Allemagne : Sarrazin relance le débat sur l'intégration

Mardi 5 octobre 2010 par Antoine Heulard

 Auteur d’un pamphlet xénophobe sur l’impossible intégration des musulmans à la société allemande, le membre du directoire de la Bundesbank, Thilo Sarrazin, a défrayé la chronique. Mais ses thèses ont rencontré un large écho dans une Allemagne que beaucoup espéraient davantage immunisée contre les idées populistes. 

 

C’est sans conteste « le » carton de la rentrée littéraire outre-Rhin : 25.000 exemplaires arrachés en quelques jours, une deuxième édition réservée à la vente et une troisième impression de 80.000 livres lancée dans l’urgence. La polémique autour des thèses de Thilo Sarrazin sur l’impossible intégration des musulmans à la société allemande a propulsé son pamphlet L’Allemagne court à sa perte en tête des ventes.
Son titre, provocateur, annonce la couleur : le contenu est franchement xénophobe. Dans ce brûlot, Thilo Sarrazin, homme politique de gauche et membre du directoire de la Banque centrale, développe notamment une théorie sur un « gène juif » et estime que son pays s’abrutit sous le poids des immigrés musulmans et des Turcs qui « minent la société allemande et vivent aux crochets de l’Etat ». « Si j’ai envie d’entendre l’appel à la prière du muezzin, je vais en Orient », écrit-il.
Dès la publication des bonnes feuilles dans la presse, la classe politique, à l’exception de l’extrême droite néo-nazie, est montée au créneau pour dénoncer « des propos intolérables ». Mais le tollé a vite laissé place au malaise, alors que tous les sondages d’opinion indiquent que 60 à 90% des Allemands donnent raison au provocateur. Numéro un des ventes sur le site internet Amazon, l’ouvrage bénéficie de commentaires élogieux, qui en disent long sur l’état d’esprit du pays : « La prochaine génération vous sera reconnaissante » ou encore « Continuez comme cela, Sarrazin Président ! ». Même sur le marché turc de Kreuzberg, un quartier populaire où vivent de nombreux immigrés, les langues se délient : « Je n’aime pas M. Sarrazin », annonce un passant qui préfère ne pas dévoiler son nom. « Les mots qu’il emploie sont trop forts, mais il faut reconnaître que sur le fond, il dit vrai : il y a un problème d’intégration, tout le monde le sait ».
Deux mois après avoir célébré les succès de son équipe de foot « multiculturelle » à la Coupe du monde, l’Allemagne s’interroge : sommes-nous à l’image de notre Manschaft où près d’un joueur sur deux est d’origine étrangère, ou sommes-nous cette Allemagne de Sarrazin qui redoute de vivre « au rythme du chant du muezzin et où les femmes sont voilées » ?
Témoin du trouble provoqué par ce livre : les nombreuses protestations à gauche qu’a déclenchées la procédure d’exclusion de Thilo Sarrazin du Parti social- démocrate (SPD) auquel il appartient. Le patron du SPD reconnaît qu’il a reçu des milliers de mails de militants indignés qui refusent cette sanction. Pris de cours par la réaction de sa base, le SPD met désormais de l’eau dans son vin : « L’intégration doit devenir le méga-thème de l’année 2011 », affirme son porte-parole. 
 
Un parti populiste, une option ?
Les conservateurs d’Angela Merkel ne sont pas en reste. Dans une interview au journal turc Hürriyet, la Chancelière affirme certes qu’elle a été « blessée » par les théories de Sarrazin. Mais elle martèle aussi que « les immigrés doivent apprendre l’allemand et se soumettre aux lois du pays ».Quant au ministre bavarois de la Santé, Markus Söder (CSU), il estime que « c’est aux immigrés de s’adapter » et non l’inverse : « Les crucifix ont leur place dans les salles de classe bavaroises, pas les foulards », claironne-t-il.
Une façon pour les grandes formations politiques de signaler qu’elles ont compris le message et sont prêtes à se saisir du débat sur l’intégration. Il faut dire que cette question a longtemps été négligée dans un pays qui jusque dans les années 90 considérait ses immigrés comme des « travailleurs invités » de passage, qui ne s’installeraient pas. « L’Allemagne n’est pas une terre d’accueil des immigrés », se plaisait ainsi à répéter l’ancien Chancelier Helmut Kohl. « Faut-il dès lors s’étonner si aujourd’hui les enfants issus de l’immigration ne s’expriment pas correctement en allemand ou que se forme une société parallèle ? », s’interroge l’éditorialiste du journal Die Zeit.
Reste qu’aujourd’hui, le débat a pris une telle ampleur que se pose la question d’une éventuelle création d’un parti populiste, à la droite des conservateurs du camp de la Chancelière. Si ce scénario se confirme, les grands partis n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes, dit en substance la grande figure du féminisme Alice Schwarzer, auteur d’un récent ouvrage autour de ces questions (Le grand voile) : « Les partis traditionnels sont responsables de cette situation, car ils ont refusé de voir les problèmes et ont laissé les Allemands avec leurs peurs et leurs rancœurs. Il est grand temps qu’ils se décident à occuper ce terrain ».
Une analyse confirmée par les instituts de sondage : il existerait outre-Rhin un réservoir de 15 à 20% d’électeurs qui ne se reconnaissent pas dans l’offre politique actuelle. Dix-huit pour cent des personnes interrogées se disent même prêts à voter pour Thilo Sarrazin, s’il devait se présentersous ses propres couleurs. Le pamphlétaire a entre temps précisé qu’il n’en avait pas l’intention. Mais d’autres pourraient s’engouffrer dans la brèche qu’il a ouverte. Alors que le parti néonazi NPD, trop associé à la page la plus sombre de l’Allemagne, n’a jamais atteint la barre des 5% nécessaires pour entrer au Bundestag, les thèses de Thilo Sarrazin, qualifiées de « nouveau racisme intellectuel », profitent de sa respectabilité.
René Stadtkewitz l’a bien compris. Chassé de la section berlinoise de la CDU pour ses positions radicalement anti-islam, il vient de créer le mouvement Die Freiheit. Son modèle : Geert Wilders, le leader du parti xénophobe néerlandais. Pour l’instant, ses ambitions sont limitées au Land de Berlin. « Mais je n’exclus certainement pas de l’étendre au niveau national », prévient-il. 
 
Le "gène juif" et la "méthode Sarrazin"
« Tous les Juifs partagent un gène particulier. Les Basques aussi partagent un gène qui les distingue des autres ». Cette phrase prononcée au détour d’une interview donnée au journal Die Welt est la provocation de trop, celle qui a finalement précipité la chute de Thilo Sarrazin, aujourd’hui démissionnaire de la Bundesbank. Car si ses propos sur les immigrés rencontrent un écho favorable au sein de la population, cette « théorie », elle, est unanimement condamnée en Allemagne.
Il faut dire qu’outre-Rhin, cela évoque de mauvais souvenirs : tout le monde sait où les défenseurs du « gène juif » ont mené l’Allemagne. Car sous couvert de recherches scientifiques, Thilo Sarrazin ne fait que remettre les thèses biologiques à l’ordre du jour. Dans son livre, il avance d’ailleurs à peine masqué, affirmant que « les premières recherches sur l’intelligence […] avaient établi que les Juifs possèdent un quotient intellectuel de 15 points supérieurs à la moyenne ». Bien entendu, il se garde de citer la moindre source pour étayer cette affirmation. Mais l’auteur enfonce le clou en prenant pour preuve la présence « disproportionnée » de Juifs parmi les scientifiques ou les artistes, qu’il explique à la manière d’un Darwin de bas étage, par une « forte sélection ».
On touche ici au cœur de la rhétorique de l’auteur qui prétend « énoncer des faits » et se tenir à distance des « enquêtes empiriques » qui selon lui seraient la règle au sein de la « caste des chercheurs ». Mais suite au tollé provoqué par ses déclarations sur le « gène juif », Thilo Sarrazin a néanmoins tenté de se rattraper en arguant que ses propos avaient été sortis de leur contexte. « Je ne prétends pas être un généticien », se défend-il avant d’expliquer sans convaincre qu’il faisait référence aux travaux publiés dans les revues Nature ou American Journal of Human Genetics sur le patrimoine génétique des populations juives.
« Je trouve qu’avec ses idées, Sarrazin fait un grand honneur à Göring, Goebbels et Hitler. Il est dans la lignée spirituelle de ces messieurs », commente le secrétaire général du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Stephan Kramer.
Cet épisode en dit long sur la « méthode Sarrazin » qui consiste à mélanger affirmations pseudo-scientifiques et généralisations abusives. Ses allégations sur les musulmans sont dans cette même ligne. Par exemple, lorsqu’en s’appuyant sur les statistiques d’échec scolaire des immigrés d’origine turque (72% d’entre eux quittent l’école sans le moindre diplôme), il déduit que l’islam est par nature hostile à la culture et à l’éducation. Pour la sociologue Naika Faroutan, l’auteur est pris en flagrant délit de travestissement de la réalité. « Ce chiffre on le connaît, mais il ne dit rien en soi », rectifie- t-elle. « C’est son évolution qui est importante. On s’aperçoit alors que chez la première génération d’immigrés turcs, à peine 3% d’une classe d’âge possédait un diplôme, contre 27% pour la troisième génération. Cela représente une hausse de 900%, la tendance montre donc une progression. Quand M. Sarrazin dit le contraire, ce n’est pas un fait comme il le prétend, mais de la manipulation ».   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  Auteur d’un pamphlet xénophobe sur l’impossible intégration des musulmans à la société allemande, le membre du directoire de la Bundesbank, Thilo Sarrazin, a défrayé la chronique. Mais ses thèses ont rencontré un large écho dans une Allemagne que beaucoup espéraient davantage immunisée contre les idées populistes.

  

 
C’est sans conteste « le » carton de la rentrée littéraire outre-Rhin : 25.000 exemplaires arrachés en quelques jours, une deuxième édition réservée à la vente et une troisième impression de 80.000 livres lancée dans l’urgence. La polémique autour des thèses de Thilo Sarrazin sur l’impossible intégration des musulmans à la société allemande a propulsé son pamphlet L’Allemagne court à sa perte en tête des ventes.
Son titre, provocateur, annonce la couleur : le contenu est franchement xénophobe. Dans ce brûlot, Thilo Sarrazin, homme politique de gauche et membre du directoire de la Banque centrale, développe notamment une théorie sur un « gène juif » et estime que son pays s’abrutit sous le poids des immigrés musulmans et des Turcs qui « minent la société allemande et vivent aux crochets de l’Etat ». « Si j’ai envie d’entendre l’appel à la prière du muezzin, je vais en Orient », écrit-il.
Dès la publication des bonnes feuilles dans la presse, la classe politique, à l’exception de l’extrême droite néo-nazie, est montée au créneau pour dénoncer « des propos intolérables ». Mais le tollé a vite laissé place au malaise, alors que tous les sondages d’opinion indiquent que 60 à 90% des Allemands donnent raison au provocateur. Numéro un des ventes sur le site internet Amazon, l’ouvrage bénéficie de commentaires élogieux, qui en disent long sur l’état d’esprit du pays : « La prochaine génération vous sera reconnaissante » ou encore « Continuez comme cela, Sarrazin Président ! ». Même sur le marché turc de Kreuzberg, un quartier populaire où vivent de nombreux immigrés, les langues se délient : « Je n’aime pas M. Sarrazin », annonce un passant qui préfère ne pas dévoiler son nom. « Les mots qu’il emploie sont trop forts, mais il faut reconnaître que sur le fond, il dit vrai : il y a un problème d’intégration, tout le monde le sait ».
Deux mois après avoir célébré les succès de son équipe de foot « multiculturelle » à la Coupe du monde, l’Allemagne s’interroge : sommes-nous à l’image de notre Manschaft où près d’un joueur sur deux est d’origine étrangère, ou sommes-nous cette Allemagne de Sarrazin qui redoute de vivre « au rythme du chant du muezzin et où les femmes sont voilées » ?
Témoin du trouble provoqué par ce livre : les nombreuses protestations à gauche qu’a déclenchées la procédure d’exclusion de Thilo Sarrazin du Parti social- démocrate (SPD) auquel il appartient. Le patron du SPD reconnaît qu’il a reçu des milliers de mails de militants indignés qui refusent cette sanction. Pris de cours par la réaction de sa base, le SPD met désormais de l’eau dans son vin : « L’intégration doit devenir le méga-thème de l’année 2011 », affirme son porte-parole.
 
Un parti populiste, une option ?
Les conservateurs d’Angela Merkel ne sont pas en reste. Dans une interview
au journal turc
Hürriyet, la Chancelière affirme certes qu’elle a été « blessée » par les théories de Sarrazin. Mais elle martèle aussi que « les immigrés doivent apprendre l’allemand et se soumettre aux lois du pays ».Quant au ministre bavarois de la Santé, Markus Söder (CSU), il estime que « c’est aux immigrés de s’adapter » et non l’inverse : « Les crucifix ont leur place dans les salles de classe bavaroises, pas les foulards », claironne-t-il.
Une façon pour les grandes formations politiques de signaler qu’elles ont compris le message et sont prêtes à se saisir du débat sur l’intégration. Il faut dire que cette question a longtemps été négligée dans un pays qui jusque dans les années 90 considérait ses immigrés comme des « travailleurs invités » de passage, qui ne s’installeraient pas. « L’Allemagne n’est pas une terre d’accueil des immigrés », se plaisait ainsi à répéter l’ancien Chancelier Helmut Kohl. « Faut-il dès lors s’étonner si aujourd’hui les enfants issus de l’immigration ne s’expriment pas correctement en allemand ou que se forme une société parallèle ? », s’interroge l’éditorialiste du journal Die Zeit.
Reste qu’aujourd’hui, le débat a pris une telle ampleur que se pose la question d’une éventuelle création d’un parti populiste, à la droite des conservateurs du camp de la Chancelière. Si ce scénario se confirme, les grands partis n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes, dit en substance la grande figure du féminisme Alice Schwarzer, auteur d’un récent ouvrage autour de ces questions (Le grand voile) : « Les partis traditionnels sont responsables de cette situation, car ils ont refusé de voir les problèmes et ont laissé les Allemands avec leurs peurs et leurs rancœurs. Il est grand temps qu’ils se décident à occuper ce terrain ».
Une analyse confirmée par les instituts de sondage : il existerait outre-Rhin un réservoir de 15 à 20% d’électeurs qui ne se reconnaissent pas dans l’offre politique actuelle. Dix-huit pour cent des personnes interrogées se disent même prêts à voter pour Thilo Sarrazin, s’il devait se présentersous ses propres couleurs. Le pamphlétaire a entre temps précisé qu’il n’en avait pas l’intention. Mais d’autres pourraient s’engouffrer dans la brèche qu’il a ouverte. Alors que le parti néonazi NPD, trop associé à la page la plus sombre de l’Allemagne, n’a jamais atteint la barre des 5% nécessaires pour entrer au Bundestag, les thèses de Thilo Sarrazin, qualifiées de « nouveau racisme intellectuel », profitent de sa respectabilité.
René Stadtkewitz l’a bien compris. Chassé de la section berlinoise de la CDU pour ses positions radicalement anti-islam, il vient de créer le mouvement Die Freiheit. Son modèle : Geert Wilders, le leader du parti xénophobe néerlandais. Pour l’instant, ses ambitions sont limitées au Land de Berlin. « Mais je n’exclus certainement pas de l’étendre au niveau national », prévient-il.  

 

Le « Gène juif » et la « méthode Sarrazin »
« Tous les Juifs partagent un gène particulier. Les Basques aussi partagent un gène qui les distingue des autres ». Cette phrase prononcée au détour d’une interview donnée au journal Die Welt est la provocation de trop, celle qui a finalement précipité la chute de Thilo Sarrazin, aujourd’hui démissionnaire de la Bundesbank. Car si ses propos sur les immigrés rencontrent un écho favorable au sein de la population, cette « théorie », elle, est unanimement condamnée en Allemagne.
Il faut dire qu’outre-Rhin, cela évoque de mauvais souvenirs : tout le monde sait où les défenseurs du « gène juif » ont mené l’Allemagne. Car sous couvert de recherches scientifiques, Thilo Sarrazin ne fait que remettre les thèses biologiques à l’ordre du jour. Dans son livre, il avance d’ailleurs à peine masqué, affirmant que « les premières recherches sur l’intelligence […] avaient établi que les Juifs possèdent un quotient intellectuel de 15 points supérieurs à la moyenne ». Bien entendu, il se garde de citer la moindre source pour étayer cette affirmation. Mais l’auteur enfonce le clou en prenant pour preuve la présence « disproportionnée » de Juifs parmi les scientifiques ou les artistes, qu’il explique à la manière d’un Darwin de bas étage, par une « forte sélection ».
On touche ici au cœur de la rhétorique de l’auteur qui prétend « énoncer des faits » et se tenir à distance des « enquêtes empiriques » qui selon lui seraient la règle au sein de la « caste des chercheurs ». Mais suite au tollé provoqué par ses déclarations sur le « gène juif », Thilo Sarrazin a néanmoins tenté de se rattraper en arguant que ses propos avaient été sortis de leur contexte. « Je ne prétends pas être un généticien », se défend-il avant d’expliquer sans convaincre qu’il faisait référence aux travaux publiés dans les revues Nature ou American Journal of Human Genetics sur le patrimoine génétique des populations juives.
« Je trouve qu’avec ses idées, Sarrazin fait un grand honneur à Göring, Goebbels et Hitler. Il est dans la lignée spirituelle de ces messieurs », commente le secrétaire général du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Stephan Kramer.
Cet épisode en dit long sur la « méthode Sarrazin » qui consiste à mélanger affirmations pseudo-scientifiques et généralisations abusives. Ses allégations sur les musulmans sont dans cette même ligne. Par exemple, lorsqu’en s’appuyant sur les statistiques d’échec scolaire des immigrés d’origine turque (72% d’entre eux quittent l’école sans le moindre diplôme), il déduit que l’islam est par nature hostile à la culture et à l’éducation. Pour la sociologue Naika Faroutan, l’auteur est pris en flagrant délit de travestissement de la réalité. « Ce chiffre on le connaît, mais il ne dit rien en soi », rectifie- t-elle. « C’est son évolution qui est importante. On s’aperçoit alors que chez la première génération d’immigrés turcs, à peine 3% d’une classe d’âge possédait un diplôme, contre 27% pour la troisième génération. Cela représente une hausse de 900%, la tendance montre donc une progression. Quand M. Sarrazin dit le contraire, ce n’est pas un fait comme il le prétend, mais de la manipulation ».

 
 

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