Couples mixtes, un tabou?

Mardi 5 octobre 2010 par Géraldine Kamps

Les communautés juives de diaspora compteraient plus de 50% de couples mixtes. Quelles deviennent les chances de transmission de la judéité ? Est-ce au judaïsme à s’adapter à cette nouvelle réalité ? Pourquoi est-ce encore difficile d’en parler ? Les familles que nous avons rencontrées nous expliquent leur cheminement vers un équilibre, parfois fragile.
 
 
Voilà presque quatre ans qu’Ismaël et Clara forment un jeune couple heureux. Elle est juive, lui est musulman. Ensemble, ils ne partagent que le meilleur. Chacun habite de son côté et mène sa petite vie, jusqu’au jour où Clara découvre qu’elle est enceinte d’Ismaël. C’est la plus belle chose qui pouvait leur arriver. Malheureusement, rien n’est aussi simple…
A la question de savoir si la mixité fut un sujet délicat à traiter, Roschdy Zem, réalisateur du film Mauvaise foi (2006), répond : « Le couple mixte n’est pas un sujet grave en soi. S’il peut apparaître comme tel aujourd’hui, c’est parce qu’on est dans une période de repli communautaire. La différence entre Clara et Ismaël aurait pu être tout autre. Tout le monde a connu ce type de situation, mais sous différentes formes. Pour les familles, quand quelqu’un arrive et ne leur ressemble pas, c’est souvent problématique. Mon film est un film sur le compromis. Aujourd’hui, les gens ne veulent plus en faire. Or, moi, je pense qu’on ne peut avancer, dans la vie, qu’avec des compromis! ».
Si la problématique est bien réelle et la tendance en pleine croissance au sein de la communauté juive belge comme européenne, il semble tout aussi certain que le traitement d’un tel sujet ne soit pas chose aisée. La plupart des couples contactés par nos soins n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Les autres requérant bien souvent l’anonymat, révélant toute la nécessité du débat.
 
La circoncision : oui ou non
En couple depuis six ans, parents d’un petit garçon de bientôt 4 ans, Nathalie Weinber et Stéphane Lebrun (notre photo) se sentent pour leur part totalement libres de parler. Issue elle-même d’un couple mixte, d’un père juif et d’une mère laïque, Nathalie ne s’est tournée vers la pratique des fêtes juives qu’à l’âge de 20 ans. « Avant cela, c’était une expérience très intime, que je vivais seule, en allant de temps en temps à la synagogue pour retrouver ce que je ne connaissais pas. En dehors de ma grand-mère dont je reproduis les gestes culinaires, c’est avec mon cousin que j’ai vraiment découvert quelque chose de concret ».
De père catholique pratiquant et de mère protestante laïque, d’origine allemande, Stéphane a lui été baptisé et a passé sa confirmation. « On allait à la messe à Noël et à Pâques pour faire plaisir à mon père », confie-t-il, « mais je m’en suis détaché avec les années et suis devenu totalement laïque. Du côté d’une de mes arrière-grands-mères, il y a même de fortes chances pour que je sois génétiquement juif ! ». Particulièrement philosémite, Stéphane partage également les positions de Nathalie sur la politique israélienne. « Notre mixité ne crée jamais de conflit parce que nos pensées sont en harmonie », estiment-ils.
Si la première fille de Nathalie, Sarah, 14 ans, a souhaité passer sa bat-mitzva au CCLJ, « une façon pour elle d’affirmer sa judéité puisqu’elle ne peut pas dire qu’elle est juive de mère en mère », relève Nathalie, leur fils Alexandre n’a en revanche pas été circoncis. Là encore, pour le couple, il s’agissait d’une évidence. « Etant laïques, il n’y avait rien d’absolu pour qu’on le fasse », explique Nathalie. « Déterminer “Tu seras juif mon fils” me posait un problème, je préfère qu’il fasse le choix de son chemin lui-même, comme l’a fait ma fille et comme je l’ai fait moi ».
La circoncision est souvent la première question concrète à laquelle sont confrontés les couples mixtes lorsqu’un fils naît. Chez Anne et Marc Daugherty, celle-ci s’est imposée d’elle-même. Marc vient d’une famille juive et a effectué sa scolarité dans des écoles juives avant que ses parents ne fassent leur alya. « J’ai reçu une éducation assez pratiquante », raconte-t-il. « Je me souviens qu’à l’époque où j’avais entre 10 et 13 ans, à Bruxelles, mon père très impliqué dans le projet de la synagogue Maale, me faisait faire à chaque shabbat près de 15 kilomètres à pied. ça ne s’oublie pas ! ».
C’est en Israël que Marc a rencontré Anne, en vacances chez son oncle chrétien. Anne est catholique par sa mère, protestante par son père, et s’est toujours sentie tiraillée entre les deux familles. « Partir en Israël était pour moi une façon de m’émanciper, le fait de me convertir aussi, même si la conversion libérale m’a fait devenir juive pourl’Etat d’Israël, mais pas pour la Halakha! ».
Résolument laïque aujourd’hui, le couple, marié civilement en Belgique, réside en Brabant wallon. « La transmission? Le problème nous est plus posé par le fait que nous habitions un village », estime Marc. « Notre fils a été circoncis par un chirurgien dans une clinique. Il a vécu ses quatre premières années en Israël et il se sent pour l’instant plus “israélien” que “ juif ”. Notre contact avec le judaïsme se fait essentiellement par nos déplacements en Israël et par la langue, puisque je lui parle en hébreu ».
Si la famille se satisfait de ce qu’elle définit comme « un compromis à la belge », les belles-familles semblent moins convaincues. « Ma mère me croit désormais en danger parce que juive, et on nous a traités de “barbares” après la brith-mila », confie Anne. « C’est resté un sujet tabou chez moi, mais j’ai fait mon choix, et chacun se respecte, c’est ce qui compte ». Marc souligne : « Même si mes parents sont devenus laïques en arrivant en Israël, je reconnais que la conversion d’Anne a généré un certain apaisement… ».
 
Une identité multiple
Les pressions sociales, familiales ont aussi été le lot de celle que nous appellerons Caroline, juive de père et de mère, unie depuis dix ans à un homme issu d’une autre minorité. Une cohabitation pas toujours facile à gérer. « C’est devenu plus compliqué lorsqu’on a envisagé les enfants, leur éducation, la transmission », raconte cette maman de deux garçons. « Il y a beaucoup de compréhension entre nous, un attachement respectif à une identité, à un pays, mais si je conçois moi qu’on puisse s’enrichir de deux origines, lui trouve cela incohérent. Il ne se joint donc pas à nous lorsque nous nous réunissons en famille pour les fêtes juives ». L’impression de céder ? D’être privée d’une partie de son identité ? Caroline répond franchement : « Mes enfants ne sont pas circoncis, mais je m’en suis accommodée, je n’avais d’ailleurs pas vraiment d’argument en faveur. Plutôt que de choisir entre Hanoucca et Noël, on ne fait pas les fêtes, et nos enfants ne passeront probablement pas leur bar-mitzva, mais cela correspond assez bien à ma conception du judaïsme dont la transmission repose essentiellement sur le lien familial. Mon histoire est très importante et mes parents sont très impliqués dans notre cellule familiale qui a trouvé ainsi son équilibre. Avoir un conjoint non juif m’a aussi permis de me rendre compte que notre communauté était parfois très exclusive ».
Issue d’un milieu catholique dans lequel très vite elle ne s’est plus retrouvée, Catherine, comme nous la nommerons, apprécie pour sa part la sérénité des discussions qu’elle a toujours pu mener avec son compagnon, « peut-être parce que je suis laïque et que lui conçoit son judaïsme comme un bagage culturel plutôt que comme une conviction », affirme-t-elle.
 
Mariages mixtes : un effet positif
Les spécialistes de la question ne s’y trompent pas quand ils constatent que le conjoint non juif est parfois le premier à pousser l’autre vers une identification juive. « La mère prend déjà énormément de place en début de vie, accepter l’altérité me semblait essentiel », poursuit Catherine. « Nos deux fils ont été circoncis par le mohel qui avait circoncis leur père. Leur refuser la circoncision les aurait mis à quelle place dans la lignée des hommes de la famille ? », s’interroge-t-elle. « C’est moi qui ai proposé de les inscrire à la crèche du CCLJ. Il pensait lui dans un premier temps à une crèche plus classique ». Elle analyse : « Etre juif ne veut rien dire, tout dépend du rapport qu’on entretient avec son judaïsme. La question s’est posée avec les enfants, mais elle n’a jamais été un sujet de tension. J’aime le rapport de recherche que mon conjoint a avec le judaïsme et j’ai une grande confiance dans la façon dont il pourra le transmettre à nos enfants. Je n’aurais pas pu vivre avec quelqu’un d’inconditionnel ».
Si la vie des couples mixtes ne semble pas toujours un long fleuve tranquille, le philanthrope Edgar Bronfman, auquel était consacré un article dans le dernier Shofar de la Synagogue Beth Hillel, (sept. 2010), envisageait récemment l’effet positif que ces mariages peuvent avoir sur la vie juive moderne. « Je pense que les temps ont changé », déclarait-il dans une intervention à l’Université McGill de Montréal. « Etre juif aujourd’hui relève d’un choix et non d’une condition… Le problème n’est pas que des Juifs tombent amoureux de non-Juives, mais plutôt que les Juifs ne tombent pas amoureux du judaïsme ». Pour Edgar Bronfman, les Juifs doivent être prêts à des compromis. Il rappelle d’ailleurs que la patrilinéarité était la norme chez les Juifs jusqu’au 12e siècle. L’ancien président du Congrès juif mondial sait de quoi il parle. Ses deux fils ont épousé des non-Juives.
 
Delphine Szwarcburt, responsable de la transmission du judaïsme et de la laïcité au CCLJ
 
Depuis plus de dix ans, Delphine Szwarcburt célèbre l’année de judaïsme des bnei-mitzva avec des jeunes garçons et filles âgés de 12 et 13 ans, issus de couples mixtes pour la moitié d’entre eux. Elle célèbre également les mariages de ces couples exclus des synagogues traditionnelles. « Les couples qui s’adressent à nous considèrent le mariage civil insuffisant et souhaitent donner un contenu à leur cérémonie », relève-t-elle. « Comme ils ne sont pas acceptés par le milieu religieux ou estiment que les croyances orthodoxes ne correspondent pas à leurs convictions, ils optent pour un mariage juif laïque ».
Pour Delphine Szwarcburt, la seule façon de lutter contre la disparition du peuple juif est d’accepter des familles qui sans être juives selon la Halakha (loi juive) se sentent juives et veulent transmettre le judaïsme à leurs enfants. « Notre programme de bar-mitzva par exemple est un projet de famille », remarque-t-elle. « Lorsque le jeune réalise son arbre généalogique, l’histoire des grands-parents juifs et non juifs est étudiée avec la même importance. Si au moment des grandes étapes de la vie, on se sent exclu du peuple auquel on pense appartenir, on perdra l’envie de transmettre… ».
C’est donc comme une richesse que les jeunes perçoivent ici leurs multiples origines. « Même s’ils sont issus de deux cultures, nous les considérons comme juifs à 100%, comme ils sont belges à 100%. Les identités s’additionnent. Ils n’ont donc pas à choisir ni à renoncer à quoi que ce soit ».
Pas de prosélytisme non plus ni de demande de conversion pour les mariages. La Ketouba se conclut par ces mots : « Les mariés sont accueillis à bras ouverts dans la communauté juive ». « On n’est forcé de rien, mais on sait où on est », souligne Delphine Szwarcburt. « Accepter le conjoint non juif est aussi pour nous une façon de lutter contre l’assimilation qui menace notre communauté et à laquelle peut conduire le couple mixte ».
David Meyer, rabbin libéral
 
Les couples mixtes sont une réalité qui touche près de 75% de la communauté juive de diaspora « et c’est le problème numéro un du judaïsme, même si on préfère ne pas le dire parce que ça fâche tout le monde », explique David Meyer. « C’est un problème massif qui se traduit de façon pratiquement inexorable et aboutit presque à chaque fois, sur deux générations, à la perte du judaïsme pur et simple. C’est très bien d’accueillir les couples mixtes, mais cela ne change rien au problème ». 
La situation qu’il juge « catastrophique » s’explique par des raisons simples : « A partir du moment où les parents ne se sont pas mariés à l’intérieur du judaïsme, comment peuvent-ils enseigner à leurs enfants la nécessité de fonder un foyer juif ? Même dans les cas de conversion, la très grosse majorité des enfants, juifs en pratique, ne se marient pas avec des Juifs, parce que leur modèle parental ne correspond plus à la norme de ce qu’a été la tradition juive ».
Les solutions proposées par certains mouvements aux Etats-Unis notamment, comme le choix de la transmission par la mère ou le père, se heurtent à un autre problème : « Le judaïsme devient un choix individuel, on n’a plus besoin de se marier avec un Juif pour transmettre le judaïsme, alors que toute la tradition juive est basée sur l’unité familiale juive, sur la responsabilité du foyer juif Bait BeIsrael, soit la primauté du foyer juif sur l’individu. On se trouve donc en porte à faux avec l’ensemble de la tradition juive ». Une issue ? « La seule alternative crédible est de mettre ses propres enfants dans une situation où il y a une masse critique de juifs pour qu’ils aient un maximum de chances de se marier avec des Juifs. La Belgique est un cas perdu d’avance, et les pressions ne servent à rien si le mode de vie n’est pas adapté. Auxparentsde décider d’aller vivre, à un moment, à un endroit où il y a cette masse critique qui permettra à leurs enfants d’avoir cette possibilité. La loi juive n’interdit pas le mariage entre un Juif et un non-Juif, mais ce n’est pas un mariage juif. Un rabbin qui le célébrerait perdrait son certificat de rabbin ».

 
 

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