Agir contre l'oubli

Mardi 8 décembre 2009 par Roland Baumann

 

Depuis sa création en 1959, le CCLJ accorde une place importante à la mémoire de la Shoah dans les activités qu’il déploie. Tout en veillant à rappeler la singularité de cette tragédie, le CCLJ s’efforce de donner au slogan « Plus jamais ça ! » un contenu tangible en sensibilisant le public aux autres génocides du 20e siècle.

Alors qu’à la fin des années 50 des croix gammées et des slogans antisémites apparaissent rue Haute à proximité de nombreux commerces tenus par des Juifs, David Susskind et ses amis décident de s’organiser et de se structurer en mouvement. Composés d’anciens résistants et d’enfants cachés marqués par la Shoah, les fondateurs du CCLJ ne veulent pas que la Belgique ignore l’émergence de l’antisémitisme. L’intérêt pour l’histoire et la mémoire de la Shoah s’associe étroitement aux volontés de combattre toute renaissance du nazisme. En mars 1966, un dossier de Regards critique sévèrement le livre de Betty Garfinkels, Les Belges face à la persécution raciale 1940-1944. Cette publication universitaire tend à réhabiliter l’Association des Juifs en Belgique (AJB), une institution créée par l’administration allemande comme outil de son plan de déportation et de spoliation des Juifs. Alors qu’en Allemagne les anciens nazis relèvent la tête, Regards pointe du doigt le passé nazi du nouveau chancelier allemand Kurt Kiesinger. De même, le CCLJ contribue à mobiliser la communauté juive et à sensibiliser le public belge à l’importance de la traque des anciens nazis en liberté en médiatisant le procès de Kiel (1980-1981). Ce procès est historique car pour la première fois dans l’histoire, l’accusé, l’ancien officier SS Kurt Asche, sera déclaré coupable de complicité dans la déportation et l’extermination des Juifs de Belgique.

Le Carmel d’Auschwitz

En mai 1985, à l’occasion d’une visite de Jean-Paul II en Belgique, un tract d’une association catholique sollicitant des donations pour un couvent à Auschwitz révèle que huit religieuses polonaises se sont installées dans l’enceinte du camp d’Auschwitz. Regards dénonce cette appropriation inouïe du principal lieu de mémoire de l’extermination des Juifs par les carmélites, qui dès 1983, ont pris possession de l’ancien théâtre du camp, dans lequel les SS entreposaient le Zyklon B et les effets personnels de leurs victimes. Cette tentative de christianisation de la Shoah par l’église polonaise est vigoureusement combattue par le CCLJ, en collaboration étroite avec le Consistoire central israélite de Belgique. Cette captation de la mémoire juive est inadmissible. Comme le fait remarquer l’écrivain Vincent Engel dans Le don de Mala-Léa : « Pour David Susskind, la question n’est pas d’opposer une synagogue à un Carmel; ce lieu devait rester tel quel, personne n’avait le droit de le récupérer. La mémoire de l’humanité en était dépositaire et les morts en étaient les habitants éternels ». David Susskind mobilise les communautés juives de France et d’Italie pour qu’elles sonnent aussi l’alarme. A Genève en 1986-1987, hauts dignitaires de l’église catholique et dirigeants juifs européens se réunissent pour aboutir à une solution négociée. Avec le soutien de Jean-Paul II, ils conviennent que les carmélites doivent déménager vers un centre d’information, d’étude et de prière qui sera construit en dehors de l’ancien camp de concentration. Mais les carmélites font de l’obstruction et rien ne bouge. Ce n’est qu’en 1993, suite à l’intervention du Pape en personne, à la veille du 50e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie, qu’elles finissent par quitter l’enceinte du camp. Mais en 1988, les carmélites ont érigé près de l’ancien théâtre une croix de sept mètres de haut datant de la visite de Jean-Paul II en 1979 et cette croix dite papale reste sur le site, même si les autorités polonaises font enlever les centaines de croix plantées sur le site par des intégristes polonais. Pour les autorités polonaises, depuis 1945, Auschwitz est le lieu de la martyrologie des millions de victimes polonaises du nazisme, donc des martyrs de la foi chrétienne, alors que la majorité de ces victimes étaient juives. Or, comme le demande le Prix Nobel de la Paix, Elie Wiesel, Birkenau est le lieu du silence et de la mémoire, pas des représentations liturgiques. Le combat pour la mémoire suppose également que l’on se soucie du sort des victimes de la Shoah. A ce titre, David Susskind co-préside la Commission nationale de la communauté juive de Belgique pour la restitution (anciennement WJRO-section belge) et représente la communauté à la Commission gouvernementale pour l’étude sur les biens en déshérence de la communauté juive de Belgique (commission Buysse). Indépendamment de cette initiative indispensable, le CCLJ et la revue Regards proposent de remettre dès 1998 un « Prix du Mensch de l’Année » à des personnes ayant œuvré en faveur de la communauté juive. L’attribution de ce prix a souvent permis d’honorer des survivants de la Shoah et d’évoquer leur place majeure dans la vie de notre communauté. En rendant hommage à ces femmes et ces hommes exemplaires, c’est aussi la mémoire de toutes les victimes de la Shoah qu’évoque ce rituel du CCLJ qui, chaque année, rassemble une partie de la communauté juive, en présence de nombreuses personnalités. Historien de la Shoah et Mensch de l’année 2009, Maxime Steinberg souligne le poids de l’organe de presse du CCLJ dans le combat pour la mémoire de la Shoah : « J’ai toujours trouvé auprès de Regards une oreille attentive et une grande efficacité. Par exemple, début 2008, dans l’affaire Misha Defonseca, auteur du best-seller Survivre avec les loups, il a suffi d’un article publié dans Regards ?-diffusé ensuite sur internet- pour amener en huit jours l’effondrement d’une longue mystification et d’une exploitation de la mémoire de l’orphelin de la Shoah ».

La lutte contre le négationnisme

Si les Juifs affirment la singularité de la Shoah, ils ne nient pas pour autant la mémoire des autres génocides. Bien au contraire, comme le démontrent les actions du CCLJ. En effet, le génocide dont les Arméniens ont été les victimes en 1915 occupe une place importante dans la mémoire juive. De même, le génocide des Tutsi du Rwanda est au cœur des actions de mémoire menées par le CCLJ, en particulier dans les écoles. Ainsi, le CCLJ est à l’initiative de la manifestation du 6 juin 2005 pour l’extension de la loi de 1995 qui pénalise la négation de la Shoah aux deux autres génocides du 20e siècle, les Arméniens et les Tutsi. En avril 2006, à l’occasion de la 12e Commémoration du génocide des Tutsi et du 91e anniversaire du génocide des Arméniens, une déclaration commune du CCLJ, du Comité des Arméniens de Belgique, de la Fédération euro-arménienne pour la Justice et la Démocratie, de l’association tutsi IBUKA-Mémoire et Justice et du MRAX demande à nouveau d’étendre la loi pénalisant le négationnisme de la Shoah aux génocides des Arméniens et des Tutsi. Formée en septembre 2006, la Cellule Formation Jeunesse du CCLJ met en œuvre le projet inter-écoles d’éducation à la citoyenneté « La haine, je dis non ! » destiné aux écoles primaires et secondaires de la Communauté française. Il vise à sensibiliser les élèves à l’histoire des génocides du 20e siècle (Arméniens, Juifs et Tutsi), à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations. Inaugurée en septembre 2007, l’exposition itinérante destinée aux écoles ?secondaires de la Communauté française « Destins d’enfants juifs survivants en ?Belgique sous la tourmente nazie » raconte l’histoire de sept miraculés de la Shoah (Simon Gronowski, Henri Kichka, Marie Pinhas, Rik Szyffer, Henri Lederhandler, Tony et David Susskind), tous orphelins à la fin de la guerre et artisans de la reconstruction de la communauté juive après 1945. Historien de la Shoah, Joël Kotek apprécie le travail mené par le CCLJ : « Ce qui caractérise le CCLJ, c’est sa volonté d’aller de l’avant et la capacité de ses fondateurs d’être résolument tournés vers le futur tout en restant fidèles à la mémoire. Il a toujours été là pour réveiller les consciences. Qu’aurait été le combat contre le Carmel d’Auschwitz sans le CCLJ ? Quelle aurait été l’issue de la bataille des réparations sans David Susskind ? A travers ses initiatives scolaires citoyennes, le CCLJ figure à la pointe de l’éducation de la Shoah et des génocides ».

Jeunes contre l’extrême droite

La lutte antiraciste, au cœur de la charte du CCLJ, devient d’une actualité brûlante dans les années 90, incitant les jeunes Juifs laïques à se mobiliser pour sensibiliser les jeunes générations face à la résurgence de l’extrême droite et aux dangers que sa poussée électorale représente pour la démocratie. Rejoint par une vingtaine d’associations, le comité Jeunes contre l’extrême droite du CCLJ organise le 25 mars 1998 une Journée d’action contre l’extrême droite à l’Université libre de Bruxelles. Ce comité des jeunes du CCLJ s’est fixé pour objectif de lancer une dynamique permettant de sensibiliser les jeunes sur leur propre terrain en leur apportant une information adéquate pour qu’ils puissent s’engager à leur tour dans ce combat. Au cours de cette journée, le public peut s’informer auprès des différents stands d’ONG comme la Ligue des droits de l’homme ou Amnesty International. L’événement est couvert par Fun Radio. Tout au long de la journée, de nombreuses personnalités se succèdent au micro pour livrer leurs impressions sur cette problématique. En septembre 2000, le CCLJ organise le colloque Elections communales du 8 octobre. Demain l’extrême droite, lors duquel des responsables politiques, des intellectuels et des artistes viendront également témoigner de leur engagement.


 
 

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