Après Arafat

Jeudi 9 décembre 2004 par Denis Charbit

 

Le frémissement est indéniable. Par une sorte de superstition dûe à tant de déconvenues passées, on n'ose pas encore clamer à voix haute le renouveau qui se dessine, de peur de réveiller les démons qui ont si souvent torpillé l'espoir naissant. Pourtant, aujourd’hui, tout semble à nouveau possible.

Depuis le jour où l'on a annoncé qu'Arafat était gravement malade, le gouvernement israélien a fait un sans faute. Le ministre de la Défense a donné sur-le-champ toutes les autorisations pour que les médecins puissent se rendre à la Moukata au chevet d'Arafat; le gouvernement a assuré qu'autorisé à partir, le chef de l'Autorité palestinienne serait autorisé à revenir. La même prudence et le respect des normes non-écrites ont inspiré la décision de permettre à tous les Israéliens qui le souhaitaient de se rendre à ses obsèques à Ramallah. Certes, on a pu s'émouvoir d'un débat prématuré sur son lieu de sépulture avant même l'annonce officielle de sa disparition. En revanche, si au cabinet du Premier ministre, on s'est abstenu avec sobriété de publier un communiqué, les déclarations qui ont suivi ont été, à une exception près, dignes et mesurées : elles n'ont pas mis l'accent sur le bilan passé et récent d'Arafat, elles ont été plutôt tournées vers l'avenir pour affirmer que sa disparition ne modifierait pas le calendrier de la mise en oeuvre du projet de séparation. Les déclarations de Sharon ont confirmé par la suite la maturité de la réaction israélienne : pas d'obstacles inutiles, pas de conditions invraisemblables et démesurées pas de préalables ni de mesures de rétorsion. Ainsi, c'est Sharon en personne qui a déclaré que les habitants de Jérusalem pourront voter aux élections présidentielles. Belle leçon de démocratie : les habitants de Jérusalem possèdent une carte d'identité israélienne puisque la ville a été annexée de facto, mais elle ne leur accorde un droit de vote qu'aux élections municipales, non aux élections législatives. En agissant ainsi, Israël fait une bonne action, non seulement politique mais aussi morale. En ce qui concerne les conditions à la reprise des négociations directes, Sharon n'a pas réitéré le pensum traditionnel concernant le démantèlement des organisations paramilitaires et la confiscation des armes qu'elles détiennent illégalement. Il a reconnu que c'est un travail de longue haleine et qu'on ne peut en faire une condition préalable. En revanche, il a exigé une mesure dont l'exécution est simple : mettre une sourdine, baisser d'un ton le flot de propagande anti-israélienne diffusée à la télévision palestinienne.Un ordre suffit, et il ne transformera pas ce média en auxiliaire d'Israël.

Un réalisme prudent

En dépit de ces gestes de bonne volonté, personne n'imagine sérieusement que l'on puisse tout mettre sur la table. L'échec de Camp David est dans toutes les mémoires, et peu restent encore convaincus de l'efficacité de la méthode. Même si l'enjeu immédiat n'est pas la négociation finale, il y a fort à faire sur le terrain. Or, ces progrès sensibles et ostentatoires sont essentiels aujourd'hui pour rétablir un climat de confiance. Premièrement, et Mahmoud Abbas le sait parfaitement, la clé du progrès réside dans la stabilisation de la situation. Le climat actuel prédispose les Israéliens à accepter des allègements immédiats. Autrement dit, lorsque le pays n'est pas secoué par des attentats, l'opinion, la Knesset et même l'armée sont en mesure d'exhorter Sharon à montrer plus d'audace. Israël peut offrir en contrepartie un cessez-le-feu tacite, notamment l'arrêt des éliminations ciblées des dirigeants du Hamas et du Djihad islamique. En l'état actuel des choses, celles qui ont été exécutées ont porté leurs fruits. Elles pourraient bien devenir contre-productives si elles étaient poursuivies. L'arrêt des attentats a une autre conséquence : elle rend la construction du mur de séparation obsolète. Les Palestiniens et leurs amis européens qui se sont émus de cette entreprise qui défigure l'espace israélo-palestinien doivent le comprendre : le mur n'a de raison d'être que lorsqu'il y a recrudescence d'attentats perpétrés en Israël. C'est alors que remonte de l'opinion israélienne l'exigence que sa construction soit achevée hic et nunc, et plutôt la veille que demain. En outre, et cela a largement joué dans cette rélégation du mur à l'arrière-plan de l'actualité, il y a aussi l'arrêt de la Cour Suprême exigeant des autorités militaires un nouveau tracé qui se rapproche de la Ligne verte. Plus on va dans cette direction, plus le mur retrouve sa virginité initiale, autrement dit son caractère défensif, sa fonction protectrice, au lieu d'apparaître comme un prétexte sécuritaire pour mieux convoiter le territoire dévolu au futur Etat palestinien. Le deuxième objectif qui peut être naturellement à l'ordre du jour des deux gouvernements est, bien sûr, le passage d'un retrait unilatéral à un retrait coordonné avec l'Autorité palestinienne. Qu'on ne se méprenne pas : il n'est pas sûr que les Palestiniens veulent véritablement s'engager dans un accord en bonne et dûe forme. Politiquement, ce serait un repli sur des concessions partielles. Il est, en outre, dans l'intérêt des Palestiniens d'obtenir la bande de Gaza sans avoir à donner une quelconque contrepartie. Dans cette perspective, on peut donc imaginer à défaut d'un accord, une coordination avec les appareils de sécurité et les autorités locales afin que le processus de désengagement se déroule sans heurts. On peut aussi imaginer à cette même échelle des accords ponctuels visant notamment à augmenter le nombre des travailleurs palestiniens en Israël. Il y en avait 200.000 il y a quatre ans, il n'y en a plus que 20.000 aujourd'hui. Il est de l'intérêt d'Israël de tenir compte de l'intérêt des travailleurs palestiniens qui demandent à ramener quelques espèces sonnantes et trébuchantes à la fin de la journée. Reste enfin la libération de prisonniers qui est cruciale pour les Palestiniens, et qui appelle un peu plus de générosité de notre part.

Un interlocuteur sérieux

Mahmoud Abbas fut, on le sait, Premier ministre désigné par Arafat. Trop peu de temps. Or, nul n'ignore ici que si ce dernier s'est débarrassé de son rival qui lui faisait de l'ombre dès la première crise, la responsabilité israélienne dans cet échec n'est pas mince : on se souvient notamment des déclarations du chef d'état-major, Moshe Yaalon, estimant que Mahmoud Abbas n'avait pas été soutenu comme il aurait fallu par des mesures d'assouplissement qui lui auraient donné des moyens de résister à la pression d'Arafat. Si Mahmoud Abbas est élu en janvier 2005, le gouvernement israélien sera invité à passer, en quelque sorte, une deuxième session. Il a eu tout faux la première fois; il sera prié, cette fois, de mieux faire. Mieux encore, il n'aura pas droit à l'erreur. Mais au-delà de ces mesures convergentes, sait-on ce que l'on veut? Ariel Sharon et Mahmoud Abbas sont-ils en mesure de faire les concessions exigées de chaque camp? Sharon peut-il accepter le modèle de Camp David augmenté des paramètres de Clinton et des pourparlers de Taba, et céder 90, 92, 95, voire 97 %, selon les estimations qui ont été avancées? Et à son tour, Abbas peut-il consentir à céder sur le droit au retour des réfugiés palestiniens en Israël? Accepter un compromis équivalent sur l'Esplanade des Mosquées qui est aussi le Mont du Temple? On le dit sans charisme, et déjà les Cassandre se précipitent autour du nouveau-venu pour tempérer les attentes et souligner les limites personnelles et politiques du successeur potentiel d'Arafat. Les Palestiniens, toutes tendances confondues, apprécient néanmoins sa capacité à discuter, à négocier, son autorité qui n'est pas autoritariste. Sera-t-il capable de canaliser les ardeurs de l'opposition vers l'arène politique? On peut souhaiter qu'une fois élu, il aura la légitimité pour aller de l'avant. Il est difficile et vain de prédire ce qui sera. Il suffit pour l'heure que l'ambiance soit différente. Il y a face à Israël un interlocuteur sérieux dont on mesure mal encore la capacité réelle. Mais, en vérité, serons-nous l'interlocuteur adéquat? Le décor est planté, la situation stable, les esprits bien disposés, les acteurs sont bien en place ou le seront bientôt... l'Histoire tranchera.


 
 

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