Belgique : Les lumières contre elles-mêmes ?

Mardi 8 septembre 2009 par Nicolas Zomersztajn

 

La modernité a toujours subi les attaques des tenants de la tradition. Aujourd’hui, d’autres acteurs se sont joints à ce procès en réduisant systématiquement la modernité à ses excès. Préoccupé par cette nouvelle offensive, LUCIA, un collectif de chercheurs de l’Université libre de Bruxelles (ULB) s’est intéressé à cette à évolution inquiétante pour la démocratie. Qui mène l’offensive contre la modernité aujourd’hui ? Emmanuelle Danblon :

Deux acteurs distincts s’en prennent à son héritage. Les uns le disent clairement. On peut les identifier facilement tellement leur discours est caricatural et obscurantiste. D’autres en revanche sont plus ambigus. Leur critique systématique des fondements de la modernité contribue à aviver un climat de morosité que l’on reconnaît sous l’étiquette de postmodernité. Ils attaquent la modernité et l’héritage des Lumières par son ventre mou et sa propre faiblesse : son ouverture à la critique. A côté de ces deux camps hostiles à la modernité, on néglige souvent la perte de repères d’une grande partie de nos contemporains qui sont vraiment perdus. Ils ne voient plus clairs. Le relativisme culturel et moral étant apparu comme une ?réponse éthique à ce qui apparaissait comme dogmatique et arrogant dans ?les Lumières. Il suffit de dire qu’on n’impose rien et que chacun fait ce qu’il veut dans sa propre culture. Beaucoup n’ont pas senti tout de suite que cela pouvait aboutir à des situations catastrophiques. D’aucuns ne veulent toujours pas le voir.

Quelle est le principal point faible de la modernité face à cette offensive postmoderne ?

E. Danblon :Il se situe dans l’opposition entre l’argumentation comme un idéal de démonstration et les récits présentés comme des vieilleries obscurantistes. Or, on sait que les hommes ont besoin de récits, de se raconter et qu’on raconte leur histoire. On va alors opposer les Lumières arides et impersonnelles à la mise en récit des représentations et des émotions. Ce que les Américains appellent le ?« storytelling » devient donc une alternative au discours scientifique. Chaque individu ou chaque communauté va construire son propre récit et imposer sa petite histoire, victimaire de préférence, comme une revendication politique et juridique. La science et la raison se voient alors confier le statut de simple récit ou d’opinion. Mais cette offensive porte aussi sur les idées phares, celles qui étaient réputées indiscutables dans le monde commun de la modernité : l’universalité et le progrès. Ces notions fondamentales sont présentées comme des constructions absurdes et arrogantes que l’Occident veut imposer à la terre entière. Les tenants de cette critique postmoderne préconisent donc de remplacer l’argumentation par le récit ou la simple narration : à chacun son vécu, à chacun son histoire et à chacun sa vérité. Les règles universelles sont bannies au profit de récits individuels qui ont du sens pour chacun à ?défaut d’en avoir pour tous. Aux yeux des postmodernes, seule cette perspective représente la vraie tolérance : pas de jugement, ni de valeurs. Tout ?se vaut finalement.

Bernard Dan :Cela se traduit également par une défiance à l’égard de la science et du discours scientifique vus comme les symboles mêmes de l’arrogance de la modernité. Cette défiance est intimement liée à un émerveillement vis-à-vis de la science. Le rapport à la science est très ambivalent. D’une part, on la surinvestit d’un tas de promesses de progrès et de réussite, d’autre part on porte un regard négatif en l’assimilant aux catastrophes de notre temps. La nuance fait cruellement défaut à ce regard ambivalent. C’est soit la confiance quasi religieuse dans le progrès scientifique, soit une crainte catastrophique. Cela repose sur un terrible malentendu : on s’imagine que la science prétend à la vérité dont le contenu serait essentiellement supérieur à celui d’un autre discours. C’est faux. La mission que s’impose la science concerne la recherche et non la vérité en elle-même. L’approche scientifique ne fait que proposer une démarche pour décrire et comprendre le monde par une méthode : l’expérimentation et la critique des résultats.

L’offensive créationniste est-elle une ?expression de cette défiance à l’égard des sciences ?

B. Dan : Oui. Le créationnisme introduit une confusion dans le débat pour ?exploiter la part d’incertitude de la connaissance scientifique afin de mettre en avant des systèmes alternatifs ne repo-sant sur aucun fondement scientifique. Le problème se pose essentiellement dans l’enseignement secondaire et primaire. Beaucoup d’enseignants de bonne foi éprouvent les pires difficultés à gérer l’incohérence des propos de leurs élèves. Comme ils ne parviennent pas à argumenter, ils en ?arrivent à la conclusion qu’il ne faut pas imposer notre vision occidentale du monde aux élèves qui contestent la théorie de l’évolution. Dans cette perspective, ?pourquoi ne pas laisser sa chance à des « théories alternatives ». C’est grave car cela signifie que des enseignants ne ?savent pas expliquer eux-mêmes la différence entre une opinion, une idéologie et une hypothèse scientifique.

Dans les sciences humaines, on a vu des historiens traînés devant les tribunaux parce que leurs travaux ne ?correspondaient pas aux attentes de certaines communautés. Comment sortir de cette impasse ?

E. Danblon : On mélange la recherche scientifique et le droit. L’historien ne peut plus dire comment l’histoire s’est déroulée car cela offenserait une partie de la population. L’émotion suscitée par des travaux scientifiques contredisant le récit d’une communauté peut atteindre une violence inouïe. La leçon à tirer est ?évidente : on ne peut pas ignorer que les récits et les identités comptent dans ?la vie publique. En les rejetant par ?la porte, elles reviennent violemment par la fenêtre. Les souffrances et les discriminations subies par des minorités ?ne peuvent dicter la politique. En revanche, il faut traiter ce problème en reconnaissant un statut institutionnel à part entière aux récits individuels ou communautaires pour qu’ils ne puissent pas empiéter sur les autres institutions, à commencer par la science. Ce statut reste à inventer. Il permettra de ne plus le confondre les récits individuels ou collectifs avec la politique, le droit et la science.

Vous avez choisi d’illustrer votre livre par la devise Ratione et Diligentia. Est-ce le reflet de votre volonté de prendre vos distances par rapport à la devise triomphaliste Scientia Vincere Tenebras ?

E. Danblon : Nous voulions surtout rappeler notre attachement à l’ULB et au libre examen. Ratione et Diligentia (raison et attention) est plus appropriée à notre démarche que Scientia Vincere Tenebras (vaincre les ténèbres par la science), beaucoup plus connue. Cette dernière représente cette modernité triomphante que nous voulions mettre en questionnement. Elle a peut-être cru de manière prométhéenne que tout s’arrangerait avec la science et rien que la science. Alors que Ratione et Diligentia conserve l’idée même de raison en y ajoutant le souci, l’attention, le soin, voire l’amour. Lorsqu’on fait quelque chose, on ne le fait pas n’importe comment. Chaïm ?Perelman, qui a remis au goût du jour les études d’argumentation, a fait le lien entre le rationnel et le raisonnable. Une rationalité désincarnée et vidée du raisonnable est monstrueuse. Nous cherchons à renouer avec Perelman en ne faisant pas du raisonnable le parent pauvre du ?rationnel, mais bien son compagnon. Pour ce faire, il faut attribuer un statut au raisonnable et trouver un moyen de l’articuler avec le rationnel.

LUCIA Collectif interdisciplinaire d’enseignants et de chercheurs de l’ULB, LUCIA s’est donné pour tâche de mener une ?réflexion sur la modernité et sur sa critique, sur l’héritage des Lumières, sur les concepts de liberté et sur la sécularisation et la laïcité. Les travaux du collectif ont commencé dans des débats organisés eu sein de l’ULB. Très rapidement, ?certaines questions ont fait l’objet de polémiques enflammées. Il n’était plus possible de poursuivre ces débats sereinement. « Nous ne pouvions atteindre le fond des choses dans ce type de débat. Il n’y avait plus une atmosphère de discussion et d’échange », regrette Emmanuelle Danblon. Le collectif a donc décidé de coucher sur papier une série d’idées et de les présenter sous forme de questions. Pourquoi LUCIA ? « Nous voulions absolument ne pas apparaître comme une somme d’individus. LUCIA signifie lumière. Il s’agit également d’un hommage crypté à une grande dame ayant contribué au rayonnement de l’ULB et du libre examen : Lucia Debrouckère ». *Emmanuelle Danblon est linguiste, maître de conférences à l’ULB. Bernard Dan est neuropédiatre et chef de la clinique de neurologie à l’Hôpital des enfants Reine Fabiola et professeur à l’ULB.


 
 

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