Belgique

L'obligation d'étourdissement est conforme au droit européen

Mercredi 10 Février 2021 par Nicolas Zomersztajn

La Cour de justice de l’Union européenne a décidé le 17 décembre dernier que l’obligation d’étourdissement de la bête avant son abattage n’est pas contraire à la liberté religieuse. Une décision lourde de conséquences pour les Juifs d’Europe attachés au respect des prescriptions alimentaires du judaïsme. Que faire ? adapter la loi juive, bafouer la loi civile ou devenir végétarien.

 

Saisie par la communauté juive de Belgique et des organisations musulmanes, la Cour constitutionnelle de Belgique s’était tournée vers la Cour de justice de l’Union européenne pour avoir son avis sur la question de savoir si l’interdiction de l’abattage sans étourdissement (adoptée par la Wallonie et la Flandre) viole l’article 10 de la Charte des droits fondamentaux dans l’Union européenne. La réponse que la Cour de justice de l’Union européenne a rendue le 17 décembre 2020 est claire : l’étourdissement préalable à l’abattage de l’animal peut être imposé dans l’Union européenne sans qu’il nie pour autant la liberté des cultes et les rites traditionnels juifs et musulmans. « L’Arrêt de la Cour européenne risque à long terme de mettre un point final à la chehita en Europe », constate amèrement Albert Guigui, grand rabbin de de Bruxelles. « En effet, cet arrêt va donner un coup d’accélérateur à tous les Etats membres de l’Union européenne qui n’attendaient qu’un signe pour franchir le pas. Il va être interprété par eux comme un signal leur permettant d’interdire l’abattage sans étourdissement sur leur territoire ».

La Cour de Justice de l’Union européenne a notamment évoqué l’évolution du contexte sociétal et normatif, et « une sensibilisation croissante à la problématique du bien-être animal ». Pour le rabbin Albert Guigui, la Cour a ainsi tordu le cou au droit européen qu’elle est censée faire respecter. « On interdit la shehita qui est faite dans des abattoirs reconnus par un personnel scrupuleux et qualifié, alors que la Cour autorise la chasse et la tauromachie », déplore Albert Guigui. « “Ces activités se déroulent dans un contexte où les conditions de mise à mort sont très différentes de celles des animaux d’élevage’’, dit la Cour. Mais quelle différence si la principale préoccupation est le bien-être animal ? De toute évidence, aucune. Le cerf souffrant douloureusement d’une blessure par balle, le vison mourant de ses blessures dans un piège ou le renard déchiqueté à pleins crocs par une meute de chiens rencontrent tous une mort bien plus cruelle que l’animal abattu selon les rites de la cacherout et du halal. Et ces procédés sont admis par la Cour ! ».

Juifs accusés d’anachronisme barbare

D’autres rabbins portent un regard plus nuancé sur cette décision même s’ils ne l’accueillent pas favorablement. Ainsi, pour David Meyer, ancien rabbin de la synagogue libérale de Bruxelles et professeur de littérature rabbinique à l’Université grégorienne pontificale de Rome, il y a deux manières de réagir à cette décision européenne. « La première est intuitive, elle vient du cœur. Sans surprise, au regard de l’histoire européenne, les Etats et les peuples sont plus sensibles au bien-être animal qu’à celui de leurs concitoyens juifs », relève David Meyer. « La décision de la Cour de justice de l’Union européenne ne fait donc que renforcer le sentiment de malaise des Juifs européens. Et cet arrêt le révèle, l’antisémitisme moderne occidentale passe par le chemin de la loi. La loi ne protège pas les Juifs mais elle les accuse d’être un anachronisme barbare dans cette grande Europe si civilisée ».

Mais il existe une seconde manière de voir les choses, plus rationnelle en se posant la question de savoir s’il est possible ou souhaitable pour le judaïsme d’envisager une adaptation des règles de la cacherout et de la shehita en tenant compte de l’étourdissement. Pour les uns, la question ne peut se poser en ces termes et dans ce contexte. « Envisager une adaptation des règles de la cacherout et de la shehita en tenant compte de l’étourdissement ne me semble pas quelque chose de réaliste », réagit Albert Guigui. « La force du judaïsme, c’est de garder son authenticité et de transcender ainsi le temps et l’espace. Un exemple parmi tant d’autres. A l’époque romaine, Sénèque considérait le shabbat ‘’comme une pratique nuisible, parce que demeurer chaque septième jour sans rien faire, c’est perdre la septième partie de la vie’’. Imaginons un instant que nos ancêtres aient renoncé à respecter le shabbat sous le joug romain. Quelle perte pour l’humanité. En effet le shabbat est la respiration de la semaine. Il permet à l’homme de se détacher du matériel. Ceci est si évident qu’il n’existe aujourd’hui probablement aucune société au monde qui nie la nécessité d’un jour de repos, de ressourcement ».

Pour les autres, la dimension dynamique et évolutive de la loi juive ne doit pas être négligée. « Le livre de l’Ecclésiaste (3,1-3) nous enseigne que « toutes choses ont leur temps […] un temps pour abattre, et un temps pour bâtir. La décision de la Cour de justice de l’Union européenne semble effectivement vouloir ‘’abattre’’ l’une des pratiques importantes du judaïsme », constate David Meyer. « Mais cette décision peut-elle également « bâtir » quelque chose ? Pourrions-nous saisir cette occasion pour renouveler et renforcer notre identité juive en Europe ? Il ne s’agirait pas pourtant de la première fois que la loi juive est en contradiction avec la loi du pays. A titre d’exemple, nous savons que la Halakhah stipule que les défunts doivent être inhumés sans cercueil, et que l’enterrement doit avoir lieu le jour du décès. Cependant, dans la plupart des pays occidentaux, la loi impose la mise en bière, et l’enterrement est rarement autorisé le jour même du décès. Face à cette réalité juridique, les rabbins d’autrefois ont estimé que la volonté de respect des traditions funéraires juives ne devait pas aller jusqu’à compromettre la présence juive en Europe. Ils choisirent donc de se conformer au principe de dina demalkhuta dina (la loi du pays est la loi), s’accommodant des régulations funéraires de l’occident ». 

Une adaptation possible et défendable

Théoriquement, il est donc possible de rester ancré dans la pratique halakhique du judaïsme tout en s’adaptant, à la marge, à certaines demandes de la société. « Mais avons-nous des responsables religieux qui auraient la créativité et l’audace nécessaire à cela ? Préférons-nous la confrontation ? Ou préférons-nous être végétarien ? », s’interroge David Meyer. « La question importante pour les autorités religieuses est la suivante et elle est double : l’étourdissement de l’animal est-il un point cardinal de la pratique de l’abattage rituel qui touche à l’essence du judaïsme, où est-ce un détail d’une certaine évolution historique de la pratique de la shehita au fil des siècles ? La décision de la Cour de Justice de l’Union européenne est-elle un acte antisémite ou une décision idéologico-philosophico-administrative dans l’air du temps et sans relation avec les Juifs. Les deux éléments sont liés. Car si, l’acte juridique est dans son essence antisémite, alors il faut résister à tout changement de pratique de la loi juive, y compris à la marge dans les détails de celle-ci (c’est en tout cas la position du Talmud et de Maïmonide sur ce genre de situation). En revanche, si la décision est juste idéologico-administratif, (les Juifs n’étant qu’un détail de la problématique) alors l’idée d’une adaptation à la marge de la loi juive est possible et défendable ».

Si l’interdiction de l’abattage rituel sans étourdissement devient la norme, les Juifs pourront encore importer de la viande cacher abattue sans étourdissement. C’est la seule solution dont ils disposent encore aujourd’hui. Cette forme de répit doit être l’occasion dont le monde rabbinique européen doit se saisir pour entamer une réflexion sereine sur l’adaptation des règles de l’abattage aux exigences actuelles du bien-être animal. Bien-être que la Bible et la tradition rabbinique jugent fondamental. 

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Et si nous devenions végétariens ?

De nombreux versets de la Bible et autant de commentaires talmudiques rappellent que le bien-être animal est fondamental même si le judaïsme n’interdit pas la consommation de viande. « J’aimerais rappeler qu’être végétarien est un idéal à atteindre puisqu’on ne tuera plus des animaux pour se nourrir », insiste le rabbin Albert Guigui. « Il y a dans la tradition juive cette idée communément admise que les dix premières générations, issues de la création du monde étaient végétariennes. Ce n’est qu’en raison de la chute morale des générations qui ont suivi qu’il a été permis à l’humanité de consommer la viande ».

Le Rav Cook

Cet idéal végétarien est au cœur de la réflexion d’Abraham Isaac HaCohen Kook, le premier grand rabbin d’Israël sous le mandat britannique et un des penseurs les plus influents du sionisme religieux. Dans Une vision du végétarisme et de la paix, un grand classique de la pensée rabbinique contemporaine sur les droits des animaux, le Rav Kook présente des éléments théoriques favorables au végétarisme en soulignant que ce régime alimentaire est le plus conforme aux enseignements du judaïsme même si ce rabbin ne condamne pas la consommation de viande.

Dans une vision plus laïque, Isaac Bashevis Singer, un des plus célèbres écrivains juifs et prix Nobel de littérature, n’a jamais dissimulé l’importance qu’il accordait au végétarisme. « Je ne suis pas devenu végétarien pour ma santé, je le suis devenu pour la santé des poulets », a déclaré ce géant de la littérature yiddish. « Aussi longtemps que les êtres humains dépouilleront les animaux de leur sang, il n’y aura jamais de paix… il n’y aura aucune justice aussi longtemps qu’un homme tiendra un couteau ou un pistolet et détruira ceux qui sont plus faibles que lui ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Llchristians - 10/02/2021 - 17:35

    En droit belge, il convient en tout cas d’attendre la position de la cour constitutionnelle de Belgique qui reste libre d’interpréter les garanties et équilibres spécifiques de la constitution, au regard du contexte local dont ne pouvait pas traiter la Cour de Luxembourg...

  • Par Charles - 17/02/2021 - 16:39

    Ce n’est certainement pas moi en tant que laïc qui prendrai position pour défendre la shehita ou toute autre pratique semblable qui s’avère être purement des rites religieux qui me semblent appartenir à une autre époque.

    La position de l’interdiction de l’abattage sans étourdissement prise par la Cour de justice de l’Union européenne ainsi que par la Wallonie et la Flandre aurait un sens si elle ne faisait pas preuve de deux poids et de deux mesures.

    En effet, comme dit très justement le Rabbin Albert Guigui…… cette décision ne s’applique pas pour TOUS et il s’agit dans ce cas d’une position où le bien-être animal est pris en compte UNIQUEMENT pour les juifs pratiquants et les musulmans.

    Il est plus qu’étonnant que l’abattage brutal des cochons (pas cacher ou halal) et la chasse n’interpelle pas l’UE et les 2 régions belges sans mentionner le silence de tous ces mouvements amoureux inconditionnels des animaux !

    Cette attitude explique le grand sentiment de malaise du Rabbin David Meyer qui pointe l’antisémitisme, et l’Islamophobie qui se cache derrière cette question du choix du bien-être animal ‘sur-mesure’.