Strabismes

Le monde d'après-après-demain

Mercredi 1 juillet 2020 par Noémi Garfinkel
Publié dans Regards n°1065

Alors ça y est, on déconfine ? On s'est déconfiné ? Ou on a déconfiné ?... Il existe au moins ce verbe ? Vous allez voir qu'il va entrer dans le dictionnaire avant la fin de l'année. C'est fou comme le choix des mots reflète notre personnalité et notre pensée. Le choix, et le nombre. Quand on compare les discours de Martin Luther King et de Donald Trump par exemple, on se dit que le Mensch a autrement plus et mieux à dire que le canard.

 

Depuis deux mois, la nouvelle expression à la mode c'est le monde d'avant. Mais qu'est-ce que c'est que cette arnaque ? Moi, j'en veux pas du monde d'avant ! Le monde d'avant les vaccins, le monde du taux d'illettrisme proche des 10%, du suprémacisme blanc antisémite, raciste, pro-armes et anti-IVG ? Le monde d'avant... Je veux bien, seulement si ça implique de jouer aux cartes avec Freud, Herzl et Mahler à Vienne vers 1900, autour d'un bon apfelstrudel. Ou bien si ça nous donne le droit de cultiver des vignobles en Alsace au 16e siècle, sous la bonne protection des seigneurs de Ribeaupierre, Egenolphe, Anselme et Maximin von Rappoltstein, plutôt coulants avec le peuple élu. Le monde de bien avant, alors. Ou comme l'appelait Zweig, le monde d'hier. Ce petit côté poussiéreux et pas encore très bien électrifié, juste ce qu'il faut, j'aime bien. Ça donne envie de sortir sa montre à gousset et de se déplacer en calèche.

Avec son antonyme, qui n'a pas traîné, on vous en donne deux pour le prix d'un, bienvenue dans le monde d'après... Il y avait un film catastrophe dans ce genre-là, Le Jour d'après, dans lequel une vague polaire d'une intensité jamais vue, s'abat sur le monde, transformant la planète en patinoire géante, sur laquelle les gens n'ont d'autre choix que de courir comme des dératés, j'imagine d'abord dans le but de se réchauffer, mais surtout de rejoindre des bâtiments dans lesquels le chauffage n'a pas complètement sauté, avant que l'air à -130° ne vienne leur geler les poumons (ce qui n'est pas très bon pour la santé, paraît-il). Si je me souviens bien, ça se terminait par une allégorie à peine lourde dans une scène où Jake Gyllenhaal (prototype du nice jewish boy selon les critères de ma grand-mère), coincé à la bibliothèque en attendant son paléoclimatologue de père en route pour le sauver, fait un feu pour réchauffer ses amis, nourri (le feu, pas les amis) par, accrochez-vous, DES LIVRES ! (rapport à la bibliothèque). Selon sa sensibilité et son degré de paranoïa, on verra dans ce geste une interprétation de la pensée talmudique selon laquelle la vie est la valeur absolue et que donc, c'est pas grave de brûler des livres pour sauver des vies OU l'évocation pas bien subtile de la loi de Murphy selon laquelle un emmerde n'arrive jamais seul, et qu'il faut donc s'attendre à ce que le désastre écologique annoncé depuis vingt ans s'accompagne forcément d'un retour du totalitarisme, et pas dans sa version soft, non, celui qui crame des livres, des idées, et in fine, des individus.

Bref, même si on a le droit de sortir de chez soi, on n'est pas encore sorti de l'auberge.


 
 

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