Arafat ou la politique de l'ambiguïté

Mercredi 8 décembre 2004 par Denis Charbit

 

La mort de Yasser Arafat ouvre la voie à de nouvelles perspectives de paix. Mais quel bilan tirer de l’action qu’il a conduite et quel héritage lègue-t-il à son peuple?

Arafat est mort. Vive... Non, nous n'irons pas jusque-là. Arafat ne mérite assurément pas l'oraison funèbre qu'a prononcé à sa mémoire dans les colonnes du Haaretz Ouri Avneri incapable d'exprimer la moindre réserve; encore moins la furie et la fureur d'Effi Eitam et de Tommy Lapid (pour une fois d'accord) empressés d'exhiber leur haine autant que leur mépris de l'histoire juive en comparant Arafat à Hitler. Au déploiement d'éloges et aux gestes multiples de déférence et de vénération dont le raïs a été comblé d'une part, comme aux manifestations indécentes d'allégresse à l'annonce de sa mort auxquelles se sont livrés des suppôts de Meïr Kahanah, on préfèrera l'examen critique et le bilan contradictoire. Après tout, il s'agit d'un chef militaire et d'un leader politique, ce qui justifie un portrait contrasté à l'image de sa vie mouvementée. Deux observations préalables avant de faire l'inventaire. Quoi que l'on puisse penser du chef de l'Autorité palestinienne, et sans chercher à voir partout des symboles, il y avait toutefois dans les circonstances qui ont entouré sa disparition, dans ce départ précipité en exil, dans l'acharnement thérapeutique et l'agonie prolongée du défunt, dans cette culture du secret propre à entretenir un climat de conspiration, dans ces allées et venues, ces faux départs, ces vaines sorties, ces conférences de presse pour ne rien dire, dans le décalage entre les communiqués laconiques des médecins et les insinuations de Leila Shahid, dans ce mauvais mélodrame avec Souha Arafat dans un rôle mal appris de veuve aigrie - il y avait dans cette dramatisation excessive quelque chose de pathétique. Qu'il ait été l'ennemi le plus coriace d'Israël ne change rien à l'affaire; la mort aurait dû inspirer plus de décence et de dignité. La presse israélienne si souvent exemplaire a failli également. Le pire a été atteint avec les accusations laissant entendre qu'Israël aurait empoisonné Arafat. Que sa résidence forcée dans son quartier général à Ramallah ait affaibli ses capacités de résistance physique, soit. L'argument est de bonne guerre, il est surtout plausible. Mais prétendre qu'Israël l'a empoisonné relève du délire. A cet égard, n'y a-t-il personne dans l'entourage de Madame Shahid un tant soi peu historien et psychologue pour lui expliquer que cette accusation est vieille comme le monde, qu'elle a fait la fortune de l'antisémitisme le plus pernicieux? N'est-t-il aucun ami sincère de la cause palestinienne pour lui souffler qu'en reprenant à son compte ce refrain éculé elle dessert les objectifs qu'elle défend et qu'elle apporte de l'eau au moulin de ceux qui avancent qu'antisionisme et antisémitisme sont identiques? En s'exprimant de la sorte, risquant de mettre le feu aux poudres, elle fait preuve d'une totale irresponsabilité, indigne, en tout cas, d'une personne censée remplir officiellement une fonction diplomatique. Dans une affaire aussi passionnelle et aussi passionnée que la biographie d'Arafat, on voudrait essayer sans offenser personne de mettre un peu de pondération et de rationalité dans le jugement. Essayons de garder notre sang froid, de comprendre ce que fut son parcours, et notamment lors de ces quatre dernières années qui demeurent un mystère qu'il a emporté avec lui dans la mort.

Une identité nationale

On le répètera jamais assez : Arafat a su imposer à la communauté internationale, et aux Israéliens également, la reconnaissance d'une entité palestinienne. C'est un titre de gloire qui justifie sa place suprême dans l'histoire de son peuple, et un siège dans celle du XXe siècle. Doit-on dire pour autant qu'il a créé le nationalisme palestinien? La formule me paraît excessive : la revendication palestinienne, on le sait, s'est structurée lors du Mandat britannique, lorsque le découpage territorial des provinces arabes de l'ex-empire ottoman a créé à côté d'une entité libanaise, syrienne, irakienne et transjordanienne, une entité supplémentaire palestinienne. Il s'y trouvait des Juifs et des Arabes dont les objectifs nationalistes fondés sur des critères culturels, linguistiques, historiques et religieux excluaient toute perspective sérieuse, crédible et durable de créer, pour éviter l'antagonisme, une communauté politique nouvelle transcendant et unifiant les deux communautés ethniques. Les émeutes de 1929, la révolte de 1936, la première phase de la guerre d'Indépendance ont bien mis aux prises Juifs et Arabes de Palestine, lesquels, par ces épreuves, renforçaient une identité spécifique et singulière distincte de celle de leurs frères arabes vivant aux marches de la Palestine mandataire. L'exode palestinien de 1948 a marqué la déstructuration de la société palestinienne en même temps que l'expérience des camps de réfugiés a maintenu une identité palestinienne distinctive. Or, en dépit des résolutions de l'ONU, de l'attitude de la Ligue arabe et des infiltrations de feddayine en Israël, il n'allait nullement de soi que le problème des réfugiés palestiniens perçu comme un drame humanitaire, se transforme et s'impose comme une question exigeant une solution politique. C'est là très exactement l'extraordinaire défi relevé par Yasser Arafat. Depuis la fin des années 1960, devenu le dirigeant de l'OLP, il est parvenu à attirer l'attention de la conscience internationale sur les malheurs et les revendications palestiniennes. Il est indéniable que sa cause aurait pu être emportée par l'Histoire; il est indéniable qu'il l'a rendue irréversible. Cet objectif est inséparable d'un autre grand défi qu'il a également gagné et sans lequel tous ses efforts auraient été vains : donner à une multitude de réfugiés, mais aussi aux citoyens jordaniens de la Cisjordanie et même aux Arabes israéliens, le sentiment qu'ils constituent un peuple. Arafat a favorisé la résurgence sinon la résurrection du sentiment national palestinien. C'est là son plus grand titre de gloire qu'on ne saurait lui retirer ou minimiser. Il suffit de penser à son prédécesseur, Ahmed Choukeyri, et ses rodomontades, pour saisir le renversement de situation qu'a opéré Arafat sur la scène internationale, arabe et intérieure.

Héritage problématique

Pour parvenir à ce résultat était-il nécessaire de fixer un objectif et une stratégie radicale? Autrement dit, fallait-il décréter la négation d'Israël et projeter son élimination, et en vue de parvenir à cette fin, employer une violence exclusivement exercée contre des civils à coup, on s'en souvient, de détournement d'avions, d'attentats et de prises d'otages? C'est là la question et c'est là la controverse fondamentale. L'Histoire n'est pas un laboratoire expérimental où l'on pourrait tenter deux fois l'expérience en modifiant les données. L'histoire palestinienne, pour le meilleur et pour le pire, a pris ce cours initial. Or, les conséquences de la guerre des Six-Jours offraient les contours d'une solution politique sous la forme d'une rétrocession territoriale consentie non aux Jordaniens qui en avaient été les détenteurs depuis 1949, mais aux Palestiniens qui trouvaient à la faveur de la défaite arabe une occasion de prendre le relais. Le temps était toujours pour Arafat à la radicalité et aux exigences absolues. Cette radicalité a-t-elle servi sa cause? N'a-t-elle pas retardé la reconnaissance par les Israéliens du fait palestinien? N'a-t-elle pas surtout entravé pour les Palestiniens la possibilité de s'inscrire durablement et définitivement comme un Etat indépendant et souverain à côté d'Israël? Il ne pouvait en être autrement, dira-t-on. Il ne faut pas céder aux explications déterministes et fatalistes. Il y a toujours des possibles et l'Histoire tranche en érigeant en nécessité un cours qui aurait pu être tout autre. Golda Meir pouvait bien au début des années 1970 nier l'existence du peuple palestinien tant qu'elle avait en face un refus absolu d'Israël. En choisissant cet objectif nihiliste, un doute allait affecter les évolutions ultérieures d'Arafat; celles-ci n'effaceraient jamais totalement la force et l'impact du rejet initial. Plus exactement, on peut bien avoir été extrémiste, violent, radical, terroriste : la possibilité de changer, d'adopter un autre cours est toujours possible. A une condition cependant : être crédible dans la démonstration du changement opéré. Il faut bien le reconnaître : Arafat n'a jamais été très convaincant en cette matière. Même au temps d'Oslo, le doute subsistait. Il n'est pas exclu que sa reconnaissance d'Israël ait été sincère. Il est tout aussi probable qu'elle ne l'a pas été. Cette ambiguïté lui a permis de durer et d'incarner la cause; elle lui a permis également d'atteindre les limites de sa stature. Trop d'équivoque, trop de louvoiement, trop de contradictions pour un seul homme. Il est resté impénétrable. Qui peut bien dire avec assurance ce qu'il pensait en son for intérieur? Voilà pourquoi la notion d'un héritage d'Arafat est hautement problématique. Au Palestinien qui déposera demain une bombe à Tel-Aviv ou Haïfa et invoquera la mémoire d'Arafat pour justifier son acte, qui pourra lui dire avec assurance qu'il a par son attentat trahi l'héritage de celui dont il se réclame? Inversement, si demain Mahmoud Abbas ou un autre dirigeant palestinien se réfère au même Arafat et à la reconnaissance d'Israël qu'il a proclamée en 1988 et confirmée en 1993, pourra-t-on lui rétorquer que sa référence repose sur une imposture? Non. Arafat est aussi de tous les leaders palestiniens le premier qui a reconnu Israël. Tel fut le personnage : insaisissable. Entre le mythe et le réel, Arafat n'a pas su trancher. En ce sens, les Palestiniens lui doivent énormément. Et il serait incompréhensible qu'ils lui mendient leur gratitude; mais il les a également largement desservis. Il y a, d'une part, la gabegie et la concentration des pouvoirs. Arafat a eu une pratique de la démocratie pitoyable. Mais ce n'est pas tant l'échec de Camp David et le déclenchement de l'intifada qu'il faut lui imputer. Là-dessus, les versions sont nombreuses, et le jugement doit être nuancé. C'est l'incapacité à reprendre les choses en main qui est sa plus lourde erreur. Arafat s'est trompé, ce qui est pardonnable, et il s'est obstiné dans son erreur, ce qui l'est déjà moins. Elle a coûté cher, à son peuple, à son image et à son bilan. S'ils ne sont pas libres aujourd'hui, les Palestiniens ont sans doute raison de s'en prendre à Israël. Ils n'auraient pas tort de considérer la responsabilité d'Arafat dans cet échec. Elle est bien moins grande que celle que le commun des Israéliens lui attribue, elle est supérieure à celle que le commun des Palestiniens imagine.


 
 

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