La Belgique plurielle : citoyenneté et multiculturalisme

Jeudi 16 septembre 2004 par Roland Baumann

 

Annoncée dans la presse comme une première en Belgique et en Europe, l'entrée au gouvernement d'élus issus des «principales communautés qui colorent la Belgique» veut donner une «image plurielle» de notre pays. Face à la montée de l'extrême droite, cette expression politique de la multiculturalité belge, et bruxelloise en particulier, pousse-t-elle au «vote ethnique» et attise-t-elle le péril du communautarisme? Comment définir la citoyenneté, lorsque, dans le discours dominant, les politiques d'assimilation à la culture de la majorité font place à l'apologie d'une Belgique plurielle?

Le terme même de multiculturalisme décrit tout d'abord la diversité démographique et culturelle des sociétés humaines. La plupart des Etats contemporains sont multiculturels et multiethniques. La diversité culturelle célébrée dans le mode de vie et les pratiques de consommation au quotidien ne suscite pas pour autant une réflexion profonde ou une action politique sur la place des minorités ethniques et culturelles dans la cité. Contrairement au modèle assimilationniste qui prône la cohésion sociale au moyen de la réduction des différences et de leur cantonnement dans la vie privée, l'idéal multiculturaliste repose sur des mécanismes politiques qui visent à assurer l'harmonie sociale au moyen de la prise en compte des différences et du respect des identités. La politique multiculturelle des Etats se concrétise par des initiatives publiques contre le racisme et la xénophobie. Comment des individus aux identités culturelles distinctes peuvent-ils vivre ensemble dans une société démocratique tout en partageant des références communes? Quelles sont les réponses politiques adéquates aux revendications identitaires et aux demandes de maintien d'une spécificité culturelle? L'Etat peut prendre en compte la diversité culturelle et l'encourager en octroyant des ressources financières aux associations qui oeuvrent au maintien et à la transmission aux jeunes des cultures des pays d'origine. Dans le domaine de l'éducation, il peut reconnaître dans les programmes scolaires la diversité culturelle et l'apport des immigrés et minorités ethniques à la culture nationale, enseigner l'histoire de l'immigration, financer des écoles confessionnelles, créer des musées de l'immigration, etc.
Mais, faut-il compenser les discriminations dont font l'objet les membres de minorités par une «discrimination positive», voire des quotas? Comment favoriser une citoyenneté multiculturelle ou un multiculturalisme citoyen, sans attiser pour autant la fragmentation ethnique et culturelle, le communautarisme? Le multiculturalisme radical est-il compatible avec une société démocratique respectueuse de la liberté individuelle? Certains multiculturalistes conçoivent la société multiethnique comme une juxtaposition de groupes culturels essentiellement différents entre lesquels les frontières sont hermétiques. Fondées sur une notion archaïque de la culture, vue comme une donnée quasi naturelle de l'existence humaine et définissable par un ensemble de traditions immuables, ces positions favorisent l'enfermement communautaire de l'individu, perçu comme membre d'un groupe avant de l'être comme citoyen. S'éloigner de la conception assimilationniste, d'une société dans laquelle une majorité impose sa vision de la culture aux minorités, revient-il à dire que toute minorité pourra développer sa propre spécificité culturelle sans tenir compte de la société dans laquelle elle se trouve, de ses règles de fonctionnement et du projet commun qui la fonde?

La démission de l'identité nationale, péril de la démocratie

Professeur à l’université de Paris-X-Nanterre, Shmuel Trigano a fondé le Collège des études juives de l’Alliance israélite universelle et la revue européenne d’études et de culture juives Pardès. Penseur de la Shoah (cf. son livre L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, Ed. Odile Jacob), Trigano s'inscrit contre le multiculturalisme et reste convaincu que l'identité nationale et la démocratie se renforcent mutuellement. Dans La Démission de la République. Juifs et musulmans en France (2003, PUF), il analyse l'explosion des agressions antisémites en France dans ses rapports à la «démission de l'identité française». Selon Shmuel Trigano, les Français ressentent un profond malaise envers leur identité nationale au point de ne plus l'assumer ouvertement, alors qu'ils se doivent d'en transmettre le modèle comme une évidence et une obligation à une importante population immigrée, d'origines nationales différentes. Cette «démission» met en danger la démocratie, la liberté et l'égalité : La France ne doit pas renoncer à son identité. Bien au contraire, elle doit l'affirmer de plus belle et en faire une condition sine qua non de l'entrée en son sein des étrangers. (...) Pour entrer dans la citoyenneté, il faut entrer par la porte de la nationalité! L'Etat, doit imposer des conditions d'entrée pour passer ce seuil. Cette étape-là est défaillante depuis vingt ans. Ceux qui entrent ne peuvent être admis d'office! Ils sont les demandeurs et doivent y mettre les formes. Trigano a exposé cette analyse lors des débats sur le port du voile (Auditions de la Mission d'information de l'Assemblée nationale française sur la question du port des signes religieux à l'école, 29/10/2003 et «La citoyenneté kidnappée», Le Figaro, 5/12/2003). Le problème des signes religieux à l'école est étroitement lié à la définition du domaine public dont la vocation est d'assurer l'unité au sein d'une société civile pluraliste et diversifiée. «Facteur du bien public», l'Etat doit assumer la responsabilité exclusive du domaine public : Autrefois, l'espace public n'était pas une salle des pas perdus de la société civile, sans caractère spécifique : il était plein, adossé à une identité nationale, produit de l'histoire collective. On ne pouvait concevoir la citoyenneté sans l'identité nationale. Depuis les années 90, la citoyenneté semble s'être détachée de cette identité qui paraît désormais sous des traits négatifs et rétrogrades. On l'appréhende comme un supermarché où chacun vient prendre ce qu'il recherche, comme un droit sans devoir. Cette évolution se complique quand elle devient le cadre d'accueil de populations issues de l'immigration qui n'ont pas connu cette histoire et cette évolution. Elles entrent dans cette citoyenneté sans être passées par une intronisation préalable dans la nation, par une inscription dans l'identité nationale, comme ce fut le cas des parties constitutives de la nation française. Ainsi en fut-il pour les confessions chrétiennes et le judaïsme. Avant d'être inscrites dans le pacte républicain de 1905, ces religions s'étaient inscrites dans le pacte national, au sortir de la révolution française, avec le concordat et le sanhédrin sous Napoléon. Pour ce faire, elles avaient dû se réformer officiellement pour s'ajuster aux nouveaux cadres de l'Etat, l'Etat-nation. Les Juifs renoncèrent à leurs lois communautaires pour décréter que leur obligation envers le code civil devenait un devoir religieux. Juifs et chrétiens n'entrèrent dans la nation née de la Révolution, qu'au prix de leur réforme religieuse et de leur redéfinition identitaire. «L'éclipse de la nation» constitue le phénomène politique le plus fort et le plus inquiétant de ces dernières années. Poursuivant le rêve marxiste d'une humanité «générique», le «post-modernisme» multiculturel des «élites mondialistes et altermondialistes» ouvre la voie à «une forme d'identité collective massifiée qui pourrait bien porter un nouveau totalitarisme» : Une tout autre morphologie des sociétés européennes est ainsi en cours de constitution. Pour certains, c'est un progrès. Toujours est-il qu'en France, cette évolution démantèle tous les repères et toutes les structures collectives, au point que l'on peut être inquiet pour la paix sociale. Pour l'instant, le réalisme impose de reconnaître qu'il n'y a que l'Etat-nation pour servir de cadre à la démocratie et résister au désordre montant.

Juifs et citoyenneté en Belgique

Maxime Steinberg, historien de la déportation des Juifs de Belgique, évoque les rapports difficiles des victimes de la Shoa à la citoyenneté et à la nationalité belges : Entre citoyenneté et nationalité il n'y a pas nécessairement coïncidence. Avant 1918, la majorité des Belges n'avaient pas de droits de citoyenneté politique et jusqu'en 1948 la moitié des citoyens, les femmes, étaient exclues du droit de vote. La relation entre citoyenneté et droits politiques est complexe. La Belgique est un Etat libéral, mais qui ne donne pas de droits politiques aux étrangers et soumet à une politique systématique de la "suspicion" toute personne qui n'est pas belge «de souche». La Belgique est terre d'asile, certes, mais avant la Nuit de Crystal on refoule les réfugiés illégaux, venus d'Allemagne et d'Autriche, et ensuite on les enferme dans des camps relevant de l'administration pénitentiaire. Le 10 mai 1940, on les arrête comme suspects car ils restent citoyens du Reich. La citoyenneté est une question fondamentale pour les Juifs de Belgique et elle reste d'actualité lorsqu'on dénie le statut de victimes de guerre à une partie des survivants de la Shoa. L'écrasante majorité des déportés juifs n'étaient pas citoyens belges et se trouvaient pour cette raison à Dossin. Les institutions belges surveillent à l’époque les étrangers en permanence et fournissent aux Allemands les données qui leur permettent d'identifier les Juifs. En Belgique et en France le programme de la solution finale est modelé selon la question de la nationalité. Le génie politique des nazis sera d'éviter de toucher aux Juifs belges qui représentent moins du dixième de la population juive dans notre pays. Les autorités belges sont indifférentes au sort de tous ces étrangers.

Une citoyenneté multiculturelle adaptée aux réalités belges

PAC (Présence et action culturelles) est un mouvement d'éducation permanente en communauté française de Belgique qui finance le secteur associatif pour favoriser la citoyenneté active et le regard critique sur la société. Serge Hustache, secrétaire général de PAC, se félicite de l'augmentation rapide du nombre de candidats politiques issus de l'immigration, en particulier à Bruxelles et souligne l'originalité culturelle et historique de la Belgique, par essence plurielle. Il souligne cependant que la prise en compte de la diversité culturelle et identitaire ne peut se faire au détriment du partage de références communes : J'ai une vision «latine», «républicaine», de la multiculturalité. Il faut que les personnes soient «intégrées», parties prenantes de l'Etat, indépendamment de leurs origines communautaires. Je crois aux valeurs de liberté et d'égalité qui sont à partager indépendamment du communautaire et des origines. Le droit à l'égalité est valable partout. L'émergence du multiculturel dans le champ politique n'entraîne pas nécessairement la dérive communautaire. Mais il faut un projet politique fédérateur et tirer la sonnette d'alarme quand nécessaire! Pour éviter qu'on tombe dans le réflexe communautaire il faut travailler avec les candidats issus de l'immigration. Ceux-ci viennent souvent du milieu associatif et n'hésitent pas quand c'est nécessaire à aller à l'encontre des idées dominantes de leur communauté. Nous voulons ouvrir des espaces où les gens peuvent s'exprimer et multiplions les activités inter-culturelles. Toute notre approche exige une grande modestie et nous ne voulons pas nous ériger en donneurs de leçons! Mais, respecter l'autre c'est aussi lui dire ce qu'on pense! Il faut valoriser l'univers de la laïcité qui affirme le droit de chacun à appartenir à toute religion tout en sachant que la plus belle religion du monde est celle qui respecte l'autre. Le contexte historique et la réalité culturelle font de la Belgique un pays de compromis. L'apparente complexité de nos institutions belges n'est pas nécessairement une chose néfaste, tant que les communautés dialoguent! PAC fait un gros effort pédagogique pour expliquer cette complexité et apprendre à savoir la gérer.
Nouvelle ministre de la Culture, de l'Audiovisuel, et de la Jeunesse en communauté française de Belgique, Fadila Laanan incarne par excellence l'entrée de la génération issue de l'immigration au coeur de la vie politique belge. Née à Schaerbeek, de parents berbères, émigrés en Algérie avant de venir en Belgique, elle décrit volontiers ce qui rend son parcours à la fois «typique» de l'immigration maghrébine dans notre pays et profondément original, contraire à tous les préjugés sur les sois-disant «élus du vote ethnique». Volonté de se surpasser, «même quand on a des parents illettrés», de «passer à travers les mailles du filet». Quand je pense à la situation de ma communauté à Bruxelles, je suis privilégiée! Nous, les filles, étions très poussées dans les études. Maman était très indépendante, féministe, privilégiant l'autonomie, nous donnant les clés de la réussite. Bosser beaucoup, travailler pour payer ses études, «y arriver» et «se donner l'occasion d'être respectée» par l'autre. La considération augmente en fonction des études, il faut faire l'effort, le pas en avant pour qu'on apprenne à nous connaître et peut-être faire tomber les barrières! «Ministre aux racines marocaines», elle ne se considère pas pour autant comme la «voix de sa communauté» : Le vote ethnique était très important aux premières élections. Il tend à diminuer. Les gens sont plus exigeants, demandent des comptes. Si on est élu, on est là pour bosser. Il faut rendre des comptes! Je dis souvent aux gens : «Il ne faut pas voter pour moi parce que je suis de chez vous mais pour améliorer le sort des gens». Il ne faut pas s'enfermer dans un rôle de représentant communautaire. Il faut être l'élu de tous les citoyens, répondant aux demandes de la collectivité. On enlève la légitimité d'un candidat en disant qu'il est élu par un vote ethnique. Je suis «maroxelloise», je vis les deux cultures comme une richesse. Je considère qu'il ne faut pas hésiter à prendre tout ce qui est bien chez l'autre. J'aime le couscous et les frites!
"Fille modèle" de l'intégration, attachée à l'identité multiculturelle de Bruxelles et militante active pour une démocratisation de la culture, au sens traditionnel du terme (lettres françaises, musique classique, etc.), Fadila Laanan, se déclare décidée à transposer dans la politique de la communauté française les principes qui guident le travail qu'elle accomplit à la base dans le milieu associatif depuis de nombreuses années. Dans son action, le pluralisme culturel n'est pas une fin en soi mais, à l'inverse, un moyen de mieux organiser la coexistence au sein de la cité plurielle : Bruxelles est une ville multiculturelle. C'est une richesse vécue au quotidien et aussi une réalité parfois très difficile. Les pouvoirs publics ont un rôle important à jouer pour assurer la cohésion entre les différentes communautés. Cette diversité culturelle est une richesse si chacun respecte les autres, sans qu'une communauté impose ses vues aux autres. Il y a des règles à respecter. La liberté de chacun est limitée par celle de l'autre. L'éducation à la citoyenneté est fondamentale. Il faut former des citoyens adultes et autonomes. Je suis partisane de l'enseignement le plus ouvert possible, où chacun peut s'exprimer. Il y a plus à gagner dans une école ouverte à tous et où chacun peut exprimer sa diversité culturelle que dans une école ghetto. Un enfant qui grandit dans une famille défavorisée, est l’objet d’un déficit d'éducation, il ne dispose d’aucune ouverture sur le monde. Il faut lui transmettre des valeurs et des principes fondamentaux pour lui apprendre à respecter les autres. Ce qui s'est récemment passé à Anvers m'inquiète beaucoup. Il ne faut pas chercher à excuser des violences insupportables. Nous devons les réprimer et mener un travail de prévention. Je ne suis pas sécuritaire, mais il faut que la police fasse son travail!


 
 

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