Le témoin

Sophie Nahum, passeuse de mémoire

Mardi 4 Février 2020 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1058

A l’heure où les derniers témoins de la Shoah disparaissent, la productrice et réalisatrice Sophie Nahum publie Les Derniers (Alisio), une compilation de témoignages de survivants des camps de concentration. Un ambitieux projet plurimédias puisque, avant de constituer un livre, celui-ci est avant tout une série documentaire en libre accès renouvelant l’exercice du devoir de mémoire. Portrait.

C’est un petit brin de femme qui déplace des montagnes. A Paris, tout le monde parle de Sophie Nahum et de son projet documentaire, Les Derniers : la chanteuse Keren Ann, soutien de la première heure, Alain Granat, fondateur du site Jewpop qui vient de l’inscrire au palmarès de ses 50 personnalités de 2019, et jusqu’à Camille Vizioz-Brami, créatrice de la marque « Yiddish Mamma », qui a tout entrepris pour organiser une rencontre. Rendez-vous était donc pris au cœur de l’automne, à l’Hôtel Amour. Lorsqu’elle nous accueille dans cet antre de la branchitude pigalienne, avec un large sourire et des trésors d’écoute et de bienveillance, on se sent en confiance. Déjà presque amis. Le couvert est mis. On fait connaissance autour d’un bon plat. Et les idées fusent, naturellement…

Young et elle…

« J’ai toujours aimé questionner les anciens ; toute petite déjà, je passais des nuits entières chez ma grand-mère à lui demander de me raconter le passé. J’éprouvais ce besoin de savoir comment c’était “ avant ” », explique Sophie Nahum en préambule de son livre. Son histoire familiale n’est pourtant pas directement liée à la Seconde Guerre mondiale. Chez les Nahum, c’est un autre récit, celui du déracinement des Juifs tunisiens, « de leur arrivée en France avec deux valises et quatre enfants », que l’on transmet au coin du feu. « De fait, je n’appartiens pas à ce que l’on appelle “ la troisième génération ”, les petits-enfants de déportés ; je ne suis pas descendante directe de la Shoah », précise Sophie Nahum. De ce recul naît certainement tout l’intérêt de sa démarche. Une question nous brûle alors les lèvres : la Shoah, comment et pourquoi ? « La première fois que j’ai parlé à un ancien déporté », explique la réalisatrice, « c’était en 2010. Il s’agissait de Jacques Altmann, qui serait plus tard l’un des intervenants des Derniers. Je préparais alors le tournage du documentaire Young et moi, qui raconte l’histoire de Victor Young Perez, champion du monde de boxe adulé avant-guerre, déporté à Auschwitz en 1943, et que le directeur du camp de Buna, trop heureux d’avoir un tel jouet à disposition, fit boxer dans le camp pour se distraire. Après avoir survécu plus d’un an dans le camp, Young Perez a été abattu pendant les Marches de la mort. Avec Tomer Sisley, qui était le protagoniste de ce documentaire incarné, nous voulions marcher sur les traces de ce champion injustement oublié, rencontrer les derniers témoins de sa vie. Parmi eux, Jacques, dont il avait été l’instructeur de boxe avant-guerre ». C’est ainsi qu’au hasard de pérégrinations professionnelles, Sophie Nahum va enregistrer son premier témoignage de déporté. Le premier d’une longue série…

Discours de la méthode

Comment procéder ? Comment faire jaillir du témoignage le récit construit des vicissitudes de l’Histoire, du mal en action qui bousculera et détruira des millions de vies juives, le tout sans blesser son interlocuteur ? « J’appréhendais cette toute première rencontre avec un survivant et me demandais comment j’étais censée m’adresser à quelqu’un qui avait vécu de telles choses », confie la principale intéressée. « Devrais-je être solennelle, prendre un air de circonstance ? Finalement, j’ai rencontré un homme chaleureux, plein d’humour et de tendresse. Bêtement, j’ai été surprise. Je me suis aussi rendu compte qu’il avait près de 90 ans. Avec lui, nous sommes allés à Auschwitz. Sur place, il n’a pas fermé l’œil de la nuit et nous a raconté sans discontinuer les souvenirs qui le hantaient. Son besoin de témoigner encore était évident ». A ce premier témoignage succédera un second, celui de Charles Palant. La disparition de ce dernier, décédé avant la production du film, va alors agir comme une douloureuse prise de conscience. « Le temps pressait déjà… Quelques années plus tard, quand j’ai eu des enfants, j’ai réalisé, tout simplement, qu’ils n’auraient pas la possibilité, quand ils seraient en âge de comprendre, d’interroger directement ces témoins. Qu’ils n’auraient pas la chance de voir un survivant intervenir dans leur classe et ne connaîtraient ces événements, qui s’éloignent à grands pas, que par les livres. Alors j’ai voulu créer un lien entre eux et cette histoire, dont ils sont héritiers par leur père, mais surtout en tant qu’êtres humains. L’idée de cette série documentaire était née ».

A ce jour, il existe 25 épisodes des Derniers. Ceux-ci, disponibles gratuitement sur YouTube, ont une double visée. Pédagogique tout d’abord, mémorielle ensuite. Leur dispositif narratif est toujours le même. C’est au moyen de l’intime que l’on ouvre la porte de la grande Histoire. Pour ne pas perdre le spectateur, chaque film voisine les vingt minutes. Un format court, efficace et destiné à maximiser l’attention de celui qui regarde. La série se caractérise également par son dépouillement. Peu ou pas de mise en scène. « Je souhaitais un dispositif aussi simple que possible : j’irais rendre visite aux témoins chez eux, pour le goûter -avec un gâteau au fromage-, comme on le fait avec une grand-mère ou un grand-père. Dans leur environnement, ils seraient le plus à l’aise pour me montrer leurs souvenirs, me parler de leur vie avant la guerre, de la déportation, bien sûr, mais aussi de leur vie après et du présent ».

Comme elle nous le confie et l’écrit dans son livre, « la série est un long parcours » qui ressemble souvent, pourrait-on ajouter, à un parcours du combattant. Grâce au soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et à la générosité de quelques mécènes, Les Derniers ont pu voir le jour. « J’avais la conviction qu’une série de programmes courts, un format adapté aux nouvelles générations, et en libre accès, pouvait avoir sa place et son utilité, à côté du travail colossal déjà accompli par les historiens, les réalisateurs, les auteurs sur le sujet ».

Les larmes viennent souvent

De page en page, de vidéo en vidéo, se dévoilent les traces d’un travail aussi précieux que poignant. Les larmes viennent souvent… Mais c’est surtout à l’intellect que s’adresse la série documentaire, pour qu’au-delà du choc des images et des mots, le spectateur puisse tirer les fruits du témoignage. « C’est Elie Buzyn qui a accepté le premier. Il m’a reçue en famille, entouré de trois de ses petits-fils, et à la fin de l’entretien, il m’a dit : “ Quand nous ne serons plus là, vous pourrez dire “j’ai rencontré un homme qui a vécu ça”. Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis, c’est une lourde responsabilité ”. J’ai alors su que mon sort était scellé. Par la suite, Ginette Kolinka m’a dit : “ Vous avez de la chance, ce sont les derniers que vous voyez là ”. J’avais mon titre. La Shoah est l’apogée de ce que l’humanité peut produire de pire, véritable paradigme, mais aussi, paradoxalement, révélateur des ressources que l’être humain possède pour faire face à l’horreur. Les survivants sont la preuve vivante que, confronté au pire, l’homme est aussi capable du meilleur. Moi qui avais le sentiment de passer après tant d’autres pour interroger ces témoins, j’ai été surprise et émue de constater que tous me remerciaient d’avoir bien voulu les écouter. Comme s’ils avaient le sentiment que tous les efforts qu’ils faisaient depuis des années n’avaient pas suffi ; comme si, même s’ils avaient été écoutés, ils gardaient l’impression de ne pas avoir été entendus, et encore moins compris ». C’est ainsi avec une belle douceur et beaucoup de pudeur que Sophie Nahum capte une parole encore trop souvent fragmentaire. Comme si, face à une inconnue bienveillante, les langues pouvaient se délier et les souvenirs remonter à la surface... Bien des maux sont ainsi révélés dans Les Derniers, sous la caméra de Sophie Nahum. Il faut rendre hommage à la force de ces rescapés qui parlent pour la dernière fois. Ils sont de véritables héros qui, au soir de leurs existences tourmentées, dans la chaleur retrouvée de leurs foyers emplis de fantômes, s’expriment pour que jamais plus le monde n’expérimente la douleur sourde, l’Holocauste. Plus que jamais, il faut soutenir et saluer le travail effectué par l’auteure de cette série documentaire devenue livre et promettant très prochainement de connaître une troisième vie à la faveur d’une diffusion à la télévision ou au cinéma. Ce serait alors l’aboutissement d’un travail de longue haleine, mené contre vents et marée, pour nos aïeux et nos descendants. L’œuvre d’une véritable Mensch ! 

Sophie Nahum, Les derniers. Rencontres avec les survivants des camps de concentration, Alisio éditions, 256 p.

 
 

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  • Par Razon - 22/02/2020 - 11:27

    Bonjour , et bravo,,....
    Dispose d’un manuscrit ..écrit par ma grand mère ,
    de sa main
    Racontant l’évasion du Camp d’Auschwitz avec ses 2 filles...
    Reste plus qu’une fille vivante
    aujourd’hui..,
    Un récit de plus ..
    Cordialement.