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Un char SS-VA au carnaval d'Alost : la ligne rouge franchie ?

Mardi 5 mars 2013 par Propos recueillis par Perla Brener
Publié dans Regards n°773

Les faits. Le 10 février 2013, lors du 85e carnaval d’Alost, événement reconnu depuis 2010 patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, défilait un char SS-VA destiné à « la déportation des francophones ». Indignation du côté de la communauté juive et de l’UNESCO elle-même face à ce que les organisateurs préfèrent qualifier d’humour. Le carnaval le plus populaire de Flandre avait déjà fait parler de lui lors des éditions précédentes pour des caricatures antisémites du plus mauvais goût. Tout est-il permis au carnaval ? Peut-on rire de tout ? Doit-on parler de simple maladresse, d’antisémitisme, de négationnisme ? Observateurs, analystes et acteurs de terrain nous donnent leurs points de vue.

 

A l’origine du char SS-VA incriminé, l’asbl Eftepie tient à revenir sur ce qui a motivé son choix : « L’idée du thème est venue avec les propositions lancées par la N-VA d’Alost, comme cet échevin des Affaires flamandes et la volonté de “flamandiser” les noms des rues en y ajoutant le symbole du Lion flamand. On a aussi envisagé de réduire le nombre de livres francophones dans la bibliothèque... La N-VA démonise la Wallonie depuis pas mal d’années et Eftepie a voulu ridiculiser ce nationalisme exagéré » .Eftepie a pensé se référer aux années 30 « où on a commencé à brûler les livres qui ne convenaient pas. Tout le monde se souvient de la série “Allo Allo” qui se moque notamment des Allemands. En indiquant “déportation des francophones” sur notre char, notre message à la N-VA était : “Attention, ne revenez pas en arrière”. Nous ne voulions certainement pas nous moquer des Juifs ou de l’Holocauste et nous regrettons d’avoir pu heurter certaines personnes. Notre critique visait uniquement la politique de la N-VA. Le carnaval d’Alost se caractérise d’ailleurs par la satire de la politique locale et nationale ». Se dissociant totalement des membres du cortège déguisés en Juifs, l’asbl Eftepieréaffirme ses préoccupations :« Nous exprimons un respect profond pour la situation du passé de votre communauté. Malgré le fait que nous ne sommes qu’un groupe de carnaval, nous estimons qu’il n’y a pas de place dans notre société multiculturelle pour la haine raciale ni pour le nationalisme extrémiste. Notre satire a voulu pointer ceci, l’exploitation qu’en a fait la presse n’a pas traduit notre volonté ».

Le directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances, Edouard Delruelle, s’en réfère au droit, angle d’attaque du Centre : « Le char SS-VA contrevient-il à la législation antiraciste et/ou à la loi contre le négationnisme ? On peut fortement penser que non. Si le cas était soumis à un juge, celui-ci devrait démontrer, non pas tant que les auteurs étaient animés de sentiments racistes, mais que leur intention était bel et bien d’inciter à la haine envers une communauté, et/ou de minimiser le régime nazi. Difficile, très difficile même dans le cadre d’un carnaval. D’autant que concernant le négationnisme, la jurisprudence des tribunaux belges admet en principe qu’on se réfère au nazisme pour marquer son hostilité politique envers une personne, un groupe ou un Etat. C’est donc sur le plan moral qu’il faut se situer : initiative puante, sans conteste ».

« Rien n’est plus nocif qu’une mémoire traumatique et malade », rappelle Joël Kotek, historien spécialiste de l’antisémitisme et professeur à l’Université libre de Bruxelles. « Parce qu’une telle mémoire favorise toutes les dérives et répétitions. Prenez le
cas de toutes ces régions ou Etats européens qui, à l’instar de l’Autriche, de la Hongrie, de l’ex-RDA et bien évidemment de la Flandre, se sont refusé à tout examen de conscience. Le vote extrémiste y sera beaucoup plus développé que dans les pays (ou régions) qui ont effectué un travail de mémoire. Seule une certaine mauvaise conscience flamande peut expliquer le récent (et nouveau) dérapage nauséeux et négationniste d’Alost
 ». En quoi est-ce négationniste ? «  Comparer Bart De Wever à Himmler et amalgamer les francophones de la périphérie au sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale revient de fait à banaliser la SS, à minimiser la Shoah, bref à excuser la collaboration flamande. On comprend mieux pourquoi le chef de la N-VA ne s’est guère ému de la sinistre comparaison. Le rêve secret de la N-VA a toujours été celui d’excuser les pauvres flamingants fourvoyés dans la collaboration. Naturellement, sa réaction aurait été tout autre si le carnaval s’était déroulé en Wallonie ».

André Gantman est chef de groupe N-VA au conseil communal d’Anvers et ancien échevin. « La réaction non équivoque de l’UNESCO a fait réfléchir plus d’un quant aux limites à ne pas franchir, même à l’occasion d’un carnaval qui historiquement a pour but de libérer les participants physiquement et moralement des entraves sociales ou religieuses », affirme-t-il. Selon André Gantman, « deux limites ont été franchies d’un point de vue politique et moral. Politique tout d’abord : Mia Doornaert (ex-conseillère pour les affaires internationales au cabinet du Premier ministre Leterme) qui, par ailleurs, ne se prive pas dans d’autres articles de critiquer vertement la N-VA, écrit dans le Standaard du 18 février qu’insinuer que ce parti pourrait être comparé au parti nazi équivaut à propager le négationnisme historique et politique et réduit de ce fait la résistance contre le totalitarisme. Je partage son point de vue. Quant au niveau moral, malgré les multiples commémorations de la Shoah, le vote unanime au Sénat au sujet des responsabilités des autorités belges concernant les déportations et les efforts accomplis dans le cadre du Devoir de Mémoire, force est de constater que beaucoup ne comprennent pas que les affres de la Seconde Guerre mondiale ont jusqu’à ce jour des séquelles physiques et psychologiques indélébiles. La banalisation, même carnavalesque, du nazisme et donc de la Shoah est une injure à la mémoire des victimes ». Le président du parti, Bart De Wever, ne semblait pas s’être insurgé outre mesure de cette représentation caricaturale. André Gantman s’en défend : « Malgré le fait que la N-VA était dans le collimateur, Bart De Wever a décidé de faire profil bas pour éviter le reproche qu’il ne respecterait pas la liberté d’expression propre au carnaval. Mais je puis vous assurer qu’il a été très affecté par ce spectacle. Je vous fais remarquer que personne au Sp-A, CD&V ou l’Open VLD n’a réagi. Quant au député Lucas Van Der Taelen (Groen !), qui a à maintes reprises vilipendé l’antisémitisme et a publié un livre sur les derniers témoins, il a défendu les carnavaleux lors de l’émission “De Zevende Dag” (VRT, 17/2/13) lors d’un débat avec Michael Freilich, rédacteur en chef du Joods Actueel, en invoquant la liberté totale comme le fondement du carnaval ».

Chroniqueur sur La Première (RTBF radio), dans le « Café serré » qu’il partage avec Thomas Gunzig, l’humoriste alostois Bert Kruismans (« La Flandre pour les nuls », « La Bertitude des choses ») est revenu sur l’événement dans son billet du 11 février, n’y voyant rien d’autre que de la franche rigolade : « Le carnaval d’Alost est le plus grand, le plus marrant, et… le plus alostois de toute la Belgique. On parle de plus de 70 groupes participant au cortège, pour plus de 70.000 spectateurs ! Selon certains critiques, il est le sommet de la vulgarité et des cochonneries, mais il est tout de même reconnu par l’UNESCO et avec raison. (…) Le plus intéressant, c’est la tribune d’honneur à la Grand place où le pouvoir communal invite ses amis. Cette année, c’était au tour de la N-VA, avec Jan Jambon et Siegfried Bracke qui admiraient la culture de leur Flandre profonde. Ils regardaient le carnaval et riaient, jusqu’à ce que le groupe Eftepie arrive avec son char de la déportation des francophones et ses membres habillés en uniformes de la SS-VA qui distribuaient des fanions aux spectateurs et aux invités d’honneur. Et tous riaient, riaient, si spontanément, comme un fermier qui a mal aux dents ! Parce que rigoler reste la devise. Les politiciens de tous les partis sont convaincus qu’ils peuvent se servir du carnaval pour leur carrière, mais ils ne se rendent pas compte que ce sont eux qui servent le carnaval. Voilà pourquoi j’aime le carnaval ! ».

Le 12 février, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, s’était quant à elle indignée dans un courrier adressé aux autorités belges de « cette représentation antisémite », « une insulte à la mémoire des 6 millions de Juifs morts dans l’Holocauste ». « Le recours à l’histoire de l’Holocauste pour dénoncer une situation politique locale et attiser la haine témoigne d’une banalisation inquiétante de la Shoah et de la déportation au cœur même du continent où ce drame s’est produit », ajoutait-elle. A la suite de quoi, « les autorités belges ont répondu à l’UNESCO », souligne Cécile Duvelle, chef de la Section du patrimoine culturel immatériel, « en déplorant que des images d’un char du carnaval aient été perçues comme antisémites ou humiliantes pour l’Holocauste, et ont confirmé leur engagement de longue date à appuyer les valeurs de l’UNESCO pour la compréhension mutuelle, la tolérance et la paix ». Elle précise : « Les décisions concernant les inscriptions des éléments du patrimoine culturel immatériel sur les Listes de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel sont prises par un Comité intergouvernemental de 24 pays membres qui se réunit une fois par an. Il s’est réuni à Paris du 3 au 7 décembre dernier. Il n’est pas prévu de “sanctions”, mais un processus de suppression de la liste existe dans le cas où l’élément ne correspond plus aux critères requis de l’inscription. Aucun élément n’a jamais été retiré d’une des Listes à ce jour ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Vansteenkiste - 5/03/2013 - 20:11

    Ne pourrait-on pas retirer ce carnaval de petits bouseux d'un patrimoine qui se dit de l'humanité?

    Rire de tout... Peut-être...

    Mais il y a quand même une différence entre les caricatures du prophète et une franche rigolade, "bon enfant" naturellement, à propos du génocide de millions de Juifs ... Par balles ou par Zyklon B.

    Ne confondons pas principes religieux et génocide.

    Que l'on se débarasse rapidement, au niveau international, de ce carnaval à relent néo-nazi;

    Francis Vansteenkiste