Israël/Analyse

Shimon Peres, une vie au service d'Israël

Mardi 1 juillet 2014 par Denis Charbit
Publié dans Regards n°802

Le doyen des chefs d’Etat, Shimon Peres, quittera dans quelques semaines la présidence israélienne pour laisser la place à son successeur Reouven Rivlin. Retour sur la carrière du dernier des Pères fondateurs d’Israël qui après avoir longtemps suscité l’ambivalence sort par la grande porte.

Shimon Peres, ministre israélien des Affaires étrangères, signant les accords d'Oslo avec l'OLP, le 13 septembre 1993

Il est indéniable que la présidence de Shimon Peres à la tête de l’Etat a été le couronnement sinon l’apothéose d’une longue carrière politique au service d’Israël. Le vieux sage était autrefois un des « jeunes poulains de Ben Gourion » et il semble avoir conservé de cette époque révolue l’énergie et le volontarisme qui caractérisait alors l’esprit du temps. Cette énergie existe encore, notamment dans les domaines de la science et de l’innovation technologique, mais semble déserter la sphère politique. Peres est assurément un leader hors pair.

La carrière politique est une rude école pour les leaders israéliens, surtout en fin de carrière. Le cas de Shimon Peres est unique dans les annales de la vie publique israélienne. Il est bien le seul à avoir achevé sa carrière avec un tel consensus autour de lui en Israël comme dans l’arène internationale. La chance, en effet, a souri à Peres, contrairement à tous ses prédécesseurs : Rabin est mort assassiné, Golda Meïr et Begin ont démissionné, la première après la guerre du Kippour, le second après la guerre du Liban, Olmert s’est résigné après avoir été mis en examen pour cause de corruption, Eshkol est décédé dans l’exercice de ses fonctions, Sharon y a mis fin brutalement après son accident cérébral. Non seulement Shimon Peres ne s’est pas retiré de la politique comme l’a fait Ehoud Barak, mais il est resté aux commandes toute sa vie, même si dans ses dernières fonctions, le pouvoir était symbolique et honorifique. Une vie assurément bien remplie au point de se demander ce qu’il fera désormais. 

Amende honorable

Ces cinq années à la tête de l’Etat d’Israël ont été pour lui et pour les Israéliens l’occasion de faire réparation. Peres, l’aurait-on oublié, a longtemps suscité ambivalence et antagonisme : il a été la bête noire de la droite dans les années 1980 et 1990, le taureau usé sur lequel on plantait banderille sur banderille. Il était fustigé comme l’homme de l’incertitude et de l’indécision : « Peres ken ve lo » (« Peres oui et non ») était le stigmate dont on l’avait affublé dans les années 1980. Ce slogan, il faut bien l’admettre, en disait moins sur Peres que sur l’état d’esprit des Israéliens : c’est nous qui étions incapables de reconnaître la complexité des choses qui exige nuance et prudence. Aujourd’hui encore, la tentation est fortement répandue de réclamer la manière forte afin qu’« une bonne fois pour toutes », on puisse « nettoyer », « trancher », « liquider » un problème de longue durée par une opération militaire expéditive. Cette absence de leadership n’a pas empêché ses adversaires du Likoud, dix ans plus tard, de lui reprocher tout le contraire, avertissant les électeurs que s’il était élu « Peres diviserait Jérusalem » et en concèderait une moitié à l’Etat palestinien.

Cette présidence de l’Etat a permis aux Israéliens de faire amende honorable sans doute. Mais n’a-t-on pas vite oublié qu’en acceptant ces fonctions présidentielles, Peres a manqué, malgré lui, l’ultime occasion de redevenir Premier ministre ? Elu président de l’Etat, Peres n’était plus disponible pour prendre le relais d’Olmert au lendemain de sa démission pour allégation de corruption, et c’est Tzipi Livni qui fut désignée pour le remplacer. Et si cela avait été Peres ? Ces supputations-là n’engagent que leur auteur. Aurait-il été l’homme de la situation ? Serait-il parvenu avec Mahmoud Abbas à compléter l’accord entamé avec Olmert ? Nul ne peut le dire, on peut seulement rêver. En revanche, c’est bien Shimon Peres qui n’a cessé, en Israël comme à l’étranger, de nous assurer que Netanyahou serait l’homme de la situation, le de Gaulle israélien capable de surprendre ses électeurs, voire de les trahir, comme l’avaient fait en leur temps Begin et Sharon, au nom de l’intérêt supérieur d’Israël. Peres s’est-il trompé ou bien a-t-il été manipulé ? Il ne s’est pas à ce jour prononcé sur l’échec de la négociation; il a tout de même accepté de rencontrer Mahmoud Abbas pour prier avec lui à la demande explicite du pape François.

Peres après Peres ?

En vérité, le mystère demeure : que deviendra Peres après Peres ? Nul n’imagine de sa part un retrait définitif, une retraite spirituelle, un retour à l’anonymat. Va-t-il écrire ses Mémoires ? Va-t-il continuer de s’exprimer sur la vie politique ? Sillonner le monde pour porter la bonne parole d’Israël en prenant soin de ne nuire ni à son successeur ni au Premier ministre? Peut-on espérer que dépourvu de fonctions officielles, Shimon Peres se libère des contraintes protocolaires pour dire ce qu’il pense et livrer sa version des événements d’hier et de demain sans le filtre habituel de l’autocensure ? Bref, se décidera-t-il à parler haut et fort, à parler-vrai ?

Car enfin, sans rien retirer de ses mérites, il reste, après plus d’un demi-siècle de présence dans la vie publique, deux ombres au tableau, deux passifs à son bilan : l’état de la paix et l’état de la gauche. Il n’est assurément pas le seul responsable, il n’en est pas non plus totalement indemne.
Sa complaisance à travailler avec la droite, ce fut son choix : en 2001, aux côtés de Sharon, puis en 2009 en décidant de rejoindre Kadima, abandonnant à son sort le Parti travailliste dont on ne sait plus s’il faut précipiter son agonie ou chercher à favoriser sa résurrection. Et la paix ? Sans chercher à refaire le bilan de Netanyahou et de ses prédécesseurs, qu’en est-il de l’opinion ? Est-elle aussi convaincue qu’on le prétend de sa nécessité morale et politique ? N’entend-on pas de plus en plus la ritournelle d’un « conflit insoluble » ? 

Shimon Peres a été, en outre, un animal politique, un spécimen du parlementarisme israélien avec ce que cela implique de calculs, de combines, de promesses non tenues, de petites trahisons et de petits arrangements. Et cependant, épris de sciences et de lettres, il a rompu avec l’anti-intellectualisme dont un grand nombre de nos dirigeants se réclament avec fierté. Enfin, il a accompli son parcours sans être ni un sabra ni un soldat auréolé de la gloire militaire qui tient lieu de légitimité officieuse.

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante », est-il gravé au fronton du Panthéon. Israël en tient un en la personne de Peres.

Reouven Rivlin sera le 10e Président d’Israël
Succéder à Peres ne sera pas la moindre des épreuves pour le nouveau président Réouven (Rouvi) Rivlin. Rien à craindre sur le plan intérieur : Rivlin jouit dans l’opinion publique israélienne d’une très grande popularité. Elle s’est accrue avec la persévérance qu’il a démontrée pour arriver à la fonction suprême à laquelle il se prépare depuis plus de dix ans et il a pulvérisé tous les records dès que Netanyahou, animé par un ressentiment personnel inexpliqué, a refusé de le soutenir pour s’y résigner du bout des lèvres alors qu’ils appartiennent tous deux à la même famille politique. Netanyahou était parvenu après sa réélection en 2013 à évincer Rivlin de la présidence de la Knesset, il a échoué dans son acharnement à l’empêcher d’être élu président. Tel est pris qui croyait prendre : Netanyahou qui voulait se débarrasser de lui comme président de la Knesset devra le supporter comme président de l’Etat d’Israël.
Rivlin doit sa côte de popularité à sa bonhomie, sa bienveillance, son franc-parler et son humour. Il s’est politiquement distingué également par son intégrité personnelle -il ne s’est pas indûment enrichi comme trop de ses collègues- et son attachement viscéral à la démocratie. Il s’est battu comme un seul homme pour empêcher que la Knesset n’inscrive dans sa législation des lois scélérates visant à étouffer la liberté d’action et d’expression des associations de défense des droits de l’homme dans les territoires occupés.
Cohérence morale et politique
Le combat qu’il a mené était d’autant plus méritoire qu’il est un fervent partisan du Grand Israël. Rivlin, en effet, appartient à cette espèce en voie de disparition au sein du Likoud qui estime que le projet du Grand Israël ne peut s’effectuer au mépris de l’égalité. Autrement dit, Israël peut et doit selon lui annexer les Territoires et se défaire de toutes les discriminations à l’égard des Palestiniens d’Israël comme des Palestiniens des Territoires, auxquels il est disposé à accorder progressivement
la citoyenneté israélienne. On peut contester la pertinence de sa solution d’un Etat unique sous la houlette d’Israël, pas la cohérence morale et politique qui l’anime et qui force l’admiration. La plupart de ses camarades du Likoud, après tout, s’accommodent du statu quo actuel, pourvu que la domination et la discrimination israélienne se poursuivent.
C’est dans l’arène internationale que Rivlin aura du fil à retordre : non seulement parce qu’il succède à Peres, mais parce qu’il cumule deux impairs : le premier est d’être un illustre inconnu dans toutes les chancelleries étrangères, le second
est d’être politiquement plus à droite que Netanyahou qui proclame sur le papier son consentement à la solution de deux Etats. Cependant, Rivlin a maintes fois déclaré qu’il s’inclinera devant toute décision du gouvernement et du parlement
préconisant un retrait territorial, comme il l’a effectivement prouvé lors du désengagement de la bande de Gaza.
Un élu tout frais qui termine son discours de victoire en déclarant : « Vive la démocratie israélienne, vive Israël » ne devrait pas être un mauvais président. 

 
 

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