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Bart De Wever, la N-VA et les Juifs anversois

Mardi 2 novembre 2010 par Perla Brener

 

Les faits Les sondages annonçaient la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA) comme la seule gagnante des élections du 13 juin 2010. Ils ont dit vrai. Près de cinq mois plus tard, le sort du pays reste entre les mains du parti de Bart De Wever, devenu n°1 à Anvers, avec 25,37% des votes, loin devant le SP.A (19,7%) et le Vlaams Belang (18,56% contre 28,43% en 2007). On se souvient en octobre 2007 des déclarations du chef de file séparatiste qui qualifiait de « gratuites » les excuses présentées par le bourgmestre Patrick Janssens à la communauté juive anversoise après plus de soixante ans. Avant que Bart De Wever n’accepte finalement de venir s’expliquer avec les représentants communautaires de la ville. Mais que pense la communauté juive anversoise de la situation actuelle ? Se reconnaît-elle dans la tendance séparatiste ou croit-elle en une Belgique unie ? Anvers bientôt capitale de la Flandre, avec la N-VA comme maître du jeu ? Peur ou espoir de voir changer les choses ? Tour d’horizon dans la communauté juive anversoise.

Président de la communauté juive orthodoxe d’Anvers, Pinhas Kornfeld réagit : « La communauté juive est une petite minorité créative et paisible tant en Wallonie, à Bruxelles qu’en Flandre. Depuis la création de la Belgique, les autorités fédérales, régionales et locales ont toujours été intéressées d’assurer la pérennité de cette minorité historique, religieuse et folklorique. Quelle que soit la réforme de l’Etat qui sera réalisée, nous ne pensons pas que le statut de la communauté juive en Flandre en sera affecté ». Pour le vice-président du Forum et du Consistoire, un autre problème semble plus prioritaire, « c’est la croissance de l’antisémitisme. Si pendant la guerre, celui-ci était le monopole de l’extrême droite, il a changé depuis pour devenir, tant au nord qu’au sud du pays,  l’apanage de l’extrême gauche et même de la gauche tout court. Tout le monde connaît le passage de la Torah dans lequel Noé a fait entrer tous les animaux dans l’Arche par peur du déluge. La question qui se pose est : comment se fait-il qu’il ne soit fait mention d’aucun incident entre les différents animaux sauvages présents sur cette Arche pendant douze mois ? La réponse est que les animaux ayant senti un danger commun, notamment le déluge, on comprit qu’ils devaient rester unis. Ce n’est qu’en restant unie que la communauté juive dans son ensemble tant religieuse que non religieuse, de gauche et de droite, pourra parer à ce “déluge” antisémite ».

Kouky Frohmann-Gartner est présidente du Forum der Joodse Organisaties. Elle relève : « En 1992, un homme politique flamand en vue écrivait “België is op sterven na dood” (“La Belgique est à l’article de la mort”). Il ne s’agissait pas d’un personnage connu pour ses opinions nationalistes, mais bien de Guy Verhofstadt (De Weg naar politieke vernieuwing). Les résultats des élections du 13 juin sont l’aboutissement d’un sentier politique battu depuis plus de cinquante ans que les francophones du pays n’ont malheureusement pas vu arriver. Au sujet du passé du Mouvement nationaliste flamand plus précisément pendant la Seconde Guerre mondiale, Bart De Wever a une attitude claire qu’il qualifie dans un style littéraire qui lui est propre de “flirt fatal avec l’occupant” (De Standaard, 21-9-10). Dans son message à la communauté juive lors de Rosh Hashana, publié dans le mensuel de la Centrale d’Anvers, il appelait les dirigeants flamands à combattre l’antisémitisme et rappelait la mémoire du Prof. Dr. N. Gunzburg (médaillé d’honneur du Conseil culturel flamand, 1979) qui tout en étant à la pointe du mouvement intellectuel flamand fut le fondateur de cette Centrale. Historiquement, chaque mouvement nationaliste crée des inquiétudes dans la communauté juive. Ne pouvant préjuger de la vision future de M. Bart De Wever, nous sommes, comme chaque citoyen de notre pays, dans l’expectative. L’avenir politique étant pour l’instant une question sans réponse, faisons confiance à la démocratie et, comme toujours, restons optimistes ».

Claude Marinower, de son côté, « attend de voir ». Le conseiller communal anversois et ancien député fédéral VLD dit son parti prêt à participer à la révision de la Constitution, à un changement assez profond de la société, « mais nous n’avons pas été consultés ». Comment se situe la communauté juive d’Anvers ? « Je ne suis pas sûr que tous suivent de près les débats », confie-t-il. « Mais pour écouter et lire l’info diffusée chez les francophones comme chez les néerlandophones, la façon dont on relate la problématique des deux côtés est à l’opposé, avec des interprétations très différentes. Cela m’attriste », poursuit Claude Marinower. « Et le problème linguistique et de compréhension ne facilite pas les choses ». Il estime : « Nous sommes condamnés à trouver des terrains d’entente, et ce n’est pas à coups d’ultimatums ou d’attaques personnelles qu’on y arrivera. La situation de la communauté juive face au politique me rappelle cette blague : les faits se situent au Petit Château, ancienne caserne militaire à Bruxelles. On demande aux Flamands de se mettre à gauche, aux Wallons à droite. Les Juifs restent au milieu et demandent : “Et les Belges, ils vont où ?”. Nous n’avons pas à réagir comme Juifs dans ce dossier, mais bien comme citoyens de ce pays ».

« La situation actuelle est une catastrophe », considère Nathan Ramet, président du Musée de la Résistance et de la Déportation de Malines. « Même De Standaard critique l’absence d’accord entre les représentants des deux communautés et juge les réactions de Bart De Wever concernant la collaboration wallonne comme une provocation, une opération politique. Au Musée de Malines, nous avons pourtant une excellente entente avec les autorités flamandes. En tant que témoin dans les écoles également, j’en fais une trentaine par an depuis 1994 et je n’ai connu que quelques interventions très méchantes. Ce qui m’a profondément irrité avec la N-VA, c’est la remise sur la table de la question de l’amnistie. Une partie de la communauté juive d’Anvers ne vivait pas ici avant-guerre et ne sait pas de quoi on parle. Moi, j’étais à l’Athénée de Berchem et j’ai souvent été pris à parti par mes camarades. La communauté juive anversoise est très disparate. Mais en ce qui me concerne, je suis franchement inquiet par rapport à ce qui se passe. Tout ce qui est extrême droite n’est pas pour moi, même si on les dit “démocrates”. J’ai le courage de mes opinions et je ne parle pas avec ces gens-là, cela me rappelle de trop mauvais souvenirs. Si le pays éclate ? Je ne suis ni wallon, ni flamand, ni bruxellois, et je ne rentrerai pas en Pologne. Je resterai donc un Juif ».

Rédacteur en chef du mensuel Joods Actueel, Michael Freilich confirme la diversité d’opinions de sa communauté. « Ce sont la religion et l’attachement à Israël qui unissent la communauté juive d’Anvers, mais chacun a sa propre opinion sur la question communautaire. Beaucoup de membres de la communauté juive orthodoxe ne sont pas du tout impliqués dans ce qui est politique, 35% n’ont même aucune idée de qui est Bart De Wever ou Elio Di Rupo, ils ne lisent pas les journaux et n’ont pas d’avis sur le sujet. Les autres s’interrogent quand on leur parle d’ultranationalistes. Quel est leur lien avec l’extrême droite ? La N-VA est un parti nationaliste, mais pas raciste comme le serait le Vlaams Belang vis-à-vis des musulmans ou par ses alliances avec les néo-nazis. Les contacts entre la communauté juive et Bart De Wever se sont d’ailleurs améliorés. Dans notre numéro de Rosh Hashana, il s’est montré très respectueux des valeurs du judaïsme, avec une vision de notre communauté très positive, indiquant même que la Belgique pouvait beaucoup apprendre de nous. Par rapport au conflit israélo-palestinien, il s’est dit choqué face aux propos anti-israéliens tenus par certains médias. Dans le monde politique, Bart de Wever et Jan Jambon sont parmi les seuls à s’être positionnés en faveur d’Israël ». Concernant la séparation du pays, Michael Freilich assure : « Je me fie aux sondages du Laatste Nieuws qui indiquent que 75% des gens qui ont voté pour la N-VA sont pour plus d’autonomie, mais pas pour la division du pays ».

Représentant du monde artistique, Paul Ambach, alias Boogie Boy, relève le « réveil » flamand : « Bart De Wever est un grand politicien qui a compris que chaque fois qu’il disait non, il gagnait des voix. Anvers est un diamant aux multiples facettes et la communauté juive elle-même est divisée. Elle habite en Flandre et y est reconnue pour avoir une histoire commune, moins bonne avant et pendant la guerre, meilleure après. Une chose est certaine, nous resterons juifs à jamais. Une majorité d’entre nous regardent ce qui se passe et très peu de Juifs anversois sont impliqués en politique, comme c’est le cas à Bruxelles. Le phénomène De Wever est parvenu à rallier les voix de l’extrême droite, des socialistes et d’une Flandre qui se sentait opprimée, réveillant de vieilles rancœurs. On peut parler d’un véritable “réveil” flamand qui attend de la Wallonie qu’elle se réveille elle aussi. Je suis contre l’opposition entre les régions, mais le point positif est une prise de conscience générale qu’il faut changer la Belgique. Et la solution passera nécessairement par le sort de Bruxelles. Je reste persuadé que seuls une économie forte et saine, la création d’emplois et plus d’investissement dans l’éducation pour éviter les excès obscurantistes permettront de s’en sortir ».


 
 

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