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Georges Bensoussan "L'Alliance israélite universelle"

Vendredi 20 mars 2020 par Nicolas Zomersztajn

Dans le sillage de ses travaux consacrés aux Juifs en pays arabes, l’historien Georges Bensoussan vient de publier L’Alliance israélite universelle, 1860-2020 (éd. Albin Michel). Il y retrace l’histoire de cette organisation ayant joué un rôle majeur dans la défense des Juifs d’Orient ainsi que dans leur éducation.

 

Suite à des incidents antisémites (les affaires de Damas et Mortara) ayant éclaté au milieu du 19e siècle, des Juifs français, ou plutôt de « Français israélites », portés par l’idéal émancipateur de la Révolution française et soucieux de doter les Juifs d’une organisation capable de secourir les communautés juives en détresse, créent en 1860 à Paris l’Alliance israélite universelle. D’emblée, cette organisation juive met en avant sa particularité : cette aide ne peut être efficace qu’à travers l’éducation. D’où la création d’un réseau scolaire dans les communautés juives d’Orient, c’est-à-dire du Maghreb (à l’exception notoire de l’Algérie), du Moyen-Orient et des Balkans.

Les membres fondateurs de l’Alliance israélite universelle vont s’efforcer de transmettre dans les communautés juives d’Orient le fondement de la doctrine émancipatrice du franco-judaïsme : être juif dans la sphère privée et citoyen dans la sphère publique. Mais c’est aussi pratiquer le judaïsme sans qu’il soit un culte archaïque. C’est la raison pour laquelle les écoles de l’Alliance israélite universelle créées au Maghreb et au Moyen-Orient luttent activement contre les superstitions, les dogmatismes et la bigoterie des communautés juives de ces pays, sans jamais toutefois leur imposer l’athéisme.

« Régénérer » les Juifs d’Orient

Il est surtout question de « régénérer » les Juifs d’Orient. La charte de l’Alliance israélite universelle (AIU) y fait explicitement référence. Si ce terme a une consonance péjorative aujourd’hui, il est valorisé en cette fin de 19e siècle lorsque la régénération s’opère à travers l’éducation. Il s’agit donc d’apporter aux Juifs d’Orient le savoir et l’instruction, de les initier à la démocratie et à ses valeurs, de pratiquer la raison et le libre examen, et de leur permettre de garantir le règne du sujet sur la communauté.

La création d’écoles juives en terre d’islam va aussi permettre aux responsables de l’Alliance de mieux cerner la réalité de la condition dans ces pays. Quand ils se rendent au Maroc ou en Egypte, ils peuvent voir la misère dans laquelle vivent ces communautés. Ils sont aussi amenés à observer l’hostilité dont les Juifs font l’objet au sein des sociétés musulmanes. « Non seulement ils documentent cette hostilité, mais ils viennent aussi en aide à ces communautés », fait remarquer Georges Bensoussan. « C’est pourquoi les directeurs des écoles de l’AIU deviennent des espèces de proconsuls. Ils représentent l’Etat que les Juifs n’ont pas ».

Curieusement, cette vocation quasi étatique et l’idéal de régénération des Juifs prôné par l’Alliance israélite universelle sont partagés par son plus grand adversaire : le mouvement sioniste. « C’est vrai, mais il existe une différence fondamentale entre les deux », nuance Georges Bensoussan. « L’Alliance envisage la régénération des Juifs sous l’angle de l’émancipation individuelle alors que le sionisme l’envisage sous l’angle collectif : le peuple juif. L’Alliance met l’accent sur les droits de l’homme, et le sionisme sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Mais en diffusant l’idéal émancipateur des Lumières tout en maintenant une identité juive forte, l’Alliance israélite universelle porte depuis sa création une contradiction majeure qui la mènera vers sa faillite idéologique, même si elle a admirablement accompli sa mission scolaire et éducative. « En dispensant dans leurs écoles un enseignement de l’hébreu moderne et enseignant à partir de 1892 l’histoire juive postbiblique, les hommes de l’Alliance créent l’idée d’une nation juive au-delà de la Bible et renforcent l’éthos juif », souligne Georges Bensoussan. « Ils créent donc eux-mêmes les conditions d’émergence et de diffusion du sionisme auprès des masses juives. En renforçant le sionisme tout en le combattant, ils sont aux prises avec leur contradiction la plus manifeste. Les hommes de l’Alliance passent leur temps à prétendre que les Juifs étaient un peuple hier, mais répètent inlassablement que c’est une chimère de le prétendre aujourd’hui. Mais à travers le contenu de leur enseignement, ils ne font que prouver le contraire ». C’est aussi la raison pour laquelle les débats sur l’Alliance israélite universelle sont actuels et font écho aux discussions et aux questions que nous nous posons encore aujourd’hui sur l’identité juive.


 
 

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