Portrait

Harry Halbreich, au-delà de la musique

Mardi 6 septembre 2016 par Martine D. Mergeay
Publié dans Regards n°846

Eminent savant, musicien, écrivain et bouillant polémiste, Harry Halbreich a quitté ce monde en juin. Apaisé.

 

On pourrait évoquer la vie et les œuvres d’Harry Halbreich à l’infini, lui tresser les palmes académiques, en faire le héros d’un roman, d’un opéra ou même d’un film, forcément burlesque, on sera toujours à côté -à vrai dire : en-dessous- de ce que fut cet homme surdoué, prolifique et inclassable.

Atteint d’un cancer, il a quitté ce monde le 27 juin dernier, à l’âge de 85 ans. Ses derniers écrits -dont certains extraits furent lus à ses funérailles- révèlent le passage d’une recherche à une autre, de la musique à l’au-delà de la musique, de l’art du temps à l’éternité, hors du temps, de la solitude de l’enfant orphelin (qu’il devint, dans des circonstances tragiques, à l’âge de 12 ans) à la confiance absolue en un Autre, immensément bon.

Ce ne fut pas la moindre des surprises provoquées par cet homme qui n’en fut pas avare, habité depuis toujours par ce mélange d’intelligence (de génie) et de passion qui suscite à tout le moins la fascination et, le plus souvent, l’adhésion. 

De nationalité belge, Harry Halbreich est né à Berlin, dans une famille juive, en 1931. A l’arrivée des nazis au pouvoir, il gagne la France avec les siens et y séjourne jusqu’à ce que les rafles de Vichy contraignent la famille à fuir vers la Suisse. En tentant de passer la frontière à pied, ses parents, surpris par une tempête de neige, mourront de froid, laissant derrière eux le jeune garçon et sa sœur Janine. Recueillis par des proches, ceux-ci seront élevés en Suisse, et c’est tout naturellement au Conservatoire de Genève qu’Harry Halbreich entreprend l’étude de la musique, dans la classe du compositeur Joseph Lauber. Il poursuivra sa formation à Paris, à l’Ecole normale de musique, avec Arthur Honegger et Tony Aubin, et au Conservatoire national supérieur de musique, avec Norbert Dufourcq et celui qui lui ouvrira un chemin de lumière, Olivier Messiaen. Il s’établira ensuite à Bruxelles ; son épouse Hélène et lui auront trois enfants -Marielle, Sophie et Frédéric- et bientôt huit petits-enfants.

On notera que contrairement à ce qui fut souvent publié (et que l’intéressé ne s’épuisait plus à contredire), Harry Halbreich n’était pas musicologue, mais bien musicien à part entière, formé à la composition, à l’harmonie et à l’analyse.

Le respect de l’auditeur

Sa période parisienne se situe entre 1952 et 1958, une période cruciale où une poignée de compositeurs exigeants et radicaux -cette « avant-garde autoproclamée » fustigée par Harry Halbreich- écrivirent l’histoire de la musique à leur façon, pratiquant une « tabula rasa » que la Seconde Guerre mondiale et la Shoah avaient sans doute rendue inéluctable, mais provoquant une rupture avec le public qui n’est hélas pas encore colmatée.

Personnalité foncièrement indépendante, doué d’une intelligence et d’une mémoire stupéfiantes, Halbreich savait tout et avait son opinion sur tout ce qui concernait la musique, depuis le Moyen-Age jusqu’aux dernières compositions d’aujourd’hui. Il mit sa plume alerte et savante au service de monographies remarquées -de Rameau à Messiaen, en passant par Arthur Honegger ou Albéric Magnard- et d’innombrables articles de référence, tous marqués par l’engagement de leur auteur (et son goût immodéré de la controverse).

Professeur d’analyse musicale dans diverses universités internationales, critique de musique, collaborateur à la radio suisse et, jusqu’en 2015, à Musiq’3, il était pour tous -musiciens, étudiants, chercheurs, auditeurs, simples mélomanes- une inépuisable source de savoir et d’émotion, et un repère. Outre ses écrits, ses nombreuses émissions radiophoniques restent des trésors que l’on écoute désormais le cœur serré, mais traversé de reconnaissance et parfois de fou rire : à travers ses rodomontades, ses toquades, ses oukases, Harry Halbreich suscita (suscite toujours) une sorte d’euphorie par sa façon d’impliquer son auditeur, de le provoquer, de le rendre intelligent (c’est-à-dire : de le respecter), de lui ouvrir l’esprit, les oreilles et le cœur.

Sa connaissance de l’œuvre d’Olivier Messiaen -rencontré lors de ses études à Paris- avait débouché sur des écrits fondateurs (publiés chez Fayard), mais il y eut plus encore : d’ancien professeur, l’illustre compositeur français (qui partageait avec son étudiant l’amour de la montagne (et pourtant…) et le « don mystique ») devint son ami et, à travers sa musique et ses écrits, son guide spirituel. En 2009, à la fête de Pâques, Harry Halbreich s’était fait baptiser.


 
 

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