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Robert Badinter, l'homme juste

Lundi 14 juin 2021 par Anne Rozenberg
Publié dans Regards N°1075

Quand une historienne – Dominique Missika – et un journaliste – Maurice Szafran – se penchent sur le destin de Robert Badinter et en extraient les grandes étapes de sa vie, cela donne L’Homme juste, un livre intéressant, clair et concis, sur une personnalité qui a marqué de son empreinte la France du 20e siècle.

 

Comment devient-on un homme tenaillé par un besoin absolu de justice ? On ne comprend rien à Robert Badinter, né en 1928, si l’on ignore qu’il est orphelin de père. Arrêté à Lyon en 1943 par la police de Klaus Barbie, Simon Badinter, ne reviendra jamais d’Auschwitz. Comment se remet-on de la perte d’un être cher, immensément aimé et respecté ? On ne s’en remet pas justement, on continue en tâchant d’en être digne. Ce que Robert Badinter, homme discret et réservé, a réussi haut la main. A plus de 90 ans, il n’a jamais voulu écrire ses mémoires, mais a accepté de répondre à des questions pour ce livre. Certaines questions, mais pas toutes ! Inutile de chercher du côté de sa vie privée.

Robert Badinter a déjà raconté son enfance dans Idiss (éd. Fayard), le récit tendre qu’il a consacré à sa grand-mère maternelle. Les auteurs de L’homme juste rappellent la famille fuyant les pogroms de Bessarabie pour la France, tant admirée et Paris, tant aimée. Ils racontent le talent commercial de Simon Badinter, qui devint fourreur et parvint, par étapes, à faire passer sa famille des minuscules appartements du Marais, à ceux cossus du 16e arrondissement. Fait très marquant, Charlotte et Simon, comme beaucoup de parents juifs, vouent un véritable culte aux études. Les aléas de l’Histoire ne leur ont pas permis d’en faire, mais pour leurs deux fils – Robert a un frère ainé, Claude - ils exigent le meilleur. Le bonheur de la famille prend fin dès l’exode en 1940, avec la fuite tragique à Nantes, puis à Lyon. Plus rien ne sera jamais comme avant.

A la fin de la Deuxième Guerre, Robert a 17 ans et est frappé par l’injustice et la cruauté de certains procès de collaboration. Les pulsions haineuses des foules le dérangeront toujours. Il s’intéresse un temps à la sociologie puis commence son droit. Dans un premier temps, il devient avocat et défend des délinquants. Dès ses débuts dans le métier, il développe sa conception du droit : celle d’un humanisme intransigeant. Nous sommes dans les années 1950. Sa rencontre avec Jules Dassin qui l’introduit dans le monde du 7e art, l’entraîne à se spécialiser dans le droit du cinéma, nettement plus rémunérateur. C’est en tout cas ce milieu qui lui permettra de faire des rencontres importantes, celle des époux Lazareff, lors des dimanches à Louveciennes, de Françoise Giroud et de Jean-Jacques Servan-Schreiber, entre autres – il sera d’ailleurs l’avocat de France-Soir et de l’Express -, sans oublier celle d’un certain François Mitterrand. Une profonde relation d’amitié et de politique les liera pendant de très longues années, jusqu’à l’affaire Bousquet.

Blessé de l’Histoire

Robert Badinter est avant tout un blessé de l’Histoire, un écorché vif. Il défend la cause des indépendantistes algériens, passe l’agrégation et devient professeur de droit. Jusqu’à ce qu’il soit amené un jour, à défendre son premier condamné à mort, Roger Bontems. Il le fait avec passion, influencé par les écrits de Victor Hugo, persuadé que « La mise à mort n’exerce aucun effet dissuasif sur les criminels potentiels ». Alors qu’il a convaincu les jurés de son innocence, Bontemps sera finalement guillotiné. Au contraire de Patrick Henry, un assassin d’enfant, qu’il parvient à sauver. La peine de mort devient à ce moment la grande cause de sa vie. Quand en 1981 François Mitterrand est élu président, c’est Robert Badinter qu’il nomme garde des Sceaux. « Ce dernier entend alors réformer, transformer, moderniser, abroger les lois indignes et parmi elles des articles de loi discriminant les homosexuels. » A l’époque, 62 % des Français sont favorables à la peine de mort. Et des tombereaux de haine se déverseront sur lui lorsqu’il l’abolira définitivement. Roger Badinter voit sa tâche de ministre comme une mission, presque un sacerdoce : celui d’imposer une conception humaniste de la justice. Il s’attelle également à la réforme des prisons, alors dans un état déplorable, et améliore en cela la vie des prisonniers. Lorsque son ministère s’arrête, quatre ans et demi plus tard, il occupera de nombreux postes prestigieux, gardant aujourd’hui encore un rôle de vigie de la démocratie. Car Robert Badinter est un mensch qui a su imposer sa vision envers et contre tout. Il a la parole juste et droite des hommes rares et a aussi inlassablement combattu l’antisémitisme.

Dominique Missika, Maurice Szafran, Robert Badinter L’homme juste, éd. Tallandier


 
 

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