Analyse

La campagne BDS, ou la haine du Juif qui n'ose pas dire son nom

Lundi 22 Février 2021 par Willy Wolsztajn

La campagne internationale Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) cible l’opinion publique occidentale. Initiée par un consortium d’ONG palestiniennes, elle appelle au boycott global d’Israël. Pour, prétend-elle, le contraindre à évacuer les territoires palestiniens occupés. Or BDS n’affecte en rien l’économie israélienne. Ni son environnement géostratégique, voir les récentes ouvertures vers les capitales arabes. Dès lors, quel but politique BDS poursuit-il en réalité ?

 

BDS amalgame conflit israélo-palestinien et apartheid sud africain. D’éminentes personnalités de ce pays ont accrédité cette thèse, comme feu le prix Nobel de la paix, l’archevêque anglican Desmond Tutu. On s’en souviendra, un mouvement de boycott international a en effet précipité la chute de ce régime ségrégationniste.

Une triple imposture

Pourquoi donc BDS apparente-t-il Israël à l’Afrique du Sud ? Pourquoi cet amalgame très intriguant qui défie les faits ? Car : 1. Israël n’est pas un Etat d’apartheid. 2. Un contexte religieux spécifique imprègne le conflit israélo-palestinien. 3. Par sa nature, ce conflit diverge de manière radicale de celui qui divisait l’Afrique du Sud raciste.

1. En Israël aucune ségrégation légale ne vise une partie de sa population, comme jadis en Afrique du Sud, au Sud des Etats-Unis ou au Congo belge. En Israël, tout citoyen, juif ou arabe, peut sans restriction circuler, s’exprimer, s’associer, manifester, voter, être représenté à la Knesset,… La quatrième voire la troisième force politique israélienne est une liste arabe. La minorité arabe israélienne souffre certes d’injustices diverses. L’absence de droits et l’arbitraire frappent les Palestiniens des territoires occupés. Mais assimiler ceci au système d’apartheid sud-africain relève d’une extrême mauvaise foi.

2. Le conflit israélo-palestinien revêt une dimension religieuse absente en Afrique du Sud. C’est la partie arabe / palestinienne qui en porte la responsabilité, dès ses premiers affrontements avec le mouvement sioniste aux débuts du 20ème siècle. Au contraire celui-ci, héritier de la Haskala, les Lumières juives, est laïque. Une très large opinion musulmane ne digère toujours pas l’existence d’un Etat non musulman, juif qui plus est, sur une terre qu’elle considère comme d’islam. Ce que formalise par exemple la Charte du Hamas. BDS tire habilement parti de ce rejet viscéral des origines.

3. Le mensonge le plus gros consiste à assimiler le conflit israélo-palestinien à celui qui opposait, en Afrique du Sud, la minorité blanche au reste de la population. Ce conflit était intérieur à la nation sud africaine, dont personne n’a jamais contesté la légitimité. C’est en son sein qu’il s’est résolu. Au contraire, le conflit israélo-palestinien voit s’affronter deux identités nationales antagoniques sur une même terre. Que certains, dans chaque camp, considèrent lui avoir été octroyée par Dieu. Par leur Dieu.

Une stratégie « à la sud africaine » pour tuer Israël comme Etat juif

Assimiler Israël et Afrique du Sud insinue qu’Israël exercerait sa souveraineté de la mer au Jourdain donc également sur les Palestiniens des territoires occupés. C’est faux. A Gaza, même après son retrait militaire et le démantèlement de ses implantations, ainsi qu’en Cisjordanie, Israël conserve juridiquement son statut de puissance occupante, non souveraine. Avec les obligations qui en découlent et qu’au demeurant il piétine, entre autres par l’installation en Cisjordanie de résidents israéliens. Pourquoi des ennemis acharnés d’Israël comme BDS lui reconnaissent-ils de facto sa pleine souveraineté sur les territoires occupés ? Pourquoi adoptent-ils une posture similaire à celle de l’extrême droite israélienne, partisane du Grand Israël, dont ils apparaissent en alliés objectifs ? Pourquoi bâtissent-ils leur défense des droits légitimes du peuple palestinien sur le mensonge et la manipulation ? Non pour contraindre Israël à évacuer les territoires mais parce que l’objectif réel de BDS, inavouable, vise à le tuer comme Etat juif.

Car si Israël « c’est comme » l’Afrique du Sud de l’apartheid, alors les Juifs israéliens « sont comme » la minorité blanche en Afrique du Sud. Dans cette optique, les Juifs israéliens ne possèdent aucune légitimité particulière sur cette terre, qui d’ailleurs « est terre islamique. » Ils l’usurpent. Peu importe qu’ils y aient fondé Tel-Aviv en 1909 et que l’hébreu y soit leur langue vernaculaire depuis les années 1920. Peu importe qu’ils aient édifié sur cet espace, dès les années 1930-1940, la nation la plus dynamique et la plus moderne du Moyen-Orient, forte dès cette époque de 400.000 âmes – l’équivalent du Grand Duché de Luxembourg. Peu importe qu’ils aient participé à l’exposition universelle de Paris en 1937 avec un pavillon d’« Israël en Palestine. » Peu importe qu’ils aient refusé d’exploiter la main d’œuvre arabe, car leur idéal n’était pas de coloniser la Palestine ni d’y « faire suer le burnous » comme les Français en Algérie, mais d’y établir leur foyer national. Et peu importe que cette terre ait connu une présence juive ininterrompue depuis l’Antiquité. C’est un mensonge de prétendre qu’Israël aurait été concédé en Palestine pour prix du génocide perpétré en Europe. Hormis l’Etat, la société israélienne et le peuple juif d’Israël existaient déjà avant la Seconde Guerre mondiale, avant la Shoah. Peu importe tout cela. Il faut déposséder ces Juifs de leur Etat.

Pour y parvenir, les commanditaires palestiniens de BDS mettent en œuvre une stratégie politique « à la sud africaine ». Il ne s’agit plus, comme jadis, de « rejeter les Juifs à la mer, » entreprise vouée à l’échec. Il s’agit de vider Israël de sa substance, de l’intérieur et de manière légale. En l’espèce, la rhétorique, l’agitation et la propagande de BDS indiquent de manière explicite son programme[1].

Discréditer les Israéliens comme peuple pour délégitimer Israël comme Etat

BDS prépare le terrain sur lequel revendiquer, en Israël même, la plénitude des droits politiques pour les Palestiniens des territoires occupés. C’est la suite logique et prévisible de négociations au point mort, d’une occupation qui s’éternise et d’implantations israéliennes qui rongent inexorablement la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Un homme ou une femme, une voix, et les Juifs seront finalement minorisés dans le Grand Israël – entre mer et Jourdain. Nous n’y sommes pas encore mais, patience, cela adviendra.

BDS s’inscrit dans cette perspective stratégique. La campagne se propose de discréditer Israël sur la scène internationale. Elle pointe les produits israéliens et les investissements en Israël. Elle attaque les relations académiques et culturelles. Elle tente de dissuader les artistes étrangers de se produire en Israël, etc., etc. Pour salir cet Etat, il faut salir ses citoyens – tous ses citoyens, quels qu’ils soient et quoi qu’ils pensent,… même si ils militent en faveur d’un Etat palestinien indépendant. Israël comme pays, comme société, comme culture et comme peuple doit inspirer au monde haine et dégoût. La campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions vise à bannir Israël du concert des nations, étape préliminaire pour le faire disparaître comme Etat des Juifs. De là à réussir,… On lui souhaite bonne chance.

Soit dit en passant, la campagne BDS trahit le gouvernement palestinien de Ramallah. Car, lui, ne boycotte pas Israël. Il entretient avec lui des relations, notamment sécuritaires. En pratique, BDS se rallie aux islamistes du Hamas soutenus par l’Iran, qui nient l’existence même d’Israël, « entité sioniste ».

Au fait, stigmatiser un peuple comme tel, cela s’appelle du racisme. Et stigmatiser des Juifs parce qu’ils sont juifs, cela aussi porte un nom. Les initiateurs de BDS ont sans doute oublié ce détail de l’histoire.

Tordre le cou à la fable d’« Israël fait colonial »

L’attirail propagandiste de la campagne BDS accuse le mouvement sioniste et l’Etat d’Israël qu’il a créé d’être une fabrication coloniale de l’impérialisme britannique. Un retour sur l’Histoire s’impose. Le conflit israélo palestinien revêt des enjeux idéologiques où s’affrontent les récits historiques de chacune des deux parties en cause.

J’invite les voyageurs qui se rendent à Tel Aviv à parcourir les musées consacrés à la Haganah, à son unité de choc le Palmakh, à l’Irgoun et au Lehi aussi appelé groupe Stern, milices sionistes dont les Forces de Défense d’Israël sont issues. « Une hiérarchie souple et peu voyante, une discipline librement consentie faisant une place considérable à l’initiative individuelle, des relations non formelles, empreintes de camaraderie – c’est cet ‘esprit Palmakh’ qui constitue le meilleur de la tradition militaire israélienne[2]. » Tsahal se veut le peuple en armes. Dans ces musées on rencontre peu de touristes, plutôt retenus par la plage, les bistrots et les réunions de famille. La majorité des visiteurs sont des jeunes conscrits, garçons et filles, que l’armée y emmène aux fins d’éducation civique. C’est l’armée qui administre ces institutions, et ce sont aussi des filles et garçons en uniforme qui assurent l’accueil. Une muséographie parfois désuète et kitsch mais significative rend compte de l’accouchement sanglant de l’Etat d’Israël après 1945. Mais il convient de remonter le temps.

Sous la houlette du mufti de Jérusalem Haj Amin al-Husseini, pronazi dès les années 1930, le mouvement arabe palestinien sympathisait avec l’Axe Rome-Berlin dès avant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir combattu du côté des Alliés durant le conflit – Hitler étant alors l’ennemi principal –, le sionisme rendit brûlante la terre de Palestine sous les pieds de l’Empire britannique agonisant. Jusqu’à le contraindre à immobiliser 100.000 hommes de troupe pour maintenir l’ordre puis, exténué, à jeter l’éponge et à annoncer remettre pour 1948 son mandat aux Nations unies, héritière de la Société des Nations. D’où le vote par l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 1947 du plan de partage de la Palestine entre un Etat arabe et un Etat juif, accueilli avec enthousiasme par la population juive. Le sionisme et ses milices s’inscrivent parmi les forces qui inaugurent les luttes de libération nationale anti impérialistes de la décennie suivante. Evidemment, la propagande pro palestinienne se garde bien de le rappeler.

Ce qui importe c’est ce que les Juifs font 

Cette propagande incrimine comme cause et origine du malheur arabe la déclaration en 1917 d’Arthur Balfour, secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangère qui, au nom de son gouvernement, « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour les Juifs. » Elle omet toujours que, durant le Mandat sur la Palestine qu’elle exerce à partir de 1923, la Grande-Bretagne enterra la déclaration Balfour jusqu’à bloquer toute immigration juive en Terre sainte (Livre blanc de 1939). Comme elle omet que l’impérialisme britannique soutint les forces arabes qui déclenchèrent les hostilités dès le vote à l’ONU de 1947 puis les pays arabes envahisseurs au lendemain de la Déclaration d’Indépendance d’Israël en 1948. En 1947-1949 l’Union soviétique fut l’allié principal, des sionistes d’abord, du jeune Etat d’Israël ensuite. Des volontaires étrangers communistes combattirent dans les rangs du Palmakh. Notons que, sur cet aspect de la guerre, l’amnésie frappe également le discours officiel israélien d’aujourd’hui. Puis, avec la Guerre froide, l’émergence du panarabisme nassérien et les renversements d’alliance concomitants, la France prend le relais de l’URSS. Les chasseurs bombardiers israéliens de la Guerre des Six Jours sont français. La solide alliance israélo américaine actuelle s’établit ultérieurement. Cela n’empêchera pas Israël d’espionner les Etats-Unis comme le montre l’affaire Pollard.

De ce bref survol quasi centenaire de la politique sioniste et israélienne en matière d’alliances se dégage une constante. Dans sa diversité voire ses apparentes contradictions, seul prévaut pour le leadership sioniste, de manière pragmatique et sans état d’âme, ce qui sert à ses yeux le projet national juif et l’Etat d’Israël. Le sionisme compte toujours et avant tout sur ses propres forces. Il ne s’en remet jamais à autrui, dont il se méfie, souvent à juste titre. S’aveugler sur cet éthos politique sioniste condamne à ne rien comprendre à ses choix, à ses mobiles ni à sa logique. Mais, sous l’emprise de leur haine, BDS et le militantisme pro palestinien ne comprennent rien à Israël. Accuser le sionisme et Israël de se trouver à la botte de quelque puissance coloniale ou impériale que ce soit est tout simplement ridicule. Car comme le déclarait David Ben Gourion : « Ce qui importe n’est pas ce que les goyim disent mais ce que les Juifs font[3]. »

 

[1] Voir Joël KOTEK, Alain SORIANO – De quoi le boycott d’Israël est-il le nom ? – La Boîte à Pandore éd. – 2020.

[2] Elie BARNAVI – Israël, un portrait historique – Flammarion – 2015 – p 91.

[3] Cité par Georges AYACHE – Les douze piliers d’Israël – Perrin – 2019.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/