Hommage

Mony

Lundi 14 décembre 2020 par André-Jacques Neusy & Pierre Mertens

J’écris ces quelques mots non pas pour saluer la mémoire de Mony mais surtout pour exprimer l’amitié fraternelle, et l’amour qui me lie à lui et à sa famille Olga et Michael ; pour exprimer mon admiration pour sa vie magnifiquement menée.

 

Je remercie la Destinée, Ha Shem pour la vie de Mony, moi qui étais à la recherche de l’ami inconnu quelque part dans ce vaste monde et de l’incroyable chance de me l’avoir fait rencontrer, de devenir l’ami d’un tel homme.

Comme beaucoup j’ai une dette envers Mony, mais un genre de dette qui ne se paye pas, c’est une dette dont on ne s’acquitte jamais mais qui s’inscrit subrepticement dans notre âme.

J’ai rencontré Mony a la faculté de médecine, lui marocain de naissance, venant de Paris où il avait étudié à l’Alliance Israelite Universelle, imprégné de la pensée d’Emmanuel Levinas et autres grands penseurs de la noble culture philosophique israélite ; moi escapé d’Afrique pour poursuivre mes études de médecine, échappé d’un Congo en tourmente, issu de la tradition huguenote, ayant vécu une vie de contradictions dans un pays héritier d’ une tragédie empreinte de racisme et de colonialisme.  D’emblée, dès le moment où nous nous sommes rencontrés Mony et moi nous sommes reconnus. Je me souviens très clairement de l’échange que nous avons eu quand il m’a invité dans son appartement près de la fac à la fin de la première journée de stage que nous faisions à Bordet en Juillet 1967. Car il n’y avait pas de ‘small talks’ avec Mony. Deux êtres différents, avide de connaissances, d’amitié et d’amour, partageant la même conviction que le langage, bien plus qu’un système de convention et de symboles, est trop souvent utilisé comme outil moralisateur de communication et de domination. Et depuis, au fil du temps cette conversation n’a plus cessé jusqu’il y a quelques jours.

Dès le début, avec la générosité qui le caractérisait, Mony a partagé ses passions pour l’univers des idées, la philosophie, l’histoire, les sciences, l’art. Rien n’échappait à sa dévorante curiosité. Mais le point focal de nos échanges était sa passion pour la justice entre les hommes, passion qui était dans son ADN dès sa naissance, immergé par l’universalisme de sa tradition israélite. Il partageait ses idées, livres, discutant et disputant ses idées occasionnellement illustrées de commentaires talmudiques. Ouverts à la critique de nos propres traditions philosophiques, nous parlions jusque tard dans la nuit de philosophie, sciences, des évènements politiques et affaires du monde, d’Israël-Palestine avec l’enthousiasme et l’énergie de ceux qui ont la conviction que tout est possible aux hommes de bonne volonté.  

Que dire de la soif de Mony d’intégrer dans sa pensée l’apport des mathématiques, de la thermodynamique, de formules scientifiques, la théorie générale des systèmes, de l’art, la musique, l’application de modèles physiques ? Ce cheminement de la foisonnante pensée de Mony avait un vecteur sous-jacent pointé vers l’homme et la dure réalité de sa vie. Comment appliquer cette richesse de découvertes et de recherche au bénéfice de ses semblables ? D’édifier un monde meilleur, pacifique et juste, plus équitable, soulager la souffrance sous toutes ses formes ? Quels souvenirs mémorables…

Mony, un leader naturel fut président des étudiants juifs de Belgique à une époque marquante, l’année 1968. C’est là où j’ai pris pleine conscience de l’être exceptionnel qu’il était. Il fut de tous les combats pour le respect des autres, la liberté, le droit de tout un chacun de vivre en pleine liberté et de revendiquer sa différence dans la paix et le respect des autres. Il avait une étonnante capacité de réunir les opposés apparemment inconciliables autour de sa personne.

Pour ceux qui ont connu le premier logement de Mony à Bruxelles, son appartement était une bibliothèque incomparable, le témoignage de son esprit insatiable où se mêlait l’odeur des livres, l’arôme des idées, la poussière de rêves disparus et des fragrances de mondes multiples passés et à venir, la science-fiction dans lesquels Mony circulait allègrement, des mondes parallèles qu’il intégrait tout naturellement dans la vie contemporaine de tous les jours. Je me souviens que souvent la science-fiction était en retard sur son imaginaire. Mony habitait un site au nom prémonitoire, rue de la source. Et Mony est devenu la source : celle de l’amitié, de l’amour, de la joie de l’esprit, de la solidarité et de la fraternité. Et cette source est devenue une fontaine quand Olga et Mony sont devenu partenaires pour la vie. Deux être merveilleux, différents, semblables mais si complémentaires, Olga et Mony sont devenu inséparables, ont développé leur alliance de vie basé sur les mêmes valeurs et idéaux, les mêmes combats auxquels ils n’ont cessé de se dévouer. Converser avec Mony et Olga, c’était à chaque fois sentir le tressaillement de l’esprit, le frémissement à chaque fois renouvelé de co-découvrir ensemble de nouveaux horizons. 

En sortant de la faculté de médecine, Mony et moi nous sommes retrouvés aux USA à New York pour poursuivre nos formations, lui en psychiatrie et thérapie familiale et moi dans une autre voie de notre noble profession. Mony fut d’emblée accueilli et nommé membre de la faculté d’Albert Einstein College of Médicine (Yeshiva U) et a continué son œuvre dans le Sud du Bronx, en ce moment un quartier insécurisé, très pauvre où vivait une population discriminée historiquement avec d’énormes besoins socio-psycho-économique et manque d’accès à la santé. Pour cet apôtre de la thérapie familiale et psychiatre extraordinaire sa grande famille était L’humanité. Pour Mony, il ne faisait aucun doute que c’était bien là, dans le Sud du Bronx que se trouvait son champ d’action, sa place. Il ne pouvait rester indiffèrent particulièrement quand le droit à la santé était ignoré par une idéologie cynique où les pauvres et migrants illégaux étaient utilisés comme boucs émissaires pour des politiques dont l’idéologie était en faillite.  Il a fait partie de tous les combats pour la liberté de l’homme, des droits civiques, contre l’antisémitisme, le racisme, insistant que l’équité en santé passait d’abord par l’équité sociale.

La vie et la maladie ont cruellement testé Mony, Olga et Michael mais ils ne se sont jamais avoués vaincu. Leur courage et persévérance furent tout simplement exceptionnelles. Sur son lit d’hôpital Mony se souciait plus du sort des autres, concerné par les difficultés temporaires que ma famille et moi traversons suite à la pandémie que par sa santé.  Quelle leçon de compassion, de générosité, d’altruisme et de courage.

Parmi les traits marquants de la personnalité de Mony est sa gentillesse, sa générosité et son humanité. Il avait ce don de parler avec la même intensité aussi bien avec les puissants qu’avec les plus humbles en leur donnant toute son attention, les considérants comme ses égaux, les traitant avec gentillesse et respect, convaincu que ses interlocuteurs avaient la capacité et le courage de faire les bons choix dans leur vie. Il n’y avait pas de grands ou petits problèmes. Il y avait la nécessité de trouver des solutions équitables et justes pour ceux qui lui demandaient conseil. Mony savait conjuguer le verbe être sous toutes ses formes. Pour ce qui en était du verbe ‘avoir’, il l’a trop souvent ignoré à ses dépens.

Je voudrais conclure en mentionnant une anecdote qui s’est passée un soir à New York dans les années 70 et que m’a rappelé notre ami commun Arié Mandelbaum, qui à cette époque était en visite à New York. Mony et Olga vivaient à Greenwich Village a un pâté de maison de mon appartement où ce soir-là nous passions la soirée ensemble avec quelques amis. C’était la célébration de Kipour quand soudain nous entendîmes sonner le Shofar, venant de l’autre côté de la rue. Avec Mony et Arié nous allâmes voir ce qui se passait et découvrîmes un jeune homme émacié, sans-abri, portant une longue barbe et une kippa qui ne parvenait pas à contenir sa chevelure éparpillée. Cet homme était accompagné de son chien malnutri rattaché à son maitre par une corde et qui ajoutait ses jappements joyeux au son du shofar. Ce jeune homme faisait partie d’un mouvement ‘Jews for Jesus’ et qui, pour célébrer la nouvelle année juive sonnait constamment le shofar tout en chantant et proclamant bien fort ‘Jesus saves’. Mony entra en conversation avec lui et à la fin, lui donnant l’accolade lui a dit en Anglais ces mots merveilleux : ‘ my very dear, please stay who you are‘ (mon très cher, s’il te plait reste qui tu es….).

Mony a passé sa vie sur cette terre en se battant avec courage pour ses idéaux. Il nous laisse un héritage considérable- à nous de l’honorer et de le préserver.

Puisse sa si belle âme, sa Shekina continuer à nous éclairer, nous et notre humanité qui en a grand besoin. Merci, merci, merci…

***

Hommage de Pierre Mertens à Mony Elkaïm

Mony Elkaïm, qui devait devenir docteur en neuropsychiatrie et dont la réputation a, depuis longtemps franchi les frontières, était d’origine juive et marocaine. Se mettant très tôt à l’écoute de la souffrance des hommes, et de leurs conflits intérieurs, comment s’étonnerait-on qu’il le fut aussi au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Il en avait une approche systémicienne… Il a milité toute sa vie pour que soient reconnues conjointement l’existence de l’Etat d’Israël et celle d’un Etat palestinien.

C’est à ce carrefour qu’il nous fut donné de le rencontrer. C’est à ce même carrefour que la mémoire nous ramènera inlassablement à lui.

Pour retrouver cet homme doté de cette vertu au fond si rare et irremplaçable : la cohérence. La même qui l’avait amené à souscrire à l’antipsychiatrie initiée par son ami Félix Guattari.

Ajoutons que son voyage ne put s’accomplir qu’aux côtés de sa femme Olga qui, tout au long, partagea ces valeurs et y souscrit encore aujourd’hui.


 
 

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  • Par Elena Palumbo Mosca - 15/12/2020 - 23:30

    Merci, Mony et Olga, d'avoir accepté mon amitié et de m'avoir toujours accueillie chez vous avec amour. Je pense à vous avec beaucoup d'émotion en ce moment.

  • Par Nany Nosratabadiy - 16/12/2020 - 12:19

    Quel magnifique hommage à Mony et Olga
    Tout mon respect
    Nany