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Anne Sinclair, passé composé

Lundi 2 août 2021 par Anne Rozenberg

Vous vous intéressez à Anne Sinclair, femme de gauche à l’ancienne, et grande journaliste ? Vous êtes nostalgique de 7 sur 7, son émission-culte ? Son dernier livre Passé composé (éd. Grasset) ne vous décevra pas.

 

Il a y de la pudeur et de la dignité dans les mémoires d’Anne Sinclair. De la sincérité aussi. Et c’est ce qui en fait le prix, même lorsqu’elle parle de sentiments et d’événements douloureux. Pour la première fois, elle s’étend sur l’enfant qu’elle fut et sur ses rapports avec ses parents. Son père, flamboyant dont elle fit la fierté, et sa mère, malheureuse, qui l’encouragea à sortir d’une tendance à la paresse (c’est elle qui le dit !), qui lui transmit l’amour de l’art et avec qui ses relations furent plus complexes, jusqu’à la fin.

On la suit avec intérêt lorsqu’elle évoque ses années de journalisme, un métier où l’on prenait alors le temps d’interviewer les gens, où les réseaux sociaux et la haine qui y règne n’existaient pas encore. De Europe n°1 à TF1 ou encore au Huffington Post, elle l’a exercé avec passion et un travail acharné. Dans l’émission 7 sur 7, pas un sujet sur lequel elle n’avait une aisance déconcertante, qu’il s’agisse d’interroger Jacques Delors sur sa volonté d’être candidat à l’élection présidentielle (une réponse que tout la France attendait, et ce sera non) ou Madonna qui ne savait pas très bien ce qu’elle faisait sur ce plateau de la télé française. Pendant treize ans, les hommes politiques de l’époque (1984-1997) sont tous venus chez Anne Sinclair - tous, sauf Jean-Marie Le Pen pour lequel elle resta intransigeante - de même que les artistes ou les personnalités issues du monde de la culture. Et comment ne pas évoquer le plaisir que l’on prenait à regarder cette grand-messe du dimanche soir, cette joute d’une des premières journalistes femmes avec tout ce qui comptait en France.

Culpabilité et identité

Ce travail que peu de femmes exercèrent à l’époque, elle en paya le prix en culpabilité. Maman de deux garçons dont le père est le journaliste Ivan Levaï, elle s’en voulut et s’en veut toujours de ne pas avoir été assez présente pour eux.

Par ailleurs, comment pouvions-nous ne pas être sensible aux pages qu’Anne Sinclair consacre à son identité. Au regret que son père ait abandonné le nom Schwartz pour celui de Sinclair, son nom de guerre. A l’affirmation de sa judéité. « Etre juive, je l’ai dit, c’est constitutif de ce que je suis. » Interviewée par Léa Salamé sur France Inter, Anne Sinclair a ajouté qu’elle en était fière. Pour Israël, c’est plus compliqué. « Israël pour autant n’est pas au centre de mon identité. Essentiel à la survie du peuple juif, cet Etat que j’ai tant admiré, où j’ai tant d’amis, me devient de plus en plus étranger par ses dirigeants, ses choix collectifs, et sa mentalité tellement éloignée de l’Israël de ma jeunesse. »

Les journalistes français n’ont peut-être pas lu jusqu’au bout son livre, ni celui de Delphine Horvilleur (Vivre avec les morts). S’ils l’avaient fait, ils auraient remarqué et évoqué les récits croisés d’une visite que les deux femmes ont rendue ensemble au village alsacien de Westhoffen, dont une partie de leurs deux familles est issue. Leur vision des linteaux de porte portant les traces d’anciennes mezzouzot, témoignant d’une présence juive, est aussi émouvante dans un livre que dans l’autre.

Ce n’est qu’à la fin, dans Le chapitre impossible qu’Anne Sinclair évoque l’affaire DSK, qui a bouleversé sa vie. Elle le fait en grande dame, ne parlant que de son ressenti à elle, n’évoquant pratiquement pas son ex-mari. Ce n’est pas chez elle qu’on trouvera de quoi alimenter les magazines people. Non, elle ne savait rien de la vie très particulière de DSK. Oui, elle était dans le déni. Cela arrive, et elle en a payé le prix fort. On est heureux de savoir qu’après ce séisme elle ait refait sa vie et soit plus heureuse que jamais.

On ne peut que vous conseiller la lecture de ce Passé composé où Anne Sinclair rembobine ses souvenirs. Pour la description d’une époque où les opinions n’étaient pas exprimées dans la hargne, et l’honnêteté d’une femme qui compte.


 
 

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