Cinéma

"Fuocoammare" de Gianfranco Rosi

Mardi 6 septembre 2016 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°846

Ours d’or de la Berlinale 2016, le documentaire de Gianfranco Rosi fait émerger les différents visages de l’île de Lampedusa, à 200 kilomètres au sud de la Sicile, des conditions déplorables des Boat People gagnant l’Europe, au quotidien du petit Samuele, 12 ans.

 

Extérieur nuit. La tour de contrôle de Lampedusa reçoit un appel d’un bateau en difficulté. « Sauvez-nous ! », implore une voix. « Combien êtes-vous ? », dit l’homme de la tour. « - 250, à l’aide ! » - « Quelle est votre position ? », demande-t-il posément. La voix en détresse la donne dans un souffle. - « Aidez-nous ! » - « Calmez-vous », dit l’homme derrière ses écrans. « Quel type de bateau avez-vous ? », poursuit-il. Un silence profond se fait entendre, il n’y a plus de réponse. Plus de batteries ou plus de vie.

Gros plan sur Samuele au visage bonhomme style Jean-Pierre Léaud dans les Quatre Cents Coups de Truffaut. Livré à lui-même, il excelle dans l’art des catapultes, taille ses cibles dans les cactus, traverse l’ennui et la solitude. On le voit seul chez l’ophtalmologue, seul chez le généraliste. Il apprend ici laborieusement l’anglais à l’école, interroge là son oncle sur son bateau, s’initiant timidement au monde difficile de la mer qui sera forcément le sien. La mer au cœur de la vie des insulaires, la mer qui donne, prend, porte, éloigne ou tue.

Façon Jeanne Dielman de Chantal Akerman, la grand-mère de Samuele épluche des légumes dans sa cuisine rangée. Seule, elle écoute la radio de l’île. Les informations rapportent un naufrage de réfugiés près des côtes, autant de morts, puis passe la météo, puis les dédicaces de chansons. Elle appelle la station et demande de diffuser Fuocoammare avec ce message : que les auspices soient bons pour son fils en mer. On la verra raccommoder, refaire son lit sans un pli, embrasser la photo de son mari, puis un Jésus, puis une statuette de Marie. On la reverra nettoyer le poisson et préparer un ragoût de la mer et des pâtes que Samuele et son oncle mangeront dans la cuisine. L’un avec appétit, l’autre à grand bruit. Peu de mots nourrissent les échanges, limités. Le temps s’écoule lentement sur cette île dépourvue de distractions et de perspectives.

Prêts à tout pour vivre ailleurs

Comme une société ne se soucie pas d’une autre, comme un quartier ignore ce qui se passe à côté du sien, Gianfranco Rosi alterne les réalités de l’île, faisant se succéder l’urgence aux temps mornes, l’anonymat aux personnages investis, la précarité à la sédentarité. Ayant obtenu des autorisations exceptionnelles, le réalisateur saisit les arrivées de réfugiés au seuil de cet Ellis Island sans promesse. Arrivés au large de Lampedusa, ces hommes et ces femmes du Nigéria, Soudan, Somalie ou Libye, affamés et déshydratés, portant des vêtements mouillés, sont inspectés comme du bétail par des personnes en combinaisons blanches, de la tête aux pieds. Pas de sourire derrière les masques. Les secours font néanmoins en sorte de garder les familles unies. Il revient au seul médecin de l’île, assisté d’une équipe, de détecter les maladies, dénombrer les vivants, les cadavres et de tenter de réanimer les mourants, de faire des prélèvements sur les morts et les rescapés. Les arrivants sont ensuite photographiés avec un numéro. Dans un hangar où ils sont « entreposés », une femme repose son corps éreinté sur la terre ferme, une autre renverse l’eau de sa bouteille sur sa tête pour se nettoyer des larmes, de la chaleur, de la réalité. Images encore d’un centre, où l’on joue avec un ballon de fortune. Malgré trente années d’exercice, le docteur Pietro Bartolo avoue ne jamais se faire à ces tragédies, aux constats et rapports qu’il doit effectuer. Dans une séquence touchante, on le voit pratiquer une échographie sur le ventre d’une réfugiée enceinte. Il lui annonce que le premier des jumeaux est une fille, mais elle ne comprend pas. Il paraphrase cette nouvelle qu’il accueille lui-même avec le sourire, cherche studieusement le sexe du second fœtus, regrette que la médiatrice culturelle ne soit pas encore là.

L’image de cette échographie, où le médecin se réjouit d’entendre les deux petits cœurs battre malgré la grossesse malmenée, renvoie au faisceau de lumière d’un hélicoptère traquant dans la nuit un autre liquide, celui de la mer, à la recherche de la vie et de l’espoir, pour sauver des êtres prêts à tout pour vivre et renaître ailleurs. A travers ces séquences qui ne constituent pas une histoire, mais des tableaux sans sous-titres, à interpréter comme la vie, Gianfranco Rosi réalise, avec sa caméra, une imagerie de l’existence où chacun mène, seul, sa barque dans un monde de réalités qui cohabitent, souvent sans se croiser. Parfois avec des moments d’humanité. 

FUOCOAMMARE
Un documentaire de Gianfranco Rosi. Durée : 1h48

V.O. ss-t FR/NL. Coproduction Italie-France 2016
Sortie 21 septembre 2016


 
 

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