Histoire pour grandir

La République des enfants

Vendredi 2 novembre 2012 par Michèle Baczynsky
Publié dans Regards n°765

Le jour touchait à sa fin et ils n’avaient pas encore fini de construire leur cabane. Ils avaient, à l’unanimité, décidé qu’elle serait perchée dans un arbre. C’était une difficulté supplémentaire, mais pour eux, c’était aussi une forme de liberté que d’être un moment entre ciel et terre, cette terre qui les avait trahis.

 

Les plus jeunes enfants assemblaient les rondins, aidés par les plus grands qui les amenaient aux autres enfants qui étaient dans l’arbre. La cabane possédait maintenant un plancher et des parois. Pour construire le toit, on déposa des branchages sur les cordes qui formaient l’armature. Ils chantaient, en travaillant, de jolies chansons en yiddish et en polonais. Des chansons joyeuses. Cela semblait d’ailleurs plaire aux oiseaux, qui restaient silencieux.

Ils terminèrent enfin la construction de la cabane, ils en étaient très fiers. Le jour touchait à sa fin. C’était le moment de commencer la réunion avant que ne tombe la nuit. Les enfants restèrent au pied de l’arbre. Seuls, Mendel, David, Sarele et Mina montèrent dans l’arbre avec le nouveau : Avrèmèlè. Ils s’installèrent sur le plancher en se serrant, car la cabane était très petite. Avrèmèlè s’assit en face d’eux.

Mendel prit la parole : « Avrèmèlè, tu viens d’arriver à l’orphelinat et nous t’avons accueilli comme un frère. Malgré cela, tu te comportes mal avec certains enfants. Il faut que tu le saches : nous sommes ici une république, la République des enfants. Lorsqu’il y a un conflit, nous le gérons seuls. Nous n’avons pas besoin des adultes pour cela. Nous n’avons pas le choix. Nous sommes solidaires les uns des autres. Nous nous respectons et les adultes nous respectent. Ici, le grand n’est pas plus important que le petit. C’est ce que dit le Docteur Korczac, tu sais, le monsieur qui est venu t’accueillir, avec sa petite barbe et ses lunettes rondes. Veux-tu nous dire quelque chose en particulier ? »

L’enfant baissa la tête, silencieux.

Mendel continua : « Nous sommes tous orphelins comme toi. Nous avons tous faim comme toi, mais bientôt la guerre sera finie et nous serons libres. LIBRES ».

Ce mot fit vibrer Avrèmèle et son visage s’illumina : « Et je reverrai mes parents ? », demanda-t-il.

La pluie se mit à tomber et traversa le mince feuillage au travers duquel on apercevait les premières étoiles.

- « Il faut y aller », dit David en détournant la tête pour ne pas croiser le regard du petit garçon.

Ils descendirent de l’arbre et coururent jusqu’à l’orphelinat. Les autres enfants étaient déjà rentrés.

Sur le pas de la porte, le docteur Korczak les attendait, le regard inquiet derrière ses lunettes rondes.

- « Mon Dieu, où étiez-vous donc ? », leur dit-il en les enserrant.

Quelques jours plus tard, les forces allemandes pénètrent dans le ghetto de Varsovie.

Le 5 août 1942, les enfants de l’orphelinat furent arrêtés. Janusz Korcark refusa de les quitter et les accompagna dans la mort, dans le camp d’extermination de Treblinka.

La cabane resta dans l’arbre. Les chants des enfants continuèrent à résonner dans la forêt et le vent murmura entre les branches des arbres : « Mon Dieu, où étais-tu donc ? ».

La République de Pologne a proclamé l’année 2012 « Année de Janusz Korczak » pour commémorer le 100e anniversaire de sa Maison des Orphelins et le 70e anniversaire de la mort du grand éducateur.


 
 

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