L'édito

Un antiracisme à la dérive

Mardi 7 avril 2015 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°719

Alors que les incidents antisémites ont augmenté entre 2014 et 2015, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX) a organisé en mars dernier sa Semaine d’actions contre le racisme sans évoquer une seule fois l’antisémitisme ! Cette omission, involontaire ou non, illustre les dérives actuelles de l’antiracisme.

 

La pire de ces dérives est l’émergence d’un discours hostile aux Juifs au sein même de la galaxie antiraciste. Au nom de l’antiracisme, certains n’hésitent pas à faire porter aux Juifs la responsabilité des difficultés et des discriminations que subissent les populations musulmanes de Belgique. Ces « antiracistes » d’un genre nouveau adoptent ainsi une rhétorique perverse dans laquelle les Juifs occupent une place fondamentale dans le processus de domination que les « blancs » ou l’Etat exercent sur ce qu’ils nomment les « minorités postcoloniales ». Cette domination supposée des Juifs s’accroît lorsqu’ils expriment leur attachement à Israël, « régime colonial et raciste » (sic). Et si les Juifs dénoncent l’antisémitisme qu’expriment ces minorités, ils sont alors accusés d’exacerber la stigmatisation dont elles font l’objet.

Bien que ce type de discours popularisé par le groupuscule français des Indigènes de la République ne soit pas encore le crédo de l’antiracisme, on sent bien qu’il exerce une fascination auprès d’une fraction du mouvement antiraciste en Belgique, notamment dans ses rangs issus de la gauche radicale où il est commode de faire passer les Juifs pour les chouchous du pouvoir à qui les politiques accordent des privilèges exorbitants, et de considérer la population arabo-musulmane comme la nouvelle classe opprimée à qui les politiques refusent tout. C’est ainsi que ces militants antiracistes peuvent affirmer sans rougir que des prédicateurs islamistes sont des interlocuteurs indispensables du vivre-ensemble parce qu’appréciés par les jeunes musulmans. Peu importe que ces prédicateurs aient des positions rétrogrades sur des questions de société, qu’ils aient dressé des listes d’intellectuels juifs de la même manière que Jean-Marie Le Pen faisait huer des personnalités juives, ou qu’ils entretiennent des rapports étroits avec le Qatar, une monarchie théocratique adepte du capitalisme sauvage où la main d’œuvre ouvrière est presque réduite à l’esclavage. Quel aveuglement.

Cette manière de présenter les Juifs comme les agents de domination des populations musulmanes par le biais d’une rhétorique du « deux poids deux mesures » est insupportable tellement elle est contraire à la vérité. Les Juifs se sont mobilisés, et continuent de le faire, pour que les discriminations soient abolies. Tant que les discriminations racistes existeront, les Juifs ne se permettront jamais de considérer qu’on parle trop de racisme. C’est pourquoi nous bondissons quand quelqu’un ose nous dire qu’on parle trop de la Shoah, et nous sommes d’autant plus scandalisés d’entendre que des enseignants éprouvent d’énormes difficultés à enseigner la Shoah à cause des réactions hostiles et haineuses de certains élèves.

Nous refusons pourtant de nous résoudre à voir l’antiracisme gangréné par l’antisémitisme. Au contraire, nous croyons encore en la possibilité d’une lutte commune et universaliste contre le racisme. Ce choix se fonde essentiellement sur notre propre expérience. C’est lorsque les Juifs combattaient seuls l’antisémitisme qu’ils étaient isolés et vulnérables. Si par une absurdité de l’Histoire, nous devons nous retrouver isolés et stigmatisés au sein même du mou­vement antiraciste, alors nous ne pourrons que suivre la terrible observation de Serge Klarsfeld dans ses Mémoires publiées récemment : « L’expérience enseigne qu’il n’y a pas d’autre issue que le départ de ceux qui ne veulent plus être à leur tour des victimes ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Moise - 7/04/2015 - 18:37

    ca vous étonne ?

  • Par kalisz - 9/04/2015 - 18:47

    Bonjour,Est-ce vraiment utile de continuer à commenter ce qui vient du MRAX. Cette organisation est devenue depuis plusieurs années la caricature d'un soi disant antiracisme. Elle n'a plus aucune légitimité. Seule le RTBF ne s'en est pas encore rendue compte.Pourquoi dès lors l'aider à lui redonner de la visibilité, puisque plus personne n'écoute le MRAX ?

  • Par candide - 9/04/2015 - 20:24

    "On en a marre de ces juifs qui restent encore! Etaient-ils si nombreux que cela pour que, malgré la liquidation des 6 millions, ils soient encore là à nous bassiner les oreilles et nous empêcher d'accéder aux bénéfices de LA VICTIME. Jamais nous leur pardonnerons d'avoir survécu et de nous renvoyer à notre culpabilité ou, au mieux, lâcheté."

    Dès lors, cher Nicolas, cesse de rêver au fameux saint dont tu portes le nom et resouds toi à suivre les conseils des Klarsfeld car cela fait bien des siècles que nous avons l'habitude d'être trahis.
    Autre solution: nous aussi nous savons employer les Kalachnikoff et nous défendre quand il faut.
    Après tout les grandes équipes sont capables de jouer et de gagner même devant un stade rempli d'un public hostiles

    Mais de grâce cessons d'être naïfs et identifions correctement nos ennemis.

  • Par Laurent Lévy - 10/04/2015 - 9:02

    Tout n'est pas perdu. Il suffit de se pencher sur le cas du MRAP qui s'est enfin ressaisi en condamnant vigoureusement les Indigènes de la République et leur horrible dénonciation d'un "philosémitisme d'Etat" pratiqué par la France. Le MRAP a enfin tourné la page Aounit et son obsession de l'islamophobie.

  • Par Philippe Brewaeys - 10/04/2015 - 17:18

    Cela commence hélas a devenir tristement vrai.

  • Par Louis Kanarek - 10/04/2015 - 17:41

    Rien de très nouveau. En 2004 on célébrait le 40ème anniversaire de l'arrivée des premiers Marocains en Belgique. A cette occasion, je me rappelle que lors d'un émission de la RTBF qui donnait la parole au jeunes, un journaliste interviewait quatre jeunes Marocains. Il leur a demandé quels, à leur avis, étaient les responsables du racisme dont ils souffraient dans le pays. Après quelques instants d'hésitation, ils ont tous les quatre répondus: "les Juifs" oui "les Juifs". Le journaliste a accepté leur opinion sans faire aucune remarque. Il aurait cependant pu leur faire remarquer que 17% des électeurs flamands avaient voté pour un parti violemment anti-maghrébin, le Vlaams Blok, alors que les Juifs ne représentent que 0,25% des électeurs en Flandre et que de plus, le Vlaams Blok étant violemment antisémite, très peu de Juifs votaient pour lui.