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Coronavirus: Quel impact sur notre santé mentale?

Mardi 2 juin 2020 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1064

Les faits. La crise liée au Covid-19 marquera sans aucun doute profondément nos sociétés, tant sur le plan économique que sur le plan de la santé mentale des individus. Alors que certains n’ont pas hésité à utiliser un langage guerrier, en reprenant des termes tels « au front », « en première ligne », « combat », voire « guerre sanitaire », de nombreux citoyens ont révélé des comportements traumatiques, avec un soutien ou une prise en charge nécessaire, pas toujours comblé. Experts psychiatres et psychologues reviennent avec nous sur les conséquences du confinement et du déconfinement sur notre santé mentale.

 

Dès le début du confinement, un Collectif de soutien psychologique gratuit s’est spontanément mis en place, rassemblant une équipe de huit psychologues et psychothérapeutes proposant des entretiens via Zoom. « Nous nous sommes rendu compte que tout avait fermé et que les gens se sentaient perdus, abandonnés, ne sachant à qui s’adresser. Les instances fédérales ont mis du temps à s’organiser et nous avons décidé de combler le vide », explique Danielle Perez, psychologue clinicienne. Les demandes des patients se révèlent nombreuses et traduisent leur anxiété face à la situation : solitude, peur financière, retour aux addictions, choc traumatique dû à certaines professions en première ligne, problèmes de couples, difficulté du rôle de parents-éducateurs, passages à l’acte violent… « Je ne m’attendais pas à un tel isolement, aussi bien médical que social ou économique », confie Danielle Perez, qui dénonce la façon dont a été gérée la crise et craint tout autant les répercussions psychologiques du déconfinement. « On a poussé les citoyens à internaliser cette vision du monde et on lui demande maintenant d’avoir de nouveau confiance dans le gouvernement sans connaitre encore les conclusions sur la dangerosité du coronavirus. On n’a jamais été autant entouré d’experts et en même temps, on reste dans une totale incertitude ». Danielle Perez pointe « le mauvais choix des mots » : « On a parlé de distanciation “sociale” au lieu de distanciation “physique” », déplore-t-elle. « Le virus a attaqué notre corps, notre capacité financière, mais il a aussi introduit dans nos psychismes des retraits relationnels très dangereux. On a interrogé le lien, le contact, la confiance que l’on avait les uns dans les autres, et on souhaiterait maintenant pouvoir reconstruire tout cela sans avoir écarté le danger, c’est très compliqué. On nous a mis dans un tel état de panique, on l’a vu avec les rayons des supermarchés dévalisés… Les dégâts seront sans aucun doute visibles sur le long terme ».

Pour le Dr Serge Gozlan, psychiatre et psychothérapeute, « cette crise sanitaire très préoccupante nous met tous à l’épreuve et peut susciter à juste titre détresse et tristesse, frustration et irritation, inquiétude et solitude, dues à un sentiment de vulnérabilité face à l’incertitude, la perte de contrôle et de repères, la menace de la pandémie actuelle, mais également de l’isolement consécutif aux règles encore instables et fluctuantes du déconfinement. Même si la santé physique reste absolument prioritaire et que les conséquences socio-économiques sont majeures, il faut en effet rester très attentif à la santé mentale, aux conséquences psychologiques dont le risque d’apparition et d’aggravation augmente depuis la prolongation plusieurs fois répétée du confinement ainsi que durant cette période de déconfinement tout aussi inédite, menaçante et incertaine ». Serge Gozlan essaie d’en retirer néanmoins des aspects positifs : « Cette période où le temps s’est trouvé suspendu a également été propice à la réflexion, l’introspection et même parfois à la remise en cause de notre mode de vie. Elle nous a permis de retrouver nos priorités et nos valeurs essentielles parfois négligées, d’apprendre également le prix de notre santé, notre bien-être, notre besoin de lien à soi-même et aux autres, de remettre aux centres de nos préoccupations l’humain. Il nous reste à faire face ensemble à cette situation pour gérer au mieux le stress inévitable, en relever les nombreux défis et traverser au mieux cette crise en gardant l’espoir ».

« La sensation éphémère et agréable d’être en vacances a rapidement fait place à l’angoisse, face à l’absence de lien social qui rassure », note le Dr Isabelle Jacovy, pédopsychiatre. « Avec l’arrêt soudain des structures d’accueil socio-éducatives (crèches, écoles...), le quotidien des enfants s'est réduit d'un coup à la cellule familiale et à la maison. Le soutien à la parentalité s’est avéré primordial, pour éviter et/ou canaliser les débordements, tant chez les enfants que chez leurs parents (agressivité, agitation, violence, burn-out...). Cette gestion de situations de crise s’est accompagnée d’un soutien thérapeutique, par l’établissement ou la poursuite d’un lien psychothérapeutique. Désamorcer des tableaux anxio-dépressifs, d’opposition, aider les jeunes à retrouver des rituels et une routine, quand les changements imposés par ce nouveau quotidien sont trop intenses, soutenir des adolescents dans une solitude sociale parfois insurmontable, les aider à ne pas décrocher des apprentissages sont quelques exemples d’interventions en santé mentale pendant le confinement ». Un confinement qui a aussi poussé les thérapeutes « à mettre leur créativité au service de ce jeune public par des consultations à distance d'un nouveau genre, la télé-consultation, ou simplement par un appel téléphonique. Avec des outils informatiques précieux pour repenser l’aide aux apprentissages ainsi que le travail du jeu », relève Isabelle Jacovy, qui tente de déceler des effets positifs du confinement auprès de certains, « libérés d’une pression scolaire de la performance, les réconciliant ainsi avec le travail scolaire, dans une certaine autonomie d’organisation. D’autres ont pu se reconstruire, se ressourcer à l’abri d’un cocon familial bienveillant ».

Le neuropédiatre israélien, Shaul Harel, observe un air de « déjà vu » entre ce sentiment de « confiné », « caché », et celui qu’il a pu vivre comme enfant caché pendant la guerre, si ce n’est que « l’ennemi visible est devenu invisible », souligne-t-il. Mais c’est plus « la peur du danger de mort », pour les plus âgés en particulier, que l’auteur d’Un enfant sans ombre voit comme comparaison possible. « Les enfants cachés étaient des enfants du silence et risquaient à tout moment d’être dénoncés, ils n’ont pas bénéficié comme les confinés aujourd’hui de cette solidarité citoyenne, des aides de la police, de l’armée. La peur du danger de mort les premières semaines du confinement peut en revanche être comparée à celle ressentie pendant la Shoah ». Si beaucoup de rescapés dans les homes font malheureusement partie des victimes, Israël a sans conteste pu limiter de nombre de décès dû au Covid-19 par sa réactivité, « mieux organisée pour les conditions d’urgence », souligne le professeur Shaul Harel. « Le fait que le pays ait une moyenne d’âge jeune, que la seule entrée par l’aéroport Ben Gourion ait été rapidement fermée, que le système d’urgence médical soit parmi les plus performants et que l'Etat ait pu investir où il fallait grâce à ses bonnes relations a contribué à la bonne gestion sanitaire de la crise ». De terribles conséquences sont en revanche attendues sur le plan économique : « Nous sommes arrivés au confinement dans une situation économique assez bonne et tout s’est arrêté, provoquant une véritable chute du marché. Nombreux sont ceux qui ne savent pas aujourd’hui comment ils payeront leur loyer ni les études de leurs enfants », affirme Shaul Harel. « Des complications et des angoisses qui peuvent déboucher sur des troubles psychologiques, au départ de la crise économique ». 

La crise liée au coronavirus a pris de cours de nombreux secteurs d’activités, et celui de la santé mentale n’est pas en reste. Selon une étude menée conjointement par l’UCLouvain et l’Université d’Anvers auprès de 20.000 personnes, un Belge confiné sur deux serait en situation de mal-être psychologique, avec des sentiments dépressifs constants sur la période pour près de la moitié des sondés (Le Soir 25/5/20), contre 18% en temps normal. Avec les femmes et les jeunes comme groupes de la population les plus sensibles aux changements et les plus affectés, tous niveaux d’éducation confondus.

La santé mentale a-t-elle été assez prise en compte dans les mesures et décisions prises par les autorités pendant cette crise ? On peut se poser la question lorsque l’on voit l’immensité du travail pris en charge par nombre de psychologues bénévoles. Quand on lit aussi l’appel de ces pédiatres lancé dans La Libre Belgique (19/5/20), titré « Les enfants sont les oubliés du déconfinement, qu’ils doivent retourner à l’école et en collectivité », « pour éviter les effets collatéraux », dont « un risque accru de négligence, de maltraitance et de manque de surveillance », mais aussi « une augmentation des troubles du sommeil, d’anxiété et de pertes de repère pouvant être préjudiciables pour l’enfant et son développement ». Le succès du groupe de parole lancé sur Zoom par le CCLJ a également montré qu’il répondait à un vrai besoin. Le déconfinement, après le confinement, n’a assurément pas encore livré tous ses effets sur notre santé mentale.

 
 

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