L'humeur

Chver tsu Zayn a (nischt) Yid !

Mardi 2 juin 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards
Publié dans Regards n°1064

« Il est dur d’être juif ». Assurément ! Depuis le Moyen-Age, sinon l’Antiquité, ce petit peuple qui constitue à peine 1/500e de l’Humanité se trouve accusé des pires infamies. Hier, on lui prêtait d’être l’agent de la peste, aujourd’hui du Covid-19, comme l’a épinglé tout récemment le génial caricaturiste Kroll. 

N’en déplaise à mon confrère Henri Goldman, qui me reproche de diviser « le racisme en tranches et à n’en combattre qu’une partie en occultant les autres », la crise du coronavirus illustre à l’envi le caractère unique et inextinguible de la haine antisémite. A l’en croire, pourtant, « les musulmans ont depuis le 11 septembre, largement dépassé les Juifs comme l’incarnation du Mal ». Si c’était objectivement le cas, comment comprendre que les Juifs qui sont désormais quantité négligeable constituent statistiquement les premières victimes des violences de haine ? Comment encore expliquer que seuls leurs centres communautaires, leurs écoles, leurs mouvements de jeunesse soient l’objet d’une surveillance policière quotidienne ?

Si je ne saurais donner tort à Goldman lorsqu’il souligne qu’« un puissant imaginaire antisémite cohabite en Occident avec un imaginaire islamophobe depuis les croisades et un imaginaire négrophobe depuis la deuxième traite négrière au 15e siècle », il me faudra souligner (non sans audace) que cet imaginaire troublé n’est sans cause. Il existe un réel contentieux entre chrétiens et musulmans depuis l’apparition de l’islam au 7e siècle de l’ère chrétienne. Le massacre en juillet 1099 des Juifs et des musulmans de Jérusalem s’inscrit dans une séquence qui commence par la destruction, en octobre 1009, de l’église du Saint-Sépulcre par le Calife fatimide al-Hakim bi-Amr Allah dit le fou. Du Maroc à la Bosnie, l’islam s’est imposé dans des territoires autrefois majoritairement chrétiens et partiellement juifs.

Quant à l’Occident chrétien, il n’a pas été en reste de violences extrêmes, des croisades aux aventures coloniales. Au regard de ces massacres mutuels, l’antisémitisme, qui aboutit à la destruction de 70% des Juifs européens, apparaît totalement gratuit et incompréhensible et ce, bien entendu, hors la haine du Père.

Contrairement aux chrétiens et aux musulmans, les Juifs n’ont converti aucun peuple de force, organisé aucune crois(s)ade, déporté aucun peuple africain par millions vers le Maghreb et les Amériques et, pour parler de notre présent, créé aucune organisation terroriste comparable à la confrérie des Frères musulmans, à Al-Qaeda ou encore Daesh. Les Protocoles des Sages de Sion sont un mythe, pas feue l’anticommuniste, antisémite et antimaçonnique charte du Hamas. C’est bien la gratuité, l’innocence totale des accusés qui caractérise la judéophobie passée comme contemporaine.

En témoigne, à l’insu de son plein gré, la toute dernière divagation du Me Jean-Marie Dermagne. Après avoir posté sur sa page Facebook l’infox d’extrême droite selon laquelle les Rothschild contrôlaient les principales banques centrales mondiales, le voilà qui utilise la crise du coronavirus pour vanter, d’abord, la supériorité de la Chine communiste sur l’Occident et, ensuite, salir une nouvelle fois cet Etat des Juifs qu’il semble exécrer par-dessus tout. Le 24 avril dernier, arboré d’un masque anti-Covid aux couleurs de la Palestine (sic), notre directeur de recherches de l’Université catholique de Louvain révélait urbi et orbi, une nouvelle fois sur sa page Facebook, qu’« aux USA, le corona tue surtout des noirs. Sous l’occupation israélienne, des Palestiniens ». Belle et nouvelle infox que voilà : outre que le Covid-19 n’a fait que très peu de morts en Israël (266 décès au 15 mai dernier contre plus de 9.000 pour notre pays), il se trouve que les victimes se trouvent être majoritairement âgées et/ou issues des communautés orthodoxes (juives). Et s’agissant des Territoires palestiniens, le moins qu’on puisse dire est qu’à ce jour, l’épidémie semble parfaitement maitrisée. Gaza ne comptait, à la date du 24 mai, qu’un seul décès contre quatre pour la Cisjordanie, soit soixante fois moins qu’en… Israël.

La crise du coronavirus démontre que, contrairement à ce que pense M. Goldman, l’antisionisme radical tient bien moins de la politique que de la maladie mentale. Des Rothschild à Agnès Buzyn, de Jacques Attali à George Soros, les principales cibles des thèses conspirationnistes d’extrême droite, d’ultragauche ou encore islamistes restent juives. Cet acharnement n’est pas sans conséquences. J’en veux pour preuve la toute récente et absurde cabale lancée contre le caricaturiste Kroll, auteur d’une caricature dénonçant avec brio les ressorts antisémites de la crise sanitaire. Contre toute logique, celle-ci n’a pas été comprise. En ces temps troublés où la passion l’emporte sur la raison, l’art de la caricature apparaît d’une trop grande subtilité. « Es iz a mol shver nisht tsu zayn keyn Yid » (il est parfois dur de ne pas être juif).


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Schreiber - 10/06/2020 - 4:21

    Je ne peux qu’approuver ton analyse du dessin de Kroll.

  • Par Jabotine - 14/06/2020 - 10:34

    "Contrairement aux chrétiens et aux musulmans, les Juifs n’ont (...) créé aucune organisation terroriste comparable à la confrérie des Frères musulmans, à Al-Qaeda ou encore Daesh."

    Il est très dommageable qu'une personne instruite soit incapable de faire la distinction entre "Contrairement à des personnes se revendiquant de l'Islam" et la généralisation à l'ensemble des "Musulmans".

    Si on compare le racisme issu des communautés musulmanes et celui issus des communautés juives, on constate qu'en Islam, il est le fait de personnes non érudites et souvent en souffrance. En occident, il est plutôt le fait de personnes instruites, qui n'ont donc pas à leur décharge de vivre cette situation.

    Pour poursuivre sur l'absence d"'organisation terroriste comparable à la confrérie des Frères musulmans" [dans l'histoire juive]. On aurait beau jeu de citer l'IZL et le LHI, dont des représentants ont atteints les plus hautes sphères dirigeantes, ou les événements de 1948 mais tout proche de nous il faudrait ne pas oublier : le mouvement néo-sioniste avec Meir Kahane, le terroriste Yigal Amir, the Jewish Defence League, la 'Price tag policy', le délire de la reconstruction du 3ème Temple à al-Aqsa, des gens qui avant 2000 étaient surveillés par le Sin Beth mais plus depuis l'ère Sharon-Netanyahou.

    Et puisque vous aimez les comparaisons sans pertinence ("Si c’était objectivement le cas, comment comprendre que les Juifs qui sont désormais quantité négligeable constituent statistiquement"), en voici une autre tout aussi stupide mais qui devrait vous faire réfléchir sur vos modes de pensée :
    -> 500.000 fous de dieux en Judée-Samarie sur 20.000.000 de Juifs dans le monde, c'est proportionnellement une armée bien plus imposante que feu celle du Califat dans le monde islamique. (Le bêtise étant votre amalgame bien entendu entre une communauté et des brutes qui terrorisent en leur nom.)

  • Par Joel Kotek - 16/06/2020 - 17:51

    Cher Jabotine, je ne nie pas qu'il existe des extrémistes parmi nous et ce y compris des fascisants. Mais ce n'est pas le sujet. Ce que j'essaie de démontrer c'est l'existence d'une réelle rivalité dans la conquête du monde entre chrétiens et musulmans. Ce n'est pas par hasard que ces deux religions, qui n'ont cessé de se faire la guerre, compte chacune d'elle plus d'un milliard d'adeptes, contre 14 millions (et non 20) pour les Juifs. Il n'y a pas de prosélytisme juif (enfin depuis l'an Mil), ni de mouvements (secrets ou non) visant à la conquête spirituelle du monde. Tout honni qu'il doit, le LeHI n'est pas l'équivalent de Daes'h. Oserais-je ajouter que Bernard-Henri Lévy n'est pas notre Tariq Ramadan et Delphine Horvilleur, l'équivalent du frériste Al-Quaradaoui.

  • Par Jabotine - 19/06/2020 - 17:24

    M. Kotek,

    Seriez-vous pas en train d'écrire que vous ne vouliez rien dire de plus que le Judaïsme n'était pas prosélite ? Je ne comprends pas. Vous avez peur d'être condamné pour incitation à la haine raciale et vous vous récuser ?

    Je déplore que vous n'avez pas pu vous empêcher à nouveau de faire des comparaisons qui n'ont aucune pertinence : "comparaison n'est pas raison".

    Selon wikipédia, nous sommes entre 14 M et 24 M ( source : https://en.wikipedia.org/wiki/Jewish_population_by_country ). Voilà d'ailleurs bien une spécificité que nous devrions méditer : malgré sa taille, une partie d'entre nous parvient à rejeter 40 % de notre communauté comme n'en faisant pas légitimement partie...

    Et vous vous fixez aussi les critères les plus stricts pour définir notre communauté semble-t-il. En réalité, nous sommes 7,5 milliards, M. Kotek. Il est dommage que vous souhaitiez ***diviser*** ce chiffre en 500 petits compartiments de 14 M de personnes. En ce sens votre combat n'est pas noble et certainement celui qui doit être le nôtre.

  • Par Eli à la pêche - 20/06/2020 - 21:34

    Je me suis toujours demandé si c'est pas au final de la jalousie qui les animent. Après tout leur hostilité touche surtout les Juifs qui réussissent... Ma thèse favorite c'est que la première impression que l'ont donne aux juifs dans la société, est plutôt négative. Mais confrontés a la réalité il se rendent compte de leur erreur, mais au lieu de se remettre en question, ce qui est difficile psychologiquement), ils développent donc une jalousie, qu'ils n'arrivent pas a refoulé : et leur antisémitisme reste alors inhibé...

    Je pense qu'un autre groupe inhibent leur préjudice antisémite morbide, du fait de leurs opinions politiques : ded libéraux ou socialistes. Du coup, certains développe un intérêt particulier contre les Juifs.

    Je pense par contre que le nouvel antisémitisme, est un cercle vicieux. Je pense que le problème ici, c'est que l'opposition ou la résistance politique à Israël peut facilement basculer dans une haine, un préjudice ou de la violence. Mais en même temps vu que la définition est imprécise, certains développe des vues antisémites sans même s'en rendre compte, en fonction de leur radicalisme : par exemple sur l'"influence juive", le "mythe du soldat juif" ou du "mauvais juif - l'israélien".

    Finalement je pense avoir été responsable d'incompréhension par ma différence d'attitude, d'intérêt, d'humour, et autres différences. Ce que je pense peut créé de l'hostilité aussi, sans qu'il y'ai un rapport direct a l'antisémitisme historique. Mais malheureusement, même ceux qui s'adapte le plus, au final, on leur rappelera tôt ou tard, leur condition.

  • Par Eli - 20/06/2020 - 22:55

    Le problème de la "concurrence victimaire" c'est qu'elle est une forme de préjudice en elle même. Je comprend qu'il est important de souligner le caractère particulier de l'antisémitisme dans la société, mais par principe l'idéologie antisémite différe du racisme ou de la xénophobie : sa persistance historique, son caractère sociétale, ses idéologies, ses fins et ses moyens. Et de ce fait il est légitime de l'examiner comme un phénomène indépendant.

    Certainement le préjudice et la structure de la société joue un rôle dans ces phénomènes de rejet, mais ce n'est certainement pas le même qui cible toutes les identités.

    Comme exemple intéressent, on peut voir que les Juifs ne sont plus formellement rejeté aux sociétés européennes mais pourtant il existe encore cette persistance à nuire - Léon Degrelle qui avait inventé une nouvelle caricature du Juif en Belgique, en est un bonne exemple. Un autre exemple ce sont les pays scandinaves, qui n'ont eu que peu de Juifs mais pourtant on une constance à être antisémites. Les préjugés antisémites au Japon sont aussi un exemple, qui démontre que l'antisémitisme est une attitude qui n'est pas essentiellement raciste ou xénophobique.

    Pour terminer, je ne pense pas que l'antisémitisme en Europe aujourd'hui soit principalement raciste, les juifs étant souvent considérés comme des "blancs". Je pense que c'est plutôt un mélange d'attitude face à l'incompréhension du passé ( le génocide des Juifs qui est tabou, l'histoire de l'antisémitisme qui est tabou et l'identité juive qui est tabou aussi).

    Pour terminer je pense que l'antisémitisme que j'ai expérimenté ces derniers temps, c'était contre les Juifs en temps que peuple, puis en temps que nation. Je me demande si ce ne serait pas une attitude d'en finir avec les Juifs, en finalement les acceptant. Évidemment ceci n'est qu'un sentiment personnel, mais je me demande si l'on ne va pas vers le modèle antisémite de la dihmitude, ou les Juifs seront considérés comme de seconde zone. Sur ce je termine mon monologue, en espérant que bientôt on sera délivré de ce vice.

  • Par Olivier Guilmain - 24/06/2020 - 10:26

    Terrible obsession. Quand cela va-t-il finir ?
    « obsession », définition dans le dictionnaire Littré
    obsession
    Définition dans d'autres dictionnaires :

    TLFi
    Académie Française
    Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)
    Page complète du fac-simile
    obsession
    (ob-sè-sion ; en vers, de quatre syllabes) s. f.
    1Action de celui qui obsède et, pour ainsi dire, assiége quelqu'un. Il est toujours auprès de lui, on n'a jamais vu pareille obsession.
    État de celui qui est obsédé. Ces visites continuelles sont pour moi une véritable obsession.
    Le régent vit clairement par l'obsession où était le roi d'Espagne, qu'il n'y avait rien à en espérer, et ne pensa plus qu'à conclure avec l'Angleterre un traité, Duclos, Œuv. t. V, p. 267.

    2 Terme ecclésiastique. État d'une personne qu'on suppose troublée, assiégée par le diable ; ce qui est différent de la possession, qui signifie l'habitation actuelle du diable dans un corps.
    C'est un grand bonheur pour le genre humain que les tribunaux dans les pays éclairés n'admettent plus enfin les obsessions et la magie, Voltaire, Mœurs, 128.
    Par extension.
    Cette espèce d'obsession dont il a été tourmenté par le dieu des vers, La Harpe, Cours de littér. t. VIII, p. 386, dans POUGENS.