Culture

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mardi 5 Février 2013 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°771

 

Gwenaëlle Aubry, Partages, Mercure de France, 182 p.

Je craignais en abordant ce roman dont je ne connaissais pas l’auteur, par ailleurs philosophe et bardée de diplômes, je ne sais quelle vision un peu simple, ou simplifiée, du conflit israélo-palestinien. Une vision superficielle en noir et blanc, où le bon et le méchant sont clairement, hâtivement identifiés. Un peu trop de bons sentiments, quels qu’ils soient, le tout bien politiquement correct. Bref, j’allais marcher de clichés en stéréotypes.

Eh bien non, j’avais bien tort. Il y a là, dans Partages (le titre vaut programme), une indéniable probité morale, une tenue intellectuelle (outre un authentique talent littéraire, ce qui ne gâte jamais rien) qui fait qu’on adhère au propos, aux personnages, à la vision, au ton surtout qu’a adoptés l’auteure : à la fois lyrique et grave. Le prétexte narratif de ce poème à deux voix contrapunctiques, c’est la non-rencontre de deux jeunes filles du même âge, d’une singulière gémellité, l’une juive l’autre palestinienne, habitant la même terre ou quasi, vivant à quelques kilomètres l’une de l’autre, mais en même temps si éloignées. Il n’y aura eu au total qu’un furtif regard dans un miroir de la Vieille Ville, et voilà tout. Pour Sarah, l’Arabe, c’est le danger, le terroriste potentiel qui ne lui inspire que la peur. Pour Leïla, le Juif, c’est l’usurpateur, celui qui est venu et leur a tout pris. Au camp où elle habite, les enfants jouent au Martyr et au Juif, le premier faisant exploser le second. Leïla, enfant, entendait parfois un coup de feu : c’était un gamin abattu, simplement sorti chercher du pain. Heureusement, les ventres des femmes engendrent des guerriers… Quant à Sarah, avec sa mère elle est arrivée encore lycéenne des Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre, laissant le père rétif aux voyages. D’un attentat à l’autre : Sarah sera témoin du terrorisme au marché de Mahane Yehuda (qui entraine une explosion de joie dans le camp autour de Leïla); dès lors, elle va rompre avec une vision idyllique et manichéenne, où les Palestiniens sont forcément victimes et « nous » forcément bourreaux. Il faut se normaliser, dit-elle, accéder enfin, comme les autres, à l’injustice, voire à la haine. Ce roman, clairement engagé, annonce la couleur : « Les Etats, comme les hommes, naissent dans le sang et les cris, tout procède de la violence, mais cette violence que nous avons faite aux autres et qu’ils subissent encore, nous ne pouvons continuer à la nier ». Et de citer Moshé Dayan qui disait en 1956 : « Nous leur avons pris leurs villages et leurs terres, nous ne pouvons pas leur en vouloir de nous haïr ». Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce livre, quoi qu’on en pense au fond, est écrit avec amour, et même ahavatIsraël. J’en veux pour preuve la page admirable que l’auteure consacre au Yom HaShoah à Jérusalem, évocation saisissante et d’une grande profondeur. Les pages sur la mémoire juive dont Sarah est dépositaire trouvent leur pendant dans celles, toutes aussi fortes, sur la mémoire palestinienne, faite des noms égrenés des villages détruits au printemps 1948, les habitants tués ou chassés de leurs maisons aussitôt détruites, futurs réfugiés des camps du Liban, de Jordanie, de Syrie, de Gaza… Dire la séparation, l’incompréhension et la nécessité absolue, urgente, de la rencontre, tel est en somme le message de ce roman vibrant, sensible, incarné, humain pour tout dire. C’est mieux, à tout prendre, qu’un énième essai politique.

Serge Peker, Felka, une femme dans la Grande Nuit du camp, éditions M.E.O

Felka Platek était la femme de Felix Nussbaum, ce grand peintre juif allemand, et elle-même fut une artiste, juive polonaise. Ils furent tous deux déportés à Auschwitz en juillet 1944 depuis la Belgique. C’est elle que Serge Peker fait ici parler à la première personne, à la veille de mourir. Elle s’adresse à Félix, retrace ce qui fut leur vie, et elle le fait selon un procédé original qu’invente l’auteur, à partir de tableaux de Nussbaum, peintre auquel le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris a consacré naguère une grande exposition. Deux vies croisées, donc, dont on suit chronologiquement le déroulement, deux destins restitués à partir de scènes picturales qui tiennent parfois du fantasme ou du rêve. L’écriture de Serge Peker, poétique et intense, restitue ce combat de l’art, de la vie et de l’amour (tout cela ici ne fait qu’un) contre la mort, contre la barbarie. H.R.

Otto Dov Kulka, Paysages de la Métropole de la Mort, Albin Michel, 204 p.

Professeur émérite d’histoire juive contemporaine à l’Université hébraïque de Jérusalem et membre du comité exécutif de Yad Vashem, Otto Dov Kulka est connu pour ses travaux sur les Juifs sous le nazisme. Déporté à Auschwitz à l’âge de 11 ans, il revient dans ce livre sur ce « paysage de cimetière ». Ni témoignage historique, ni mémoire autobiographique, ce livre a été écrit à partir de souvenirs et de réflexions enregistrés entre 1991 et 2001 : « Ce sont les réflexions d’un homme aux abords de la soixantaine et plus tard, retournant dans sa tête les fragments de souvenirs et d’imagination qui lui sont restés du monde de l’enfant pensif de 10-11 ans que j’ai été ».

Michael Kumpfmüller, La splendeur de la vie, Albin Michel, 290 p.

Alors qu’il séjourne en juillet 1923 avec sa sœur à Müritz, petite station balnéaire de la Baltique, Franz Kafka rencontre Dora Diamant. Il vient d’avoir 40 ans et il est gravement malade; elle en a 25, et elle est la vie même. Elle sera son dernier amour, probablement le plus accompli, certainement le plus poignant. Une fois l’été passé, Kafka rejoint Dora Diamant à Berlin, où ils vivront ensemble. Sous une atmosphère délétère de crise économique et de montée de l’antisémitisme, lui le Juif assimilé, coupé de la tradition, et elle la Juive de l’Est, issue d’une tradition religieuse, rêvent de Palestine et sont heureux. Onze mois après leur rencontre sur la Mer baltique, Kafka meurt dans les bras de Dora Diamant dans un sanatorium près de Vienne. En s’imprégnant des journaux, de la correspondanceet des carnets de Kafka, Michael Kumpfmüller réussit la prouesse de restituer ce monument de la littérature mondiale, présent à travers le regard aimant de Dora, jeune femme consciente de la grandeur de son œuvre, mais avant tout amoureuse de lui. N.Z.


 
 

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