CCLJ : Notre combat pour la paix

Mardi 8 décembre 2009 par Ouri Wesoly

 

Depuis sa création, le CCLJ lutte pour le dialogue israélo-arabe. Il a participé aux entretiens secrets puis publics des années 70 et 80 qui ont permis les Accords d’Oslo de 1993. Il a partagé l’immense espoir que ces derniers ont suscité comme l’accablement qui a accompagné leur effondrement. Mais le CCLJ n’a pas renoncé : la paix a perdu des batailles, elle n’a pas perdu la guerre…

C’est sans doute ce jour-là que tout commença vraiment : le 13 novembre 1974, quand Yasser Arafat s’exprima pour la première fois à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le Président de l’OLP y tint un discours de combat : le sionisme n’était qu’une « idéologie raciste, impérialiste et colonialiste » qu’il fallait remplacer par « un Etat laïque démocratique ». Peu furent attentifs à sa conclusion, moins encore y crurent : « Je suis venu aujourd’hui avec dans une main le fusil du combattant de la liberté et dans l’autre un rameau d’olivier. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main ». C’est qu’alors d’Arafat, on connaissait surtout la main brandissant le fusil. Depuis sa création, l’OLP avait multiplié les ?attentats sanglants. Pour cette seule année 1974, les terroristes palestiniens avaient massacré 18 civils israéliens (dont 9 enfants) à Kiryat Schmone et 21 autres gosses dans une école de Maalot. Arafat en rejetait la responsabilité sur d’autres organisations, mais qui le croyait ? De toute façon, si ce n’était pas lui, c’était son frère… Pour Israël, pas question donc de négocier et encore moins de reconnaître une organisation terroriste. « Il n’y a personne à qui parler » soupiraient les Israéliens. La même opinion prévalait dans les communautés juives de diaspora. Y compris chez nous, à Bruxelles. Et au CCLJ. Dès la création de son journal Regards, en 1965, son ?fondateur et président David Susskind prônait la paix et le dialogue dans ses éditoriaux. En vain. A l’Université libre de Bruxelles, où s’affrontaient pro-Israéliens et pro-?Palestiniens, deux slogans résumaient la situation : « Israël vivra » contre ?« Palestine vaincra ». Non, il n’y avait personne… Mais sans que nul ne le sache encore, cela allait changer. Arafat avait bien deux fers au feu, en définitive. L’homme qui allait tendre pour lui le rameau d’olivier aux Israéliens, c’était Mahmoud Abbas (Abou Mazen), l’actuel président de l’Autorité palestinienne. Celui-ci réunit une petite phalange d’hommes dont la plupart avaient combattu l’adversaire sioniste avant d’admettre, bon gré mal gré, que la violence n’était qu’une première étape et que le temps était peut-être venu d’envisager la deuxième. A leur tête, Issam Sartawi, la quarantaine, docteur en médecine et conseiller d’Arafat. Avec lui, un petit groupe d’hommes dont plusieurs étaient les représentants officieux puis officiels de l’OLP en Europe : Saïd Hammami à Londres, Ezzedine Kalak à Paris et Naïm Khader à Bruxelles…

Se parler en terrain neutre Au même moment, en Israël, des hommes faisaient un constat similaire. Eux aussi avaient fait la guerre et exercé d’importantes fonctions. Ils étaient à présent éloignés du pouvoir mais avaient conservé de l’influence, des réseaux et l’oreille du gouvernement. Parmi eux, Arié « Lova » Eliav, député, ministre, ex-secrétaire général du Parti travailliste. A ses côtés, d’anciens généraux devenus « colombes », Aharon Yaariv et Shlomo Gazit (ex-chefs des services de renseignement de l’armée); Ezer Weizman, père de l’aviation israélienne; le général « Matti » Peled, nombre d’autres encore. Alors, ces « enfants perdus » de la paix commencèrent à se chercher à tâtons dans toute l’Europe. Ce dont ils avaient besoin, c’était « d’interfaces », des gens connus, acceptés, respectés par les deux camps. Comme Pierre Mendès-France (puis sa veuve, Marie-Claire), le président ivoirien Houphouët-Boigny, Bruno Kreisky, chancelier fédéral d’Autriche. Ou encore Nahum Goldmann, ex-président du Congrès juif mondial, le premier ministre suédois, Olof Palme, l’ex-chancelier allemand Willy Brandt… Et, à Bruxelles, David Susskind. Tous acceptèrent ce rôle de « facilitateurs », offrant garanties, moyens, lieux de contact, permettant de se parler en terrain « neutre ». Ainsi « Suss » et Simone Susskind offrirent-ils en 1977 leur maison à Issam Sartawi et Lova Eliav pour une rencontre secrète. Car une discrétion absolue était indispensable. A la moindre « fuite », au plus petit entrefilet dans la presse, ces pions de la paix étaient sacrifiés, leurs actes condamnés, leurs déclarations démenties. Avec cette différence majeure qu’un Israélien (ou un Juif) surpris à dialoguer avec l’ennemi risquait la méfiance de son camp et quelques insultes. Alors que les Palestiniens engageaient leur vie : entre 1978 et 1983, Saïd Hammami, Ezzedine Kalak, Naïm Khader et Issam Sartawi lui-même furent abattus par les fanatiques du « groupe Abou Nidal ». Mais d’autres prirent la relève : des hommes et des femmes comme Yasser Abed Rabbo, Hanan Ashrawi, Sari Nusseibeh, Nabil Shaath... Au fil des ans, les rencontres se multiplièrent donc. Murmures de paix alors qu’au dehors, les armes tonnaient. En 1977, il y eut l’éclaircie du voyage du président égyptien Sadate à Jérusalem. Mais à peine la paix avec l’Egypte conclue, Israël se lança dans le sanglant bourbier de la guerre du Liban (1982). Attentats et représailles continuèrent. Rien ne bougea. Jusqu’à ce qu’en 1987, la première intifada prenne tout le monde de court. Ni le gouvernement israélien ni l’OLP n’avaient prévu cette révolte venue de l’intérieur des territoires occupés. Ils ne purent que constater que, Israéliens et Palestiniens mêlés, la génération née après la guerre de 1967, allait, à son tour, connaître la haine, la peur, la mort… Pouvait-on enrayer cette terrifiante spirale de violence ? David Susskind décida de rompre le tabou du secret des contacts : en mars 1988, le CCLJ organisa la rencontre dite de Give Peace a Chance : ?pour la première fois, Palestiniens et ?Israéliens dialoguèrent en public. Nouveau coup d’éclat, l’année suivante : en mai 1989, à l’instigation de Simone Susskind se tint un Give Peace a Chance au féminin. Et, dans la foulée, le CCLJ créa les « Amis belges de Shalom Archav ».

Un processus irréversible Mais l’intifada, les attentats, les représailles continuaient. A quoi servaient donc toutes ces discussions ? Sur le terrain, à rien. Par contre, dans les esprits, elles entraînaient une lente maturation. Chacun découvrait qu’en face, il y avait « à qui parler ». Que, dans les deux camps, existaient des modérés, prêts à négocier tout en s’opposant à leurs extrémistes et à ceux d’en face. Un jeu inégal : pour l’emporter, les modérés devaient se trouver en même temps au pouvoir. Une chance sur quatre… Or, pour l’heure, cette conjonction rare avait le vent en poupe : en Israël, Yitzhak Rabin, revenu aux affaires, s’était convaincu d’au moins « donner une chance » à la paix. En face, Yasser Arafat, avec prudence, levait de plus en plus haut son rameau d’olivier. Une nouvelle filière secrète de négociations s’ouvrit à Oslo. A un niveau supérieur : cette fois, les négociateurs parlaient au nom de leurs dirigeants, leur rendaient compte et les engageaient. En quelques mois, ils tombèrent d’accord. Et le 13 septembre 1993, sous l’œil bienveillant du président Clinton, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrèrent la main. La paix était faite. Bien sûr, ce n’était qu’un début. D’évidence, l’accord était boiteux qui, reflétant le rapport de forces, donnait la part du lion à l’Etat juif. Certes, la négociation sur les points vraiment litigieux (Jérusalem, entre autres) était remise à plus tard. Mais que pesait tout cela face à l’essentiel : le processus de paix s’était mis en marche et il ne s’arrêterait plus. Il était « irréversible ». En diaspora, en Belgique, au CCLJ, ce fut l’euphorie : chacun allait enfin obtenir ce qu’il désirait : les Israéliens, la sécurité (puis la paix) et les Palestiniens, la terre (puis un Etat). Sauf que les extrémistes n’avaient pas renoncé, loin de là. Arafat fut contesté, décrié, menacé. En Israël, l’extrême droite, mollement désavouée par la droite classique, se lança dans une campagne haineuse contre Yitzhak Rabin. Sur le terrain, la situation était plus dramatique encore : les attentats palestiniens se multipliaient et les colonies de Cisjordanie aussi. Peut-être, Rabin, stratège hardi, espérait-il contourner ces deux obstacles et les réduire une fois la réussite du processus de paix acquise ? On ne le saura jamais : le 4 novembre 1995, un intégriste juif l’abattit à coups de revolver.

Un successeur pour Rabin ? Comme une bicyclette, le processus de paix ne tenait debout qu’en avançant. Pour qu’il tombe, il suffisait de le freiner. C’est ce à quoi s’attacha, dès qu’il devint premier ministre en mai 1996, le leader du Likoud, Benjamin Netanyahou : négociations ralenties, accords respectés a minima, initiatives unilatérales… Et en contrepoint, le Hamas, qui avait pris la tête des extrémistes palestiniens, lançait de nouvelles vagues d’attentats… Un nouvel espoir flamba avec le retour de la gauche en 1999. Nouvelle déception. En juillet 2000, un sommet entre Bill Clinton, Yasser Arafat et Ehoud Barak à Camp David (USA) échoua. Contrairement à une idée reçue, Barak n’y fit pas « la meilleure offre possible » à un Arafat qui aurait refusé, les torts étaient partagés. Mais qu’importe ? Peu après éclata la seconde intifada qui, dès le début, fut plus sanglante que la première. En 2001, Ariel Sharon arriva au pouvoir. Le processus d’Oslo était mort. Les modérés, pourtant, continuèrent à dialoguer : l’initiative de la « Paix des peuples » d’Ami Ayalon et Sari Nusseibeh lancée en 2003 et surtout le Pacte de Genève signé en décembre de la même année par Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, montrèrent qu’il y avait toujours à qui parler et quoi dire. De son côté, le CCLJ fit ce qu’il put et qu’il savait faire : colloques, festivals, conférences, rencontres en faveur de la paix se multiplièrent. Mais aujourd’hui, la paix semble plus éloignée que jamais. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, envisage de jeter l’éponge. En Israël, Benjamin Netanyahou, revenu au pouvoir, ne tient pas plus à négocier qu’en 1996. Le Parti travailliste agonise, la gauche israélienne est en déroute. La colonisation de la Cisjordanie se poursuit. Hamas et Hezbollah préparent les prochains rounds. Mais les voix de la paix ne sont pas mortes. Elles guettent l’embellie. Peut-être viendra-t-elle de cet Obama que les Etats-Unis se sont donnés ? Ou d’un Obama juif qui, quelque part en Israël, s’apprête à reprendre la succession de Rabin ? Les voix de la paix attendent. Quand les peuples auront bu jusqu’à ?la lie la coupe de haine, peut-être en reviendront-ils aux seules solutions raisonnables : la négociation, le partage, la paix. Le CCLJ aussi patiente. Avec une certitude : ce qu’à sa place, il pourra faire pour la paix, il le fera.

Give peace a chance Banale aujourd’hui, quoique… La rencontre entre Israéliens et Palestiniens organisée par le CCLJ à Bruxelles fin mars 88 ne fut pas un mince événement. Jusqu’alors, les deux camps ne se parlaient pas publiquement. Au mieux, une télévision parvenait-elle, parfois, à obtenir qu’un Israélien et un Palestinien, se tenant dans un studio différent, répondent en même temps à un journaliste, en maniant la langue de bois. Ce dialogue direct devait donc être entouré. Par des personnalités belges d’abord : Jean Gol, vice-premier ministre, Charles Picqué, ministre de la Communauté française, Roger Lallemand, président du Sénat. Mais aussi des personnalités étrangères, telles Claude Cheysson, ancien ministre des Affaires étrangères français, Thassin Bechir, l’ambassadeur d’Egypte, des Arabes israéliens comme Abed Wahad Darawshe ou Mohammed Wattad, tous deux députés à la Knesset. Parmi les personnalités israéliennes, on comptait entre autres, Abba Eban, ancien ministre des Affaires étrangères à l’époque où Israël avait encore une diplomatie, Arié « Lova » Eliav, secrétaire général du Parti travailliste, la députée Shulamit Aloni, l’ancien ministre Haïm Tsadok et même Moshé Amirav, expulsé du Likoud pour avoir prôné le dialogue avec l’OLP. Côté palestinien, la délégation était composée de journalistes comme Hanna Siniora, directeur du quotidien Al Fajr, ou Ziad abou Ziad, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Gesher, publié en arabe et en hébreu, Faez Abu Rachme, président de l’Association des avocats de Gaza, Mary Khass, directrice de programmes pour l’enfance à Gaza, et bien d’autres. Si elle était moins prestigieuse que celle de leur vis-à-vis, ce n’était pas par hasard : David Susskind, audacieux mais pas téméraire, n’entendait pas briser tous les tabous en même temps : des Palestiniens, oui, l’OLP pas encore. Officiellement du moins. Nul n’ignorait que les personnalités présentes parlaient avec et pour Arafat. Trois jours durant, tous dialoguèrent donc ensemble, en public, avec clarté et souvent émotion. On parla réconciliation, paix, reconnaissance de l’autre. Sans être toujours d’accord mais sans haine. Ce qu’on appelle un dialogue et que tant d’autres tenaient impossible. En fait, ce fut la démonstration vivante de cette boutade d’Abba Eban : « “Oui” peut aussi être une réponse »…

La paix selon les femmes Dans les guerres du Moyen-Orient comme dans les autres, elles sont là, au front ou à l’arrière, combattantes ou victimes. Comme les hommes -et souvent davantage qu’eux- elles souffrent et meurent. Par contre, les négociations se sont toujours tenues sans elles. A une exception près : en mai 1989, au CCLJ, grâce à Simone Susskind, des Israéliennes, des Palestiniennes et des Européennes participèrent à Give Peace a Chance II : les femmes parlent. Il y avait là des politiques comme les députées Shulamit Aloni et Hanan Ashrawi, des intellectuelles telles Suad Amiry, professeur à l’Université de Birzeit, la sociologue Françoise Castro, la philosophe Elisabeth Badinter mais aussi Yaël Dayan, Leïla Shahid, Lily Scherr et nombre d’autres encore. Trois jours durant, elles surent s’affronter et s’opposer mais aussi s’écouter, se comprendre et rire et chanter ensemble. Aujourd’hui, en songeant à cette rencontre et alors que les hommes ont complètement échoué, comment ne pas se dire qu’il serait avisé de leur confier les prochaines négociations de paix ?


 
 

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