Culture/Expo

L'art européen de 1945 à 1968

Mardi 6 septembre 2016 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°846

Jusqu’au 25 septembre 2016 à Bozar, l’exposition temporaire Facing the Future : Art in Europe 1945-1968 propose une vision novatrice des grands courants artistiques européens d’avant-garde, de l’après-guerre à la révolution culturelle de 1968.

Fernand Léger, Constructeurs, 1951

Rassemblant pour la première fois des œuvres d’art créées tant en Europe occidentale qu’en Europe de l’Est, Facing the Future invite à reconsidérer l’histoire de l’art contemporain européen et à se défaire des visions stéréotypées opposant un art occidental fondé sur l’abstraction, expression authentique de la subjectivité et de l’autonomie artistique, à un art réaliste socialiste dont les auteurs cadenassés par les institutions culturelles d’un système totalitaire ne produisaient que des œuvres de propagande. Comme le suggère l’exposition, alors même que le continent européen semblait irrémédiablement divisé entre démocraties et pays totalitaires, des courants artistiques novateurs se sont développés de part et d’autre du Rideau de fer, tout au long des années 1950 et 60, menant à l’explosion culturelle de 1968, moment de libération artistique, de contestation générale, alors que l’imagination se trouve au pouvoir et que les artistes, tout comme les étudiants, les ouvriers ou des catégories sociales jusqu’alors marginalisées, manifestent leurs volontés d’auto-émancipation, de libération. Ainsi, dans sa critique de la publicité et de la culture de consommation associées au style de vie américaine, le Pop Art, loin d’être une exclusivité américaine, est aussi une invention d’artistes anglais, italiens... et russes.

La structure chronologique de l’exposition permet de retracer les grandes étapes de cette période décisive dans la genèse de l’art contemporain. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’année qui voit l’explosion de toutes les contestations et l’écrasement brutal du Printemps de Prague, malgré la Guerre froide, des artistes d’avant-garde expérimentent de nouvelles formes artistiques qui, tout en exprimant la nécessité du deuil et du souvenir des traumatismes subis dans le grand conflit, témoignent aussi de volontés comparables de dépassement d’un ordre européen fondé sur l’opposition radicale entre deux modèles de société et l’équilibre de la terreur nucléaire. Alors que l’Europe occidentale se voit inondée des produits de la culture de masse américaine, fétiches du bien-être total, et que les « démocraties populaires » d’Europe de l’Est rêvent d’égaler un même idéal de « société d’abondance », de jeunes artistes européens développent leurs théories radicales de libération de l’individu aveuglé par les visions mystificatrices de la société de consommation.

Artistes juifs d’Europe de l’Est

Parmi les œuvres de grands noms de l’art du 20e siècle -Picasso, Léger, Beckmann, Appel, Richter, Broodthaers, etc.-, l’exposition met aussi en valeur l’art d’artistes juifs issus d’Europe de l’Est, à commencer par Ossip Zadkine, grand maître de la sculpture cubiste, et son célèbre monument en bronze « La ville détruite » érigé à Rotterdam en 1953 en mémoire de la destruction de la cité portuaire par la Luftwaffe le 14 mai 1940. Citons Vadim Abramovich Sidur, « le Henry Moore russe », dont la sculpture abstraite « Treblinka » (1966) évoque l’extermination des Juifs de Varsovie. Tadeusz Kantor, plasticien, écrivain, et surtout homme de théâtre, dont toute l’œuvre inscrite dans la continuité de l’avant-garde dadaïste et surréaliste fait allusion aux violences de la première moitié du 20e siècle. Ou encore Alina Szapocznikow, survivante du ghetto de Lodz, d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, dont les sculptures réalisées à partir du moulage direct de fragments de son propre corps explorent le fétichisme associé à la figure féminine.

Parmi les artistes liés aux néo-surréalistes d’après-guerre, l’exposition privilégie Isidore Isou, Juif roumain, inventeur du mouvement lettriste et dont le film expérimental Traité de bave et d’éternité, projeté à l’occasion du Festival de Cannes en 1951, fait scandale, incitant Guy Debord à devenir lettriste : première étape de la carrière d’écrivain et cinéaste du célèbre auteur de La société du spectacle et fondateur de l’Internationale situationniste, mouvement d’avant-garde associant création artistique novatrice et pratique politique radicale et, comme le montre Facing the Future, d’une influence majeure dans l’art européen des années 60. 

Exposition 

« Facing the Future : Art in Europe 1945-1968 »

A voir jusqu’au 25 septembre 2016 au Palais des Beaux-Arts, Rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles.

Ouvert ma-di. 10h-18h (jeudi 10h-21h).

Infos  www.bozar.be


 
 

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