Judaïsme laïque

Pessah : "Une tradition ancienne qui nourrit l'âme de la génération qui innove"

Mardi 7 avril 2020 par Nicolas Zomersztajn

Ce mercredi 8 avril 2020, les Juifs célèbrent Pessah en organisant le Seder en famille. En raison du confinement lié au Covid-19, la fête de Pessah prend une signification plus profonde. Cette fête célébrant la liberté doit aussi permettre aux Juifs laïques de mieux saisir l’importance des symboles à vocation profane et universelle contenus dans la tradition juive.

 

S’il est vrai que le décalogue rappelle dans son premier commandement « Je suis L’Éternel qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves... », c’est bel et bien à Pessah, le soir du Seder que les Juifs se souviennent qu’ils ont été esclaves en Egypte et qu’ils célèbrent la liberté retrouvée suite à la sortie d’Egypte. D’où le quatrième nom de cette fête : Hag zman heroutenou (littéralement, la fête du temps de notre liberté).

Le maître-mot de Pessah est donc éminemment politique : la liberté. Et ce n’est pas un hasard si l’expression "Laisse aller mon peuple" lancée par Moïse à l’adresse du Pharaon, a été reprise par les negro spirituals (Let my people go) appelant à la libération des esclaves noirs aux Etats-Unis et fut souvent repris par les chorales des églises noires lors de la lutte en faveur des droits civiques.

Pessah présente aussi la particularité d’être célébrée par le peuple juif dans son ensemble. Ce sont les Juifs du monde entier, qu’ils soient ashkénazes ou séfarades, orthodoxes ou libéraux, religieux ou laïques, qui célèbrent chaque année Pessah, la pâque juive.

Malgré tout, des voix s’élèvent chaque fois pour se demander pourquoi les Juifs laïques feraient le Seder de Pessah, une cérémonie religieuse. La question mérite d’être posée car la célébration de cette fête juive, comme d’autres d’ailleurs, a longtemps été une source de débats au sein des mouvements juifs laïques depuis le 19e siècle.

Qu’ils soient sionistes, bundistes ou autonomistes, les mouvements politiques issus de la modernité juive sont avant tout les héritiers des Lumières juives, la Haskalah, qui voyaient dans la tradition religieuse le principal facteur d’arriération des masses juives. Et c’est donc en s’affranchissant de cette tradition religieuse rigide et englobante que les Juifs pourront améliorer leur condition et s’intégrer dans la modernité.

C’est une position de principe qui n’a pas fait l’unanimité. Certains penseurs sionistes, notamment comme Peretz Smolenskin, ne veulent pas se débarrasser du riche patrimoine du judaïsme. Il préconise de concilier et de réconcilier l’ancien et le nouveau. Laïque convaincu, Smolenskin ne se montre pas pour autant antireligieux. Il estime que la Torah ne doit pas être la chaîne de la religion mais plutôt le lien de la nation juive.

D’où l’importance qu’il accorde à l’histoire juive. L’historien doit favoriser le passage de la foi à la nation et construire une mémoire séculière de la judéité, une identité collective et profane capable de réveiller le monde juif.

Pour bien établir le lien entre le présent juif laïque et son passé, les intellectuels et les dirigeants sionistes vont surtout s’appuyer sur le récit biblique qui deviendra omni présent dans la conscience collective des pionniers sionistes de la première moitié du 20e siècle et des Israéliens des premières années de l’Etat d’Israël.

Si la primauté est accordée à la Bible au détriment de la tradition juive, et tout particulièrement du Talmud, des voix sionistes laïques s’élèvent toutefois pour que la tradition juive ne soit pas écartée complètement. Ainsi, Nahman Syrkin, théoricien influent du sionisme socialiste, fait valoir que la tradition est inséparable de l’expérience juive à travers les siècles. Il faut donc la conserver en modifiant son contenu ou introduisant de nouveaux contenus.

On voit donc que dès le début du 20e siècle de nombreux Juifs non religieux acceptent à la fois la Bible comme source centrale de mémoire collective juive et la tradition juive qu’ils entendent actualiser en introduisant notamment de nouveau contenus. En revanche, ils rejettent tout monopole rabbinique sur son interprétation. Ils veulent célébrer les fêtes et les principaux événements du cycle de vie, mais sous des formes adaptées à leurs valeurs humanistes. Ils veulent offrir à leurs enfants une éducation juive qui ne soit pas sous l’emprise des dogmes religieux.

C’est ici qu’il faut évoquer une personnalité incontournable dans ce processus de maintien et d’actualisation de la tradition juive dans une perspective laïque : Berl Katznelson. Véritable maître à penser du sionisme travailliste au sein du yishouv (communauté juive de Palestine sous mandat britannique) durant les années 30 et 40, ce journaliste a participé à la création de deux instruments encore indispensables à la démocratie israélienne : la caisse d’assurance maladie (Kupat Kholim) et la centrale syndicale travailliste, la Histadrout. Il est également le fondateur du journal Davar, le quotidien de la Histadrout dont il sera le premier rédacteur en chef jusqu’à sa mort en 1944.

Ce brillant intellectuel rappelle dès 1934 l’importance qu’il accorde à la préservation des traditions et des symboles que le peuple juif a sanctifiés pendant des siècles. Dans un article resté célèbre, il met en garde contre la perte de ces symboles et dénonce l’état d’esprit qui fait table rase du passé au sein du monde juif laïque, et tout particulièrement au sein des mouvements de jeunesse sionistes. « Une génération innovante et créatrice ne jette pas aux orties l’héritage des siècles », précise-t-il. « Elle l’examine, l’étudie, s’en éloigne ou s’en rapproche. Il arrive qu’elle reprenne une tradition existante et l’enrichisse. Et elle peut aussi fouiller dans un tas de vieilleries et découvrir des pièces oubliées : elle décape alors la rouille qui les recouvre et ressuscite une tradition ancienne susceptible de nourrir l’âme de la génération qui innove »[1].

Cette très belle déclaration a été évidemment citée à de nombreuses reprises lors de célébrations de mouvements de jeunesse mais aussi à chaque fois qu’il s’agissait de légitimer l’usage de symboles traditionnels juifs dans un usage profane et laïque.

Et pour Katznelson, le meilleur exemple de ces symboles historico-religieux dont la valeur ne s’est jamais démentie au fil des temps est la fête de Pessah. Ainsi, un an plus tard, en 1935, Katznelson explique pourquoi Pessah incarne la mémoire historique du passage de la servitude à la liberté, et le symbole de la libération imminente du peuple juif. « Un peuple commémore depuis des millénaires le jour de sa sortie de l’esclavage ! A travers les affres de la servitude et de l’Inquisition, de la conversion forcée et des pogroms, la nation porte en son cœur la nostalgie de la liberté sous une forme populaire qu’aucune âme d’Israël ne peut oublier, les pauvres et les indigents en particulier. De père en fils, à travers toutes les générations, la parole de la sortie d’Egypte a été transmise comme un souvenir personnel qui ne s’oublie pas. A chaque génération, tout homme doit s’imaginer que c’est lui qui est sorti d’Egypte »[2].

Et de conclure son article par ces mots qui resteront dans la postérité : « Quel instinct de liberté aussi profondément enraciné dans le cœur du peuple devait-il avoir au printemps de ses jours pour créer une œuvre aussi géniale à transmettre de génération en génération ? Devrions-nous le renier ? ». Nous avons tous envie de lui répondre non évidemment. Et c’est ce qui explique le succès des célébrations juives laïques de Pessah.

Depuis de nombreuses années, le Centre communautaire laïc juif (CCLJ) organise un Seder de Pessah. Notre volonté est de célébrer cette fête juive en nous inspirant de nos traditions, de notre culture que de notre expérience historique, pour donner un sens actuel à Pessah et au Seder, dans la perspective d’une transmission de culture et d’identité inscrites dans le présent, et d’une prise de conscience des défis auxquels est confronté le peuple juif.

En célébrant cette fête éminemment symbolique dans la mémoire historique juive, les Juifs laïques renforcent leur attachement aux valeurs émancipatrices des Lumières et des droits de l’Homme. Ils s’inscrivent aussi dans une continuité juive introduite par le judaïsme rabbinique et perpétuent ainsi une tradition séculaire d’expression d’opinions diverses dans un esprit de justice, d’égalité et de liberté véhiculées par les sages du Talmud.

Cette fête célébrant la fin de la servitude et la liberté retrouvée est aussi une occasion pour de nombreux Juifs laïques de réactualiser le message contenu dans une maxime d’un des plus grands sages du Talmud, Hillel l’ancien : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, Que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? ». Symbolisant la libération du peuple juif, Pessah doit nous inciter à ne pas faire preuve d’indifférence envers l’oppression que subissent tous ceux qui sont encore privés de leurs droits individuels ou collectifs.

De manière exemplaire, la fête de Pessah montre comment une expérience particulière peut nourrir une quête universaliste. Et de la même manière, cette fête de la liberté doit rappeler aux Juifs religieux qu’ils risquent de se perdre, mais aussi de perdre leur identité, s’ils oublient le message universel contenu dans leur tradition et dans leur expérience historique.

 

[1] In Denis Charbit, Sionismes, textes fondamentaux, éd. Albin Michel, Paris, 1998, p.460.

[2] Ibid., p.461.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/