères aient été tués. Le prophète lui aurait pardonné. Il est mort plusieurs années après, d'une 'fièvre', à Medine, non pas à Khaybar,

  • Par Samuel - 14/05/2020 - 10:39

    Monsieur Kotek dont j'ai été un des étudiants à l'ULB.
    Permettez moi avec beaucoup de respect de marquer ma désapprobation quant au contenu de cet article.
    Je ne retrouve pas ici le maître de conférences que j'ai connu sur les bancs de mon université.

    Bien à Vous

    Samuel
    Etudiant en 2001