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L'amnistie, 65 ans après?

Mardi 7 septembre 2010 par Perla Brener

 
Les faits. Alors que les élections législatives du 13 juin 2010 ont vu le triomphe des partis nationalistes flamands, le mouvement chrétien Sant’Egidio remet sur la table la question de l’amnistie pour les « inciviques ». Dans son chef, affirme-t-il, point de légitimation ou de compréhension des actes du passé, mais la seule volonté de mettre un point final aux séquelles de la guerre. En se disant prêt à tout mettre en œuvre « pour que cette réconciliation ne soit pas une banalisation ». Dernier épisode en date, le décret d’Herman Suykerbuyk (CVP) adopté en 1998 par le Parlement flamand grâce à une majorité alternative (CVP-VU-VB), pour indemniser les victimes de la répression, avait suscité au sud du pays une vague d’indignations et de menaces de recours en annulation. Les associations patriotiques, de victimes de guerre et nombre d’élus francophones dénonçant le traitement équivalent des victimes de la guerre et des auteurs d’actes inciviques. La Cour d’arbitrage finira par annuler le décret, jugeant le Parlement flamand incompétent.
 
Dans un courrier publié par Le Soir du 22/7/2010 et titré « Amnistie, ça suffit », David Susskind, président d’honneur du CCLJ et co-président du Comité national pour la restitution des biens juifs spoliés pendant la Deuxième Guerre mondiale, est revenu lui aussi sur la question. « Je pensais que cette affaire était définitivement close. La Loi Vermeylen de 1961 qui octroyait le pardon à ceux qui reconnaissaient leur crime et demandaient pardon, a permis aux inciviques qui acceptaient de l’appliquer de récupérer tous leurs droits. Ceux dont nous parlons ici, n’ont pas bénéficié de la loi parce qu’ils ont refusé de reconnaître leurs crimes. (…) J’ai peine à croire qu’aujourd’hui encore, des responsables politiques osent évoquer la force majeure ou l’ignorance pour proposer de recourir à l’amnistie. (…) Parler de l’amnistie, c’est insulter la mémoire de ceux qui se sont battus pour notre liberté contre l’occupant nazi et c’est aussi insulter les survivants de la Résistance qui sont l’honneur de notre pays. Pour les membres de la communauté juive de notre pays, ces discussions sont inacceptables ».
 
Ancien président du SP.A, sénateur honoraire, Fred Erdman nous confie : « Certains croient devoir mettre l’amnistie à l’agenda politique ! Ils méconnaissent l’aspect émotionnel de ce dossier pour les survivants des camps et les proches de victimes. La loi Vermeylen offrait à certains une solution, pour autant qu’ils reconnaissent les faits, mais même cela était semble-t-il trop demander aux irréductibles. Dans un monde où l’horreur de la guerre et la méconnaissance continue des droits de l’homme font de nouvelles victimes, dans un monde qui reconnaît que les crimes contre l’Humanité ne peuvent être prescrits, il est totalement contradictoire de vouloir effacer le passé, puisque le crime amnistié, du point de vue du droit pénal, est considéré ne jamais avoir été commis. Le devoir du souvenir et l’obligation de cultiver la mémoire s’opposent formellement à l’oubli, au pardon et à la volonté de gommer le passé ».
 
Contacté pour nous faire part de son opinion, l’ancien directeur du CEGES, José Gotovitch, professeur honoraire de l’ULB, relève : « Le mouvement flamand, même nationaliste, a dépassé la question. Il est stupéfiant qu’un interprète (francophone) autoproclamé de la “jeunesse flamande” exprime à ce sujet des visions fantaisistes. C’est en 2001 que l’opération “Voorwaarts maar niet vergeten” (en avant, sans oublier) a rassemblé des intellectuels flamands appuyés par des collègues francophones. En 2002, un ouvrage destiné aux francophones expliquait les positions réelles en Flandre et constatait que l’amnistie n’était plus à l’ordre du jour nulle part en Communauté flamande ! Nous sommes en 2010 !!! Personnellement, je trace un lien entre amnistie et pardon, deux notions purement spéculatives qui entendent masquer une réalité derrière une vision quasi religieuse de l’Histoire. Ni pardon, ni amnistie, mais une approche adulte d’une réalité historique, qui décortique les effets et les causes. Et curieusement, les exemples les plus probants nous ont été donnés par la nouvelle génération des historiens flamands, dont le propre frère de Bart De Wever, Bruno, professeur à Gand, mais aussi le docteur de la KUL, Lieven Saerens à propos des collaborateurs flamands de la Solution finale en Belgique. Il est heureux que cette “ouverture” psychologico-baronesque proposée par le professeur Philippe van Meerbeek et la présidente du mouvement chrétien Sant’Egidio ait fait long feu ».
 
Présidente du CCOJB à l’époque du décret Suykerbuyk, aujourd’hui députée bruxelloise, Viviane Teitelbaum s’indigne : « En décembre 1998, comme présidente du CCOJB, j’ai introduit un recours en annulation complète du décret Suykerbuyk, car déjà nous ne pouvions accepter que des dérives antidémocratiques, comme ce  décret, ne trouvent leur place au sein de notre société. Car déjà, nous ne pouvions imaginer que des fonds publics servent à récompenser des personnes qui ont été condamnées pour leur collaboration avec le régime nazi. L’amnistie, ou la réhabilitation des inciviques, est une atteinte aux valeurs démocratiques. Cette pseudo-réconciliation constitue en outre une porte ouverte au négationnisme et/ou à l’oubli. L’on ne peut aujourd’hui, alors que le travail entamé sur les responsabilités des autorités belges n’a pas encore abouti, que l’antisémitisme se développe à nouveau et que le nationalisme reprend des forces, accepter que soient disculpés ceux qui ont collaboré avec les nazis. La démarche de demande de pardon doit rester personnelle, la mémoire doit être partagée ».
 
« Le Rapport du CEGES “La Belgique docile” n’a pas encore connu la suite pourtant attendue et nécessaire au travail de mémoire et de justice ainsi entamé » relevait le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) dans un communiqué, début juillet.
« La Communauté juive ne comprendrait donc pas que, ceci n’étant pas fait, on rouvrirait celui, illégitime, de l’“amnistie”, même sous son appellation de “réconciliation”. Il s’agit d’inciviques, de traîtres à la patrie, de délateurs avec lesquels la communauté juive, représentée par le CCOJB, n’envisage aucune “réconciliation”. (…) Alors que chacun et, notamment, le monde politique, se doit d’être exemplaire en l’espèce, il serait dramatique que soit accepté le principe même de remettre le dossier de l’amnistie sur la table. Il y eut déjà à la fin des années 90, une tentative d’obtenir symboliquement une telle amnistie. (…) Il s’agissait, déjà à l’époque, d’une gifle à l’Histoire contre laquelle le CCOJB avait agi et continuera d’exercer sa vigilance et son opposition. (…) Le CCOJB (présidé parMaurice Sosnowski) tient à faire part à l’Informateur et au futur Formateur, mais aussi à toutes les familles politiques, que la communauté juive, comme par le passé, s’opposera avec fermeté et détermination à tout projet allant dans le sens de ce qu’il dénonce ici ».
 
Représentant collectivement l’Union des Anciens Résistants Juifs de Belgique, l’Union des Déportés Juifs en Belgique-Filles et Fils de la Déportation, la Continuité de l’Union des Anciens Résistants Juifs de Belgique et l’Enfant Caché, Présence Juive pour la Mémoire dénonce avec la plus grande vigueur la mise sur pied d’égalité entre les criminels et les victimes. « L’amnistie, déguisée ou non, permet aux inciviques, notamment, de retrouver leurs droits de vote et d’éligibilité, de récupérer leurs biens confisqués, de réclamer des arriérés de rémunération, de pension », rappelait-elle dans La Libre Belgiquedu 3/7/2010. Et de mettre en garde les futurs gouvernants de notre pays : « La réhabilitation des inciviques a pour conséquence le gommage du crime et il faut dès lors craindre à terme, l’allégation de l’inexistence des victimes, (…) ouvrant la porte à tous types de dérives antidémocratiques ».
 
Dans une Carte blanche parue dans Le Soir du 9 juillet, Pierre Galand, président du Centre d’action laïque (CAL) et Pierre Pétry, président des Territoires de la mémoire soulignaient quant à eux : « Le mot amnistie a la même racine que l’amnésie : c’est un acte du pouvoir législatif qui prescrit l’oubli officiel de crimes et délits et en annule la condamnation comme la sanction pénale.
(…) Une telle décision reviendrait à désavouer l’héroïsme de ceux qui, au péril de leur vie, ont mené des actions de résistance contre l’occupant et ont aidé les victimes du nazisme. Insulte à la mémoire et à la dignité des victimes de la guerre, l’amnistie constituerait de plus une entrave au travail de mémoire que l’on demande aux jeunes générations.
(…) Pourquoi l’amnistie des collaborateurs signerait-elle la paix communautaire ? Lier les deux dossiers est à la fois dangereux et moralement inacceptable. (…) La réalité de la collaboration n’a pas été spécifiquement flamande, mais elle a eu une importance stratégique et politique tout autre au nord qu’au sud du pays ».
Et de proposer une alternative : « S’il apparaît que des tribunaux ont eu la main plus lourde pour certains que pour d’autres, une révision, au cas par cas, est en tous points préférable à une amnistie collective qui ne ramènerait pas plus de justice. Ce serait surtout prendre le risque de provoquer un nouveau conflit aux conséquences incalculables pour le pays ».

 
 

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