A votre avis

Belges et issus d'une minorité, nos élus sont-ils tous égaux ?

Mardi 4 octobre 2016 par Perla Brener
Publié dans Regards n°846

Les faits. Le 15 septembre dernier, en plein débat parlementaire, la députée fédérale SP.A. Meryame Kitir était victime d’une remarque raciste de son homologue VLD Luk Van Biesen, qui lui a depuis présenté publiquement ses excuses. Les élus belges issus de l’immigration ou d’une minorité quelconque sont-ils habitués à ce genre de dérapages, ou les faits sont-ils exceptionnels ? Etre un politique belge issu d’une minorité peut-il entacher la légitimité d’élu ? Expert en science politique et élus victimes de ce genre d’insultes partagent leurs points de vue.

 

« La première réaction qui m’est venue à l’esprit est la sensationnelle réaction en chaîne, bien légitime et justifiée », relève la députée bruxelloise et échevine (MR) des Finances à Ixelles, Viviane Teitelbaum. « Toutefois, il faut le dire, ces réactions sont à géométrie variable selon non pas, le contenu des propos ou la violence de leur expression, mais selon la “communauté” visée. Je m’explique : lorsqu’une personne issue de l’immigration arabo-musulmane est visée par des propos racistes et donc toujours déplacés, inadéquats et discriminatoires, ils sont relevés et condamnés. Et c’est salutaire. Lorsque je suis victime -ou d’autres élu-e-s-, d’antisémitisme j’ai tout au plus droit à un ou deux tweets de solidarité. Pas d’agitation ! Cela par contre est heurtant et incompréhensible ». A la question « Les élus sont-ils dès lors tous égaux ? », Viviane Teitelbaum répond par la négative. « En tant que Juive, j’ai en tout cas le sentiment que ma parole est suspecte sur certains sujets et, parfois même, je suis assignée à résidence identitaire, ce qui n’est ni le cas des Belges issus d’autres minorités, ni le cas de la majorité, trop souvent, trop silencieuse. Mais je tiens à affirmer que l’on ne s’habitue jamais à ce type de propos, quelle que soit son origine. Même si on apprend à résister, quand son identité est visée et dénigrée, c’est toujours émotionnel et inacceptable ». 

Faouzia Hariche 

est échevine (PS) de l’Instruction publique et de la Jeunesse à Bruxelles-Villes. « Les élus issus de l’immigration doivent-ils plus faire leurs preuves ? J’en ai l’intime conviction », affirme celle qui se dit pourtant relativement épargnée par les insultes racistes. « Le racisme malheureusement se banalise », remarque-t-elle suite au dernier incident. « La Ville de Bruxelles s’en est récemment rendu compte en recherchant des locaux après avoir remporté un appel à projets auprès de la COCOF dans le cadre de l’accueil des réfugiés. Tout était arrangé avec l’agence immobilière, et l’aménagement des locaux avait été étudié pendant plusieurs mois, lorsque la veille de la signature du bail, le propriétaire a refusé la location », explique-t-elle. « C’est ici une asbl officielle de la Ville de Bruxelles qui se voit refuser un projet, on peut donc dire que le racisme est devenu institutionnel. De la même façon, la députée Meryame Kitir a subi les insultes d’un représentant du peuple qui n’a pas mesuré la portée de ses propos et participe à une banalisation du racisme insupportable. Si je salue le fait qu’un homme de cette envergure [Luk Van Biesen] ait présenté publiquement ses excuses, j’estime qu’un élu a le devoir d’exemplarité, tant dans ce qu’il fait que dans ce qu’il dit ». Nommée à plusieurs reprises bourgmestre faisant fonction à Bruxelles-Villes, Faouzia Hariche se souvient, pour sa part, avoir fait l’objet d’une manifestation du Vlaams Belang sur la Grand Place, aux cris de « Hariche buiten ! » (« Hariche dehors ! »). « On finit par accepter qu’on doive rassurer quand on est un peu différent. Et je suis entrée dans la politique en le sachant pertinemment », confie-t-elle. « Ce n’est d’ailleurs pas uniquement lié à l’origine, le fait d’être une femme, d’être jeune peut aussi constituer une difficulté. C’est le fonctionnement de nos sociétés qui veut cela. Il y a bien sûr des choses qu’on peut accepter, et d’autres pas ». 

« Cet incident au sein d’une enceinte parlementaire censée incarner les valeurs et principes démocratiques n’est pas un simple dérapage », de l’avis de la députée bruxelloise (DéFi) Fatoumata Sidibé. « C’est le reflet de la régression raciste qui s’est installée dans de nombreuses sphères de notre société. Il nous en dit long sur la manière dont les élus de la diversité sont parfois perçus : des élus pas comme les autres, qui occupent une place en quelque sorte illégitime. On en est à la 2e, 3e génération et on continue à dire “retourne chez toi”. Jusque quand reste-t-on immigré ? J’ignore si les élus belges issus de l’immigration sont habitués à ce genre de dérapages, mais il y a des milliers de citoyens d’origine plurielle qui sont confrontés au quotidien à la violence de cette expression. Le message donné est le suivant : “Quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais des Belges à part entière”. Ce n’est pas ainsi qu’on va construire et faire société ensemble. D’autre part, il est bon de rappeler que plus que quiconque, les élus d’origine plurielle ont le devoir de faire vivre ici et au-delà de nos frontières les valeurs démocratiques auxquels ils adhèrent en tant que citoyens. La députée aurait-elle eu droit à ce genre de réflexion si elle avait été un homme ? Il y a fort à parier que non, car sexisme et racisme se superposent et se renforcent. L’incident est peut-être clos, mais “l’effet Meryame”, qui a provoqué une onde de choc, nécessite de montrer l’exemple et de poser des actes. Finies les remarques sexistes et racistes sur les bancs et dans les locaux des parlements ! » 

« Le propos du député libéral Luk Van Biesen à l’endroit de la socialiste Meryame Kitir est un dérapage », analyse Pascal Delwit, professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB). « Pour autant, il est révélateur d’une configuration récurrente dans la vie politique et sociale en Belgique et bien dans d’autres Etats ; celle qui veut que la qualité de national ou d’intervenant dans le débat est inscrite dans un schéma de pensée et de représentation ‘imaginés’. Et malheur à celui qui n’en fait partie. Il sera régulièrement ramené à sa condition d’extériorité du ‘groupe imaginé’. Le fait n’est pas nouveau et tous les citoyens issus, parfois de longue date, d’une minorité nationale ou philosophique ont eu à l’endurer. Occasionnellement de manière dramatique. Le fait est patent pour les Juifs qui, de très longue date, ont été épinglés pour leur extériorité sinon leur trahison à la nation ou à la communauté.  Le fait fut bien sûr paroxystique dans l’Allemagne nazie. Mais il existait bien avant dans de nombreux pays et il lui a souvent survécu. Le rejet de l’altérité, c’est-à-dire en réalité de la condition de celui ou celle qui rejette, a frappé à peu près toutes les minorités », relève encore Pascal Delwit. « Mais en certaines circonstances, ce fut une dénégation même de la majorité à l’aune, le plus souvent, de critères sociaux ou ‘capacitaires’. La difficile percée de l’extension du suffrage en est une illustration. En Belgique, le suffrage universel masculin n’existe que depuis moins d’un siècle et il a fallu attendre 1948 (!) pour que les femmes se voient octroyer le droit de vote aux élections législatives ». Il conclut : « Tout dérapage qu’il fut, le propos de Luk Van Biesen est toutefois aussi l’illustration d’une incroyable poussée identitaire en Belgique et en Europe. A-historique et a-scientifique, cette poussée est elle-même révélatrice d’une crise sociale, morale et politique majeure ».

« Les effets du vote préférentiel ethnique conduisent à poser au moins deux questions », avance Andréa Réa, sociologue, professeur à l’ULB et directeur du Groupe d’étude sur l’Ethnicité, le Racisme, les Migrations et l’Exclusion (le GERME). « La première a trait au possible entrisme ethnique au sein des partis ou aux usages opportunistes individuels de l’engagement politique. Bien qu’il n’existe pas d’indice de pratique d’entrisme, entendu comme volonté collective d’infiltration, on peut toutefois constater un usage opportuniste de l’inscription aux partis, en voyant dans la participation politique une possibilité d’ascension sociale individuelle. Certes, cette pratique n’est pas propre aux Belges d’origine étrangère, elle se retrouve de manière latente dans toutes les sections locales. Par ailleurs, la politique constitue aussi légitimement une opportunité individuelle. Si pour les candidats, la possible élection est avant tout une opportunité individuelle, elle ne peut néanmoins faire oublier le contenu collectif de l’engagement politique. Si l’implication des Belges d’origine étrangère prend trop la forme d’une opportunité personnelle, le risque d’une dérive clientéliste est grand. La consolidation d’une carrière politique opportuniste dépend essentiellement de la capacité à pouvoir honorer les allégeances qu’on se construit. En cela, l’élargissement à une population injustement écartée naguère de la démocratie ne risque pas de faire progresser la démocratie. Il aura juste permis d’accroître la réserve des prétendants. En somme, l’accroissement du nombre d’élus issus de l’immigration est un signe de vitalité de la démocratie qui suppose aussi que leur engagement politique ne se résume pas à une opportunité politique ; ils doivent nécessairement alimenter un projet politique collectif ».

La deuxième question concerne davantage les partis politiques. « Si l’inclusion de Belges d’origine étrangère sur les listes et leur élection constitue indéniablement une chance électorale, comment la transformer en une chance politique ? Le renversement de l’ordre des listes suite aux effets des votes de préférence est parfois à la base de conflits internes au sein des sections locales. Les animosités s’aiguisent et une lutte sur la légitimité se construit entre ceux qui reçoivent leur légitimité des urnes et ceux qui la reçoivent du parti. Les résultats électoraux ont suscité dans certaines sections locales des débats parfois vifs, pour l’attribution de postes, entre ceux qui ont une reconnaissance du parti et ceux qui l’ont reçu des urnes, les seconds revendiquant une rétribution proportionnelle non à leur investissement personnel dans le projet collectif du parti mais à leur score électoral. Ces débats indiquent aussi au parti qu’une victoire électorale n’est pas nécessairement une victoire politique. Pour que cette dernière soit réalisée, il faut nécessairement une intégration des candidats et élus au projet collectif du parti, n’interdisant pas par ailleurs des bénéfices personnels. En somme, il ne suffit pas de mettre sur des listes électorales des candidats d’origine étrangère pour engranger une victoire politique, encore faut-il intégrer ces nouveaux venus dans l’appareil du parti. En effet, pour éviter toute dérive individualiste de l’adhésion partisane et pour engranger les effets positifs de ces nouvelles adhésions, les sections locales doivent aussi s’adapter. Pour l’avenir, les réponses que les nouveaux élus et membres des partis ainsi que à celles des appareils eux-mêmes vont apporter sont importantes. L’enjeu est particulièrement important pour le PS et Ecolo, car l’intégration dans l’appareil de ces partis des nouveaux élus conditionne, d’une certaine manière, la construction d’un projet politique alternatif à la vision conservatrice des libéraux à Bruxelles afin de réduire le clivage social et économique de la région ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/