J'vous dis pas...

Que faire quand on est tout en bas ?

Jeudi 5 mai 2011 par Emmanuel Hollander

Cette fois, ne vous attendez pas à me voir traiter des grandes questions judéo-métaphysiques. Non, aujourd’hui, il sera question d’un livre ainsi que de deux Bruxelloises à Paris.

 

Le livre d’abord. La tentation du Pont (Publisud) est le premier roman que publie Véronique Sels. Directrice de création à Publicis Paris, après l’avoir été chez Air à Bruxelles, ses campagnes lui ont valu de nombreux prix. Le roman est cependant aux antipodes de ce qu’on attendrait d’une publicitaire. C’est même tout le contraire du fameux 99 francs qui fit la gloire de Fréderic Beigbeder.

Loin de la tendance à l’autofiction qui marque tant de romans, le récit de Véronique Sels nous entraine dans un imaginaire surprenant. Une jeune narratrice quitte sa famille conformiste et fuit l’école pour se clochardiser sous un pont du 10e arrondissement de Paris. Elle y apprendra la survie avec l’aide d’un taximan africain qui dort dans sa vieille Mercedes, préférant envoyer presque tous ses gains à son village d’origine. Perséphone, c’est le nom de notre jeune SDF, se lie aussi avec Janos, balayeur de rue hongrois et alcolo, ainsi qu’avec Simone, femme battue par la vie et par son compagnon. Enfin, Chang, modeste coiffeur chinois près de République et maître de Kung Fu dans son pays, leur enseignera les arts vitaux du self défense.

Lorsqu’on est une publicitaire maintes fois primée, pourquoi se voir en clocharde quand on écrit un roman ? Réponse de Véronique Sels : « La vie dans la rue est un de mes vieux fantasmes. Je sais que je ne tiendrais pas un jour dans le froid, la faim, la crasse, la peur, mais j’ai eu en moi ce désir récurrent de me trouver tout en bas… Peut-être aussi parce les gens qui ont une fêlure m’ont souvent paru plus intéressants et que je les préfère à ceux qui sont formatés pour réussir… Je me suis mise à écrire en m’interrogeant : “peut-on exister comme être humain et garder sa dignité quand on est si bas qu’on ne peut plus descendre davantage ?” Mes personnages montrent que oui, mais on ne s’en sort pas seul. Les temps sont durs, mais l’humanisme actif peut sauver de la barbarie ».

André Gide se trompait lorsqu’il affirmait qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. La preuve, ce roman et son personnage lumineux de Perséphone. Dans cet univers imaginaire, le merveilleux côtoie le quotidien amer des pauvres. L’imaginaire sur fond de réalité sociale, c’est assez rare, non ? Une petite réserve : les premières pages m’ont paru un peu moins réussies, comme si l’auteur avait tenu à imposer une entrée en clair-obscur, avant de livrer ses trésors de sensibilité, d’observation et d’invention.

On sait que Flaubert disait : « Madame Bovary, c’est moi ». Ici, Perséphone me rappelle une ado pleine de cocasserie, curieuse de tout et bonne élève qui, pour embêter ses parents, père prof et mère chercheuse à l’ULB, décida à une semaine des examens de rhéto qu’elle ne passerait pas ceux-ci. Elle s’est bien rattrapée, Véronique.

J’ai mentionné deux Bruxelloises. La seconde, c’est Danielle Nees, ancienne directrice générale de Flammarion à Paris, elle a récemment créé sa maison d’édition : Genèse édition. J’aurais aimé vous raconter son parcours : déterminée, savante, elle a enseigné à l’ULB (Solvay) et à Sciences Po Paris. Mais pour faire court, quelqu’un qui avoue que ses deux meilleurs souvenirs de jeunesse sont la colonie d’enfants de Solidarité Juive à la Villa Johanna de Middelkerke et l’année de Doctoral Fellow passée sur le campus de Harvard, ne peut que gagner son nouveau défi. 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/