Israël

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Mardi 2 Février 2021 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël

Le 23 mars prochain, les Israéliens iront aux urnes pour la quatrième fois en moins de deux ans. Ainsi en a voulu leur Premier ministre, Benjamin Netanyahou, dans sa quête désespérée d’une majorité qui lui permette d’échapper à la justice de son pays.

 

Car tel est l’unique objet de ces élections à répétition. Voilà pourquoi les campagnes électorales se suivent et se ressemblent. Il n’y est jamais question de l’ordre du jour de la nation, de débats d’idées, de programmes de gouvernement – le Likoud ne se donne d’ailleurs plus la peine d’en publier un, ne fût-ce que pour la forme. Il s’agit en fait de véritables plébiscites, où le corps des citoyens est appelé à statuer sur le sort d’un homme qui se trouve devant une alternative brutalement simple : le pouvoir ou la prison.

Quelles sont ses chances de transformer ce quatrième essai ? Il ne manque pas d’atouts, et d’abord lui-même. Netanyahou est le plus formidable opérateur politique que ce pays n’ait jamais connu. S’il a complètement raté la gestion de la crise sanitaire – à l’heure où je rédige ces lignes, les Israéliens, victimes de ses entourloupettes politiciennes, sont en train de subir le pic de la pandémie et un troisième confinement –, il est en train de réussir la campagne de vaccination. Fort d’un réseau de caisses maladie unique au monde, et, il faut l’admettre, de l’activisme du Premier ministre, le pays se pose en champion planétaire de la vaccination. Le calcul de Netanyahou est simple : au moment où nous irons voter, l’ensemble de la population âgée de plus de seize ans aura été vaccinée et l’économie aura redémarré. Grâce à qui ?

Par ailleurs, l’opposition de centre gauche est en miettes. Le Kahol Lavan de Benny Gantz, qui a fait pratiquement jeu égal avec le Likoud lors des trois élections précédentes, titube désormais au bord du seuil électoral. Les travaillistes n’existent virtuellement plus, le Meretz à peine, et les nouvelles formations qui ont surgi dernièrement, dont le Parti des Israéliens du maire de Tel-Aviv Ron Huldaï, ne parviennent pas à décoller dans les sondages. Pour l’instant, le Likoud caracole en tête.

Enfin, lui qui a passé sa vie politique à traîner dans la boue ses concitoyens arabes et leurs représentants à la Knesset, le voici qu’il leur fait une cour assidue. Lui qui ne s’est jamais donné la peine de se rendre dans leurs villes et leurs villages, le voici qu’il y multiplie les visites, annonce un plan d’urgence pour combattre la délinquance qui y fait rage, promet d’investir dans l’éducation et le bâtiment, se souvient avec nostalgie des infirmières arabes qui se sont occupées de ses parents et de ceux de « Sarah mon épouse ». Anti-arabe, lui ? Jamais, c’est une calomnie répandue par « la gauche et les médias ». Et ça marche, enfin, plus ou moins. Il a, en tout cas, réussi à enfoncer un coin entre la composante islamiste de la Liste arabe unie, dont il a fait son interlocuteur privilégié, et ses trois partenaires. Du coup, l’entrée de ce courant dans sa future coalition devient une éventualité. Pour avoir envisagé ne fût-ce qu’une participation externe de la Liste unie qui lui permette la constitution d’un gouvernement minoritaire, Gantz s’est fait étrillé par la droite, y compris au sein de son propre parti. Quod licet Jovi non licet bovi (ce qui est permis à Jupiter ne l’est pas aux vaches). Devant un tel cynisme, qui ferait passer Machiavel pour un benêt naïf, on reste les bras ballants. Se dit-il seulement qu’il sera désormais impossible d’accuser ses adversaires de forfaiture patriotique lorsqu’ils s’aviseront de faire comme lui ? Sans doute pas. Ce qui compte, c’est la prochaine échéance électorale, tout le reste est secondaire. Et puis, il faut toujours compter sur la mémoire courte des gens. Dans un autre registre, n’avait-il pas invité publiquement son prédécesseur, Ehud Olmert, à démissionner le jour où il a été mis en examen, car, expliquait-il à l’époque, il est impossible de s’occuper des affaires de l’Etat alors qu’on est absorbé par sa défense en justice ? Si, et alors ?

Cependant, tout n’est pas rose pour lui, il s’en faut. Les miettes de centre gauche seront bien obligées de s’unir, sans quoi la plupart ne franchiront pas le seuil électoral. Surtout, un nouvel adversaire a surgi sur la droite de Netanyahou, bien plus formidable que le pâlot Gantz : Gideon Sa’ar, un ponte du Likoud qui a fait sécession pour créer son propre parti – Tikva Hadasha, « Nouvel espoir » – crédité déjà de la deuxième place dans les sondages. Des figures de premier plan du Likoud, dont Ze’ev Elkin, un ministre ci-devant très proche de Netanyahou, ont rejoint Sa’ar. Ceux-là, il sera difficile de les traiter de gauchistes. Un vieux principe du Premier ministre, pas d’adversaires à droite, vient ainsi de voler en éclats. Sur le papier, il n’a aucune chance d’atteindre les soixante-et-un mandats fatidiques qui lui permettraient de constituer une coalition à sa main. Or, sans cela, pas de « loi française » qui interdise de juger un premier ministre en exercice. Et ce ne sont pas les seules mauvaises nouvelles auxquelles le Premier ministre doit se mesurer.

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Dans ma dernière chronique de l’an de disgrâce 2020, je disais que Trump, défait, avait adopté « une stratégie de guerre civile ». Je ne croyais pas si bien dire. On a assisté depuis aux scènes hallucinantes d’une sorte de coup d’Etat perpétré par les partisans du président, à son appel, dans l’enceinte sacrée de la plus vieille démocratie de la planète. Pour l’Amérique, l’effondrement de l’administration Trump dans une sorte de crépuscule des dieux pour pauvres aura des conséquences dont il est difficile de prévoir l’ampleur. Pour Netanyahou, il signifie la faillite d’une stratégie diplomatique fondée tout entière sur les liens avec cette administration et un Parti républicain désormais en pleine décomposition. Les hommes de Barak « Hussein » Obama sont de retour, Biden en premier. Des moments difficiles en perspective.

L’autre allié américain perdu pour lui est Sheldon Adelson, le magnat du jeu qui vient de nous quitter pour un monde meilleur. Il est impossible d’exagérer l’influence de ce personnage sur la politique de son pays –il aura été le plus gros donateur de Trump et du Parti républicain – comme sur la politique israélienne. Adelson a lancé en 2007 un quotidien gratuit nommé Israel Hayom, qui s’est assuré rapidement la plus forte circulation de la presse locale. Ce faisant, il a fait coup double : il a porté un coup dur au Yedioth Aharonot, ci-devant de loin le premier quotidien du pays et dont la ligne éditoriale était très hostile à Netanyahou ; et il a offert à celui-ci une Pravda dédiée à sa personne, à sa famille et à sa politique. Ce sont ses manœuvres autour du « Bibiton » (contraction de Bibi et de iton, journal en hébreu) qui lui valent aujourd’hui l’un de ses quatre chefs d’accusation. « La Bible n’a rien dit sur la démocratie… Dieu n’a pas parlé d’Israël comme devant rester un Etat démocratique. Donc, Israël ne sera pas un Etat démocratique, et alors ? », déclarait Adelson sans état d’âme. En exprimant son mépris pour la démocratie, il n’est pas étonnant que ce milliardaire ait puissamment contribué à pourrir la vie politique de ce pays. Lui parti, il reste à voir ce que sa veuve, une Israélienne, fera de son torchon. En tout état de cause, et même si les liens de Netanyahou et de sa femme avec le couple Adelson se sont quelque peu distendus ces derniers temps, la disparition du magnat est pour Bibi une très mauvaise nouvelle. La démocratie, ici comme aux Etats-Unis, s’en consolera.


 
 

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