Belgique : Projet inter-écoles "La Haine, je dis non !"

Mardi 8 décembre 2009 par Géraldine Kamps

 

Grâce au Projet inter-écoles d’éducation à la citoyenneté « La haine, je dis non ! » proposé par le CCLJ, plusieurs milliers d’élèves de la Communauté française ont déjà pu être sensibilisés aux valeurs d’ouverture, de tolérance et d’acceptation de l’Autre, dans toute sa différence.

Mardi 24 novembre 2009, 8h. Uccle II, Ma Campagne, Leonardo Da Vinci, Athénée royal de Ganshoren, Collège épiscopal du Sartay…, ils sont 230 élèves du cycle secondaire supérieur à se rassembler dans l’auditorium de l’Espace Rabin pour assister à la première « matinée écoles » de l’année. De celles que le CCLJ organise depuis dix ans maintenant à l’attention des écoles de la Communauté française pour traiter des génocides du 20e siècle. La plupart de ces élèves n’ont jamais rencontré de Juifs, moins encore sont entrés dans un lieu juif. Rares sont ceux qui fréquentent des jeunes d’autres écoles. C’est l’un des nombreux objectifs du projet « La haine, je dis non ! », du nom d’une campagne du MRAX : sortir de son milieu, s’ouvrir à la différence, à l’écoute, au respect, en apprenant à se connaître, au-delà des préjugés. La Cellule Formation Jeunesse du CCLJ propose ainsi chaque année une série de matinées adressées aux élèves du secondaire. Au programme, sur inscription des écoles : la projection du film Le Pianiste pour traiter de la Shoah, Shooting Dogs pour évoquer le génocide des Tutsi, ou Mayrig sur le génocide des Arméniens. Suivi du témoignage d’un survivant : Marie Lipstadt, rescapée d’Auschwitz, Eugène Mutabazi et Ephrem Inganji, rescapés du génocide des Tutsi, ou Caroline Safarian, d’origine arménienne. Plusieurs « journées écoles » sont par ailleurs organisées au CCLJ avec, après le film et le témoignage, une après-midi d’ateliers d’éducation à la citoyenneté. Une brève introduction des animateurs, membres du secteur associatif, écrivains, témoins, journalistes et professeurs d’universités, permettant aux élèves de faire leur choix : « Je suis pédé et alors ? », « Ni Putes Ni Soumises », « Sale Juif ! Sale flamand ! Stéréotypes et/ou racisme ? », « Face au racisme, j’agis », pour n’en citer que quelques-uns.

Un manque sur le terrain Ancienne directrice du CCLJ, à l’initiative du projet écoles, Mirjam Zomersztajn se souvient des origines de ce qui a réellement permis au CCLJ d’avoir une résonnance bien au-delà de la communauté juive. « La lutte contre le racisme et l’extrême droite avait démarré dans les écoles dès 1998 de façon ponctuelle, plutôt à l’approche des campagnes électorales. Nous avons pu passer à la vitesse supérieure en 2002, grâce au don d’un Juif américain qui souhaitait en échange un projet concret de lutte contre l’antisémitisme dont il constatait la résurgence. Nous avons alors décidé d’inviter les écoles au CCLJ et de multiplier les contacts humains, conscients d’un véritable manque sur le terrain ». En 2005, le projet écoles prend son envol, pour inclure désormais les établissements du primaire. « Mieux vivre ensemble » se développe sous la coordination de Véronique Ruff, qui estime que « l’éducation à la tolérance doit se faire avant 16 ans, avec des jeunes issus de tous horizons ». L’équipe d’animateurs n’est pas grande, elle est en revanche très motivée, et les demandes affluent de toute la Belgique. Chaque mois, ils sont deux animateurs à se rendre dans les classes pour parler aux enfants de respect, de tolérance et d’ouverture à l’Autre. « Un travail de longue haleine » soutient Bernadette Feijt, ancienne directrice des Eburons (Bruxelles), dont les 360 élèves ont participé pendant une année aux ateliers mensuels. « Ce qui m’a intéressée ? Le fait de parler de comportements inacceptables sans langue de bois, et de venir à la rencontre de nos élèves qui vivent souvent en vase clos et ont besoin de ce regard extérieur pour évoluer. Aux Eburons, on traverse la Méditerranée quatre fois par jour et on ressent l’influence des milieux familiaux. Cette dynamique permet aux enseignants de se sentir soutenus dans leur travail, c’est essentiel ». Adaptées à l’âge des élèves, les animations privilégient l’éducation interculturelle et la communication non violente, autour d’outils tels que le bâton de parole, la boîte à humeur, ou les petites languettes distribuées à ceux qui manqueraient d’écoute. En début d’année, une « Charte du Respect » est élaborée dans chaque classe et affichée au mur. Grâce à « C’est ton histoire », les enfants se découvrent, racontent leur vécu, apprennent à mieux se connaître. Les marionnettes Citronnelle et Grenadine permettent d’expliquer aux plus jeunes la notion de respect, tandis que les jeux de coopération développent la solidarité. Le thème de la Shoah est lui introduit à partir de la 5e primaire avec Le Journal d’Anne Frank en version dessin animé.

Libérer la parole « On se rend compte de la nécessité d’adapter notre travail à ce que les élèves vivent au quotidien » confie Ina Van Looy, chef de projet. « Nous avons notamment choisi de développer le thème de la résolution des conflits en voyant que cela occupait énormément leur temps de parole ». Un temps de parole qui semble cruellement manquer dans les écoles et dont les élèves ont pourtant fondamentalement besoin. « Ce qui fait la qualité de notre projet, c’est l’expression et l’écoute » poursuit Ina. « Beaucoup de ces enfants ont des choses à dire, mais ils ne sont pas écoutés ou pas entendus, souvent faute de temps. Nous avons cet avantage de pouvoir libérer la parole et ils l’apprécient ». Institutrice en 2e primaire à l’Ecole Peter Pan (Saint-Gilles), Ekram el Boubsi a comme ses élèves très vite accroché au projet, « enrichissant au niveau personnel et dans la dynamique de la classe » affirme-t-elle. « Nos élèves sont très mélangés culturellement et socialement, mais nous ne comptons aucun enfant juif. Nous avons donc décidé de venir célébrer au CCLJ la fête de Hanoucca, cela nous a rapprochés véritablement. Mes élèves ont d’ailleurs veillé ensuite à utiliser les bons mots pour chaque chose et à ne plus dire n’importe quoi ». La Cellule Formation Jeunesse propose également une ?Journée Mémoire, avec la visite du Fort de Breendonk et du Musée de Malines, ainsi que des expositions qui circulent dans les écoles, centres culturels, communautaires et associatifs. Après « Destins d’enfants juifs survivants en Belgique sous la tourmente nazie », le génocide des Tutsi au Rwanda et le livre-expo « Simon, le petit évadé », une nouvelle exposition consacrée au génocide des Arméniens sera disponible à la rentrée 2010. C’est d’ailleurs à une journée consacrée à ce génocide que s’est inscrite cette année l’Athénée Ganenou, après s’être intéressée au génocide des Tutsi. « C’est très important pour nos élèves de rencontrer les élèves d’écoles non juives » estime le directeur Lucien Guzy. « L’écoute, le respect, le vécu des autres et le dialogue sur des sujets comme les génocides sont des choses essentielles, et les ateliers proposés par le CCLJ ont l’avantage d’aller en profondeur. Nous ne devons pas nous replier sur une histoire familiale souvent douloureuse, mais plutôt rebondir pour plus d’humanité. Nos jeunes doivent comprendre le monde et y être sensibles, pour pouvoir s’y impliquer plus tard en tant que Juifs, mais aussi en tant qu’hommes, en tant que citoyens ».

Plus d’infos : 02/543.02.97 La parole aux témoins Difficile d’imaginer le projet écoles sans la présence de ces témoins, les derniers parfois, qui n’hésitent pas à venir donner de leur temps pour raconter leur terrible vécu aux jeunes générations, dans l’espoir du « Plus jamais ça ! ».

Marie Lipstadt, rescapée de la Shoah : « En revenant des camps, j’ai souhaité étudier, travailler et fonder une famille, je n’avais pas la tête à parler de ça. Je me suis plus tard intéressée à la Fondation Auschwitz, et en 1995, dans le cadre de l’opération du “Train des Mille”, organisée par la Région de Namur, Sarah Goldberg m’a proposé d’aller dans des classes pour faire une introduction au nazisme. J’appréhendais un peu au début, et puis, mes peurs ont fini par s’estomper. Témoigner ?m’apporte énormément aujourd’hui, c’est un peu comme si j’étais reconnue dans ma souffrance et mon parcours. Mes enfants et petits-enfants me disent d’ailleurs plus sereine. Je trouve généralement les élèves très respectueux aussi à mon égard, et à l’écoute. Pour eux, ce n’est pas une histoire banale, et j’estime que dans les temps actuels, avec la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme, nous sommes de moins en moins nombreux mais c’est d’une nécessité absolue ». Marie Lipstadt conclut : « Avec le temps, j’ai réussi à prendre du recul pour raconter mon histoire, mais les souffrances que j’ai endurées, je les vis chez moi au quotidien, dans ma tête et dans mon corps… ». Eugène Mutabazi, Remember Tutsi Genocide : « Je trouve l’intitulé du projet “La haine, je dis non !” extraordinaire, parce que tous les conflits partent de l’exclusion de l’Autre. Le génocide des Tutsi au Rwanda est à la fois lointain dans la distance et proche dans le temps. En 1994, certains de ces jeunes étaient déjà nés. Je pense qu’il est essentiel qu’un témoin puisse leur parler, même si je ne suis pas un témoin direct. J’ai perdu toute ma famille là-bas, tout mon environnement a été détruit, le message passe directement. Personnellement, témoigner me donne un espoir pour l’avenir. Ces enfants sont les décideurs de demain. S’ils comprennent l’essence même du génocide, ils pourront, lorsqu’ils seront des responsables, décider en connaissance de cause. Même si on sensibilise un jeune sur dix, il en parlera ensuite autour de lui, c’est comme cela qu’on peut faire changer le monde ».


 
 

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