Vie juive

Nécessité de la démographie juive

Mardi 11 mai 2021 par Nicolas Zomersztajn

Bien que pour différentes raisons les Juifs européens n’affectionnent pas les recensements nationaux ni les fichiers communautaires généraux, ces instruments démographiques sont précieux pour connaitre leurs mutations identitaires et sociologiques. Ils fournissent également des informations indispensables pour qu’une communauté juive puisse se projeter dans l’avenir et consolider ses institutions.

 

L’étude démographique de la population juive d’Europe peut se transformer en véritable casse-tête pour les statisticiens, démographes et sociologues. Or, la démographie est un instrument indispensable pour étudier un groupe humain, quel qu’il soit. Comme la structure fondamentale de la population juive européenne est marquée par une série de mutations profondes, tant démographiques que culturelles, surtout au cours des dernières générations, il ne fait pas de doute que la démographie est le point final d’observation de toutes ces transformations et ces mutations. « La démographie n’a évidemment pas le monopole de l’observation ni de l’analyse de ces phénomènes mais grâce à son approche synthétique, elle peut nous expliquer ce qui se passe chez les Juifs de diaspora », souligne Sergio DellaPergola, démographe israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem.

Les enquêtes démographiques dans la diaspora sont fondées sur deux types de sources : les sources juives et les sources générales sur la population nationale. Les premières sont constituées de fichiers établis par les organisations juives et les synagogues. Les plus complètes sont celles qui sont centralisées, même si cette pratique est très rare depuis la Seconde Guerre mondiale.

« Le démographe a besoin du recensement »

Parmi les sources générales, c’est le recensement contenant une question sur l’origine ethnique ou la religion qui permet de savoir combien de Juifs vivent dans un pays. En dehors de quelques cas (Grande-Bretagne), la référence religieuse ou ethnique n’apparait pas dans la majorité des recensements nationaux des pays occidentaux. Pourtant le recensement est l’instrument le plus prisé dans les enquêtes démographiques. « Tout démographe qui se respecte vous dira que pour connaître l’importance quantitative d’un groupe humain, il a besoin d’un recensement », affirme Daniel Staetsky, démographe et statisticien actuellement chercheur à l’Institute for Jewish Policy Research (JPR) de Londres. « A défaut, il devra utiliser des sources indirectes et il ne pourra que formuler des conjectures et des estimations plus ou moins précises ».

Pour une population encore traumatisée par la Shoah, les Juifs d’Europe se montrent très réticents envers les recensements contenant une variable religieuse ou ethnique. L’usage qu’une autorité malveillante pourrait en faire est encore très présent dans la mémoire juive européenne. « Je suis conscient du problème et je comprends leurs réticences, voire leurs craintes que les données relatives à leur judéité soient utilisées pour les discriminer ou les persécuter, comme ce fut le cas avec les nazis sous l’occupation », reconnaît Daniel Staetsky. « Si je dis qu’il n’y aucun risque, je mentirai. Le risque zéro n’existe pas. En revanche, les Juifs doivent se poser la question si le refus de recourir à un recensement contenant une variable religieuse ou ethnique n’est pas disproportionné au regard des enjeux majeurs auxquels ils sont confrontés en tant que minorité. Car les données démographiques que révèlent ces recensements sont importantes pour un groupe humain, et à plus fortes raisons une minorité juive, qui veut se projeter dans l’avenir et pas seulement survivre. C’est pourquoi j’estime que les avantages à retirer d’un recensement sont beaucoup plus nombreux que les inconvénients éventuels qu’il pourrait engendrer ».

La Belgique mal documentée

Quant aux sources juives, il faut admettre que certaines communautés ont complétement négligé cette question. Et lorsque les sources générales et juives sont lacunaires, il est malheureusement compliqué de documenter les populations juives en termes démographiques. « La Belgique est malheureusement un des pays les plus mal documentés en termes démographiques », déplore Sergio DellaPergola. « A défaut de données fiables que les communautés juives de Belgique peuvent nous communiquer et en l’absence de recensement contenant un volet ethnique ou religieux, il est très difficile pour un chercheur de reconstruire la réalité démographique juive en Belgique ». Des obstacles supplémentaires y apparaissent aussi parce que les identités juives prennent des formes non organisées. Il y a alors un nombre non négligeable de Juifs difficiles à repérer qui échappent ainsi aux radars des organisations juives.

Ces lacunes n’empêchent pas les démographes de poursuivre leurs enquêtes sur les Juifs d’Europe. Certains considèrent même qu’il existe des alternatives sérieuses qui permettent de documenter la situation démographique des judaïcités européennes. « Si les organisations juives de Belgique décidaient de mener une enquête générale sur la situation démographique des Juifs, cela serait déjà un grand pas en avant », estime Sergio DellaPergola. « Ce type d’enquête n’est pas une entreprise impossible à réaliser. En France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Italie, les organisations centrales et représentatives juives ont franchi le pas en menant ces enquêtes en collaboration avec des centres de recherche spécialisés. C’est à la fois une manière de compenser l’inexistence de recensement national contenant une variable ethnique ou religieuse ou de le compléter de manière qualitative quand celui-ci existe ».

Mieux se projeter dans l’avenir

Si les enquêtes démographiques permettent de répondre à la question de savoir combien de Juifs vivent dans une zone géographique, elles fournissent surtout aux dirigeants communautaires des informations précieuses sur les mouvements migratoires, les mobilités sociales et les situations économiques de la population juive. Autant d’informations qui leur permettent de se projeter dans l’avenir. Ainsi, avant de construire une école, un centre communautaire ou une maison de repos, les communautés juives doivent s’assurer qu’il y a une masse critique suffisante de Juifs pour fréquenter ces établissements. Sans données démographiques, ils ne pourront jamais le savoir. « Ce sont des instruments précieux que les responsables communautaires doivent utiliser lorsqu’ils prennent des décisions importantes pour le futur de leur communauté. A quoi cela sert de construire une école dans une zone géographique où la population juive est sur le déclin ? A rien », assure Daniel Staetsky. C’est pourquoi des données démographiques précises ne sont pas des accessoires destinés à ne satisfaire que la curiosité de chercheurs ou d’universitaires. 

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Les identités multiples

L’accroissement des mariages mixtes n’est pas sans conséquence sur les identités culturelles, les attitudes et les réseaux relationnels des Juifs d’Europe. Ce phénomène accentue inévitablement l’accroissement des identités multiples et mélangées. De plus en plus de personnes peuvent déclarer très sincèrement qu’elles sont juives mais aussi non-juives ! « La plupart sont certainement d’origine juive mais ont aussi une autre identité, à laquelle elles ne renoncent pas », observe le démographe israélien Sergio DellaPergola pour qui ces identités multiples compliquent le travail des démographes mais le rendent plus passionnant. « Une question de méthode mais aussi de substance en découle : « Est-ce que pour être juif on doit être seulement juif ou peut-on être en même temps un Juif et un autre ? ». Etre juif implique l’exclusivité ou cette identité peut-elle être partagée avec une autre identité significative ? Les idées sont très partagées à cet égard, non seulement parmi les dirigeants communautaires et les leaders spirituels, mais aussi parmi les analystes ».

A cet égard, Sergio DellaPergola et son collègue britannique Daniel Staetsky complètent leur enquête démographique (Jews in Europe at the turn of the Millenium) publiée en octobre 2020 par une étude supplémentaire sur les différentes expressions de l’identité juive et la manière dont les Juifs la déclinent avec leurs identités nationale et européenne. « Cette étude nous embarque dans un triangle passionnant entre le « quoi », le « comment » et le « pourquoi » être juif ». Loin de voir leur identité se diluer dans un ensemble indéfini, les Juifs ont tendance à revenir vers un collectif juif dont les contours et les contenus peuvent être très différents (orthodoxes/libéraux, religieux/laïques, politiques/culturels). « Leur intérêt pour la vie juive a incontestablement augmenté avec une conscience aiguë d’appartenance à un collectif juif qu’ils conjuguent avec une loyauté envers les pays où ils vivent. Nous avons même pu constater que leur patriotisme et leur sens de la citoyenneté sont supérieurs à leurs compatriotes non-juifs. Cela démonte complètement le mythe de l’allégeance à Israël. Ce qui est intéressant, c’est que la forte identification des Juifs d’Europe à Israël et leur attachement à l’existence de ce pays ne remet nullement en cause leur loyauté nationale et européenne ».


 
 

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