Le témoin

Henri Weber, une vie à gauche

Mardi 2 juin 2020 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1064

Légende du mouvement trotskiste dans sa jeunesse, Henri Weber incarnait la possibilité et l’impossibilité des révolutions, puis décida de se convertir à la social-démocratie alors que François Mitterrand promettait de ré-enchanter le socialisme. A gauche comme à droite, sa disparition, à l’âge de 75 ans, des suites du Covid-19, a suscité bien des réactions.

La scène se déroule à l’hiver 2017. Au moment où le siège historique du Parti Socialiste français se vide petit à petit pour déménager en proche banlieue, je retrouve Henri Weber dans son mythique bureau germanopratin de la rue de Solférino. L’objectif du jour est simple, mais vaste : il s’agit d’évoquer en sa compagnie l’aventure trotskiste vue de l’intérieure, 68 et ses conséquences, la perspective imminente de la révolution, puis son inexorable éloignement à mesure que le réel infligeait des claques sévères invalidant une à une les options défendues du trio Marx-Lénine-Trotski. Tout un programme…

Sitôt le magnéto lancé, Weber se raconte. Au tout début des années 1960, il fut recruté par un cador qui faisait déjà parler de lui, Alain Krivine, et ne tarda pas à imiter son illustre aîné pour devenir, sous peu, une icône de la gauche radicale. Devenu rapidement pilier de la JCR, puis co-fondateur de la Ligue Communiste Révolutionnaire, Weber fut de ceux qui rêvèrent et travaillèrent ardemment à la survenue de la révolution en Europe et dans le monde, avant de se résoudre à laisser tomber l’outrance, la violence et les idées qui sentent la poudre pour leur préférer le confort certes un peu bourgeois, mais néanmoins redoutablement efficace de la social-démocratie, celle-là même qui prépare les évolutions de la société sans trop de heurts…

Cette première rencontre avec Henri Weber n’a rien d’anodin. Elle portera même ses fruits. Et même si ce dernier ne saisit pas d’emblée pour quelle raison je viens l’interroger deux longues heures durant, en m’attardant sur les anecdotes et les détails, il se prêtera volontiers au jeu de l’interview dans son style caractéristique : celui du titi parisien gouailleur mêlé à un je-ne-sais-quoi d’ashkénazitude le faisant paraître parfois hautain, sévère et définitif dans ses jugements. Je peux bien l’avouer aujourd’hui : à côté d’Henri Weber, je me suis senti tout petit. Cette impression ne m’a jamais quitté, alors même que j’ai été amené à le revoir des dizaines de fois. Beaucoup de sentiments s’entremêlaient à chaque fois que le grand Henri prenait la parole : son charisme naturel, sa faculté à raconter la marche du monde comme un tout cohérent, son expérience vaste, impossible à reproduire à l’heure du Nouveau Monde, évidemment, forçaient le respect. Pour l’enfant gâté que j’étais alors, son chemin de vie le classait dans la case des aventuriers du terrible 20e siècle. Une trajectoire purement héroïque…

Espoirs révolutionnaires et lendemains qui déchantent

Weber, s’il fallait le résumer, a incarné la gauche, d’un bout à l’autre. Né le 23 juin 1944 à Leninabad (aujourd’hui Khodjent, Tadjikistan), mort le 26 avril 2020 en Avignon, des suites du Covid-19. Entre temps, il y eut l’espoir révolutionnaire et les lendemains qui déchantent. Après ses années furieuses dans les cellules trotskistes citées plus haut dont il fut l’un des dirigeants emblématiques, notre « camarade » connut une fascinante conversion à la social-démocratie, à l’orée des années 1980. Mitterrand promettait alors de changer la vie. Doué, élégant, Laurent Fabius représentait alors le meilleur de cette nouvelle génération socialiste promise à gouverner la France pour longtemps. Weber, jamais avare d’une manœuvre, décidait alors de se mettre dans son ombre pour mieux l’aider à atteindre ses objectifs… « Quand on comprend qu’on ne peut pas révolutionner le monde, on le réforme », avait-il coutume d’expliquer. On le retrouvait, dès lors, promener sa grande carcasse dans le secret des cabinets ministériels.

Weber n’avait pas son pareil pour mener bataille. Il adorait également former les troupes aux prochains combats. C’est ainsi qu’au cours de la décennie 1990, il se retrouva à la manœuvre, au cœur du réacteur socialiste, là où son empreinte fascinait des générations de militants qu’il formait avec exigence. C’est ce parcours que j’étais spécialement venu écouter, questionner, mettre en valeur.

Quelques mois après notre première entrevue, Henri Weber devint un des héros des Petits Matins Rouges, essai racontant l’évolution, puis la perdition de la pensée trotskiste au fil des dernières décennies. Il fut un des premiers lecteurs du livre avant d’accepter, en infatigable et généreux passeur, d’en faire la promotion à l’occasion d’un joli débat organisé par la fondation Jean-Jaurès, son dernier refuge. Mais revenons à l’essentiel.

Ce jour de décembre, rue de Solférino, Henri Weber s’est petit à petit livré. Lorsqu’on lui demandait de nous résumer quel rôle il jouait, jadis, au sein de la LCR, sa réponse n’éludait rien : « J’y fus d’abord un grand croyant, un mystique ! Et même un prophète puisque j’ai été chargé des questions idéologiques », expliquait-il. « Puis, l’expérience s’accumulant et le savoir aussi, j’ai fait la critique de cette position, l’ai remise en cause. Je suis ainsi passé du communisme révolutionnaire à la social-démocratie. Unitinéraire que je juge éminemment positif ! » Nous l’interrogerions ensuite sur ce qui pouvait demeurer du trotskisme, à notre époque. On jouait alors volontairement les candides, en attendant une réponse catégorique. S’agit-il d’une grille de lecture toujours intéressante ? « Oh non, pas du tout ! », répondait-il du tac au tac… Puis Weber sortait sa Kalachnikov : « Toutes les grandes problématiques du trotskisme ont été absolument invalidées. La révolution permanente, peau de zob ! La théorie de l’Etat ouvrier dégénéré, également. Celle de la révolution prolétarienne socialiste dans les pays de l’Est, sans parler des révolutions à l’Ouest : échec ! Reste que Trotski avait prédit la guerre. Et même la destruction des Juifs d’Europe, avant tout le monde. Trotski pensait que le capitalisme serait remis en cause au cœur de l’Europe, alors même que le système a été secoué dans ses limites, mais dans l’espace colonial. Face à cela, on peut avoir une attitude de croyant et donc opérer un déni de réalité. Mais si on a une attitude rationnelle, on tire comme conclusion que la théorie est fausse… ».

Une vie de roman

A l’ère d’Amazon, de Google et de Netflix, le seul fait d’évoquer la possibilité d’un communisme triomphant paraît totalement surréaliste. Il ne faudrait pourtant pas oublier que l’hypothèse de la mise en commun de l’appareil productif, de ses fruits et de toutes les richesses de l’humanité fut un rêve partagé par des centaines de millions d’ouailles durant des décennies, parmi lesquelles une avant-garde juive des plus fécondes. Et si l’aventure rouge tourna rapidement au vinaigre (et surtout au goulag) pour cette dernière, il y eut, dans l’océan communiste aveugle, un espoir longtemps jugé salvateur : Trotski. De son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein. Autrement dit : une version idéale du communisme expurgée de son désir d’administration et de ses futures dérives autocratiques.

Immense lettré, tribun polyglotte, Trotski constituait l’incarnation vivante du mythe du Juif errant. On peut même dire qu’il agissait comme un aimant sur des générations de jeunes militants de gauche. « Il était pour nous comme un appel romantique », se souvient Weber. « La jeunesse non politisée se reconnaissait dans James Dean, la politisée dans Guevara. Et lorsqu’on voulait franchir un cap, lorsqu’on avait soif de théorie, on convoquait Trotski… C’était un théoricien de haut vol, un excellent orateur, une plume acérée, facile à lire, mais également un organisateur hors pair. Deux fois président du Soviet de Petrograd. Créateur de l’Armée Rouge. On était fasciné. On s’identifiait au bonhomme… ». Weber se souvenait de sa glorieuse jeunesse sans nostalgie aucune. Il avait failli mettre la France à feu et à sang. Puis était passé à autre chose, assez simplement ! Un beau jour, après une longue introspection -d’aucuns appelleraient ça un retour à la raison-, il dressa le bilan de son action révolutionnaire, la jugea finalement décevante, et claqua la porte de la LCR. « Je pouvais très bien publier un texte disant clairement : “Votre analyse ne tient pas debout, elle est déniée par tous les faits qui s’accumulent depuis des décennies, elle n’a aucune chance de réussir. Nous, trotskistes, sommes dans une impasse totale. Il faut bâtir une autre gauche, réformiste, vraiment de gauche ! ” J’aurais pu. Mais c’étaient des amis, et je ne l’ai pas fait. Le texte existe. Je ne l’ai jamais sorti… ». Voilà. Weber ne se fâcha ni avec Bensaid, ni avec Krivine. Il était passé du côté de la gauche de gouvernement. Il vécut une vie de roman…

Ce jour-là, la discussion se poursuivit jusqu’au diner. Je me souviens qu’en quittant Henri Weber, je lui avais demandé, par simple curiosité, si la fameuse blague juive « Pourquoi ne parle-t‑on pas yiddish au bureau politique de la Ligue communiste ? Parce que [Daniel] Bensaïd est séfarade ! » était une pure création. « Ca, jeune homme, je vais vous dire, ça vient d’Annie Kriegel. C’est une de ses créations ! Qui d’ailleurs ne reposait sur aucun fond de vérité, car, pour tout vous avouer, personne ne parlait vraiment le yiddish à la LCR. On baragouinait. Seulement, avec le temps, le bon mot a fini par s’imposer… ».


 
 

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