Analyse Israël

Qui a peur des élections palestiniennes ?

Mardi 4 mai 2021 par Frédérique Schillo
Publié dans Regards N°1074

Les premières élections palestiniennes depuis 15 ans n’auront sans doute pas lieu. L’annonce surprise par Mahmoud Abbas d’élections législatives en Cisjordanie et à Gaza fin mai a d’abord laissé sceptique, voire prêté à sourire. Avant de soulever beaucoup trop d’inquiétudes.

Mahmoud Abbas, usé par 15 ans de pouvoir et de corruption

Mais quelle mouche a donc piqué Mahmoud Abbas, le raïs élu à la tête de l’Autorité palestinienne pour un mandat de quatre ans en 2005, pour annoncer soudain la tenue d’élections ? Le 15 janvier, il a signé un décret prévoyant d’organiser des législatives le 22 mai, puis la présidentielle le 31 juillet, et enfin l’élection des membres du Conseil national palestinien qui chapeaute l’OLP le 31 août. Une démarche empreinte d’un ton très officiel si bien que, passés les premiers sourires incrédules s’agissant d’un droit dont les Palestiniens ont été systématiquement privés depuis 15 ans, l’événement a été pris au sérieux. (Ndlr: les élections palestiniennes ont depuis été annulées.)Retour à la démocratie

L’idée de ces élections a émergé l’été dernier quand les Palestiniens redoutaient que Benyamin Netanyahou ne mette ses menaces d’annexer des pans de la Cisjordanie à exécution. Le recours au vote devait remettre en selle l’Autorité palestinienne face aux assauts de l’occupant. Finalement l’annexion n’a pas eu lieu et la colonisation rampante s’est poursuivie. Le vrai choc est survenu peu après, quand les Emirats arabes unis et Bahreïn ont normalisé leurs relations avec Israël, ouvrant la voie au Soudan puis au Maroc. Un immense tabou venait de sauter. Pour la première fois depuis 30 ans, des Etats arabes reconnaissaient l’Etat juif sans appeler en échange à son retrait des Territoires palestiniens. La cérémonie de signature des Accords d’Abraham, organisée en grande pompe à Washington, fut une énième gifle pour Abbas, qui chercha dans le vote un moyen de recouvrer son autorité aux yeux de son peuple et de la communauté internationale. La parution de son décret ne doit, à cet égard, rien au hasard. Elle coïncide avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. C’était bien l’un des enjeux majeurs de ce processus électoral : renouer avec l’exercice démocratique pour retrouver les bonnes grâces de l’Administration américaine après quatre ans de Trumpisme. A vrai dire, Biden n’en demandait pas tant. Il a rétabli le dialogue avec Ramallah, débloqué 200 millions d’euros d’aide gelés par son prédécesseur, notamment pour l’UNRWA, et s’apprête à rouvrir le bureau de l’OLP à Washington, sans formuler d’exigence démocratique en retour. Les élections devraient en revanche satisfaire les Européens, principaux bailleurs de fonds des Palestiniens, qui pressent depuis longtemps Abbas de retourner aux urnes. « J’ai été élue quatre fois depuis votre dernière élection », lui a récemment signalé Angela Merkel.

Que les Palestiniens aient soif de démocratie, c’est peu dire. 93% des habitants en âge de voter se sont inscrits sur les listes électorales ; soit 2,6 millions de votants, dont une bonne moitié n’ont jamais voté de leur vie. Tous les courants partisans se sont mis sur les rangs, à l’exception du Djihad islamique. En février, les représentants de 14 partis se sont ainsi retrouvés au Caire pour assurer le bon déroulement du scrutin dans les Territoires. En temps normal c’est déjà une gageure. Alors imaginer des élections palestiniennes en pleine pandémie de covid-19, quand une troisième vague déferle sur Gaza, semble pure folie. Pourtant ce n’est pas ce qui inquiète le plus dans ces élections.

Frères ennemis

Si l’objet des scrutins est la relégitimation de Mahmoud Abbas, alors on peut dire sans attendre le verdict des urnes qu’il a déjà perdu. Certes, son parti, le Fatah, s’est enfin réconcilié avec le Hamas. Leur divorce date précisément des dernières législatives à l’issue desquelles le Fatah avait refusé de reconnaître la victoire du Hamas et repris de force le pouvoir en Cisjordanie, tandis que la bande de Gaza restait sous contrôle du groupe terroriste, soumise au blocus d’Israël. Aujourd’hui les deux formations acceptent, au moins temporairement, de mettre leur conflit de côté pour organiser les élections. Mais c’est dire que le parti islamiste y voit lui aussi le moyen de se refaire une crédibilité. Le Hamas se présente uni et même renforcé par la réélection en mars de Yahya Sinwar à la tête de sa branche politique.

Mahmoud Abbas ne peut pas en dire autant. Affaibli politiquement, miné par les affaires de corruption touchant sa famille et son clan, le vieux chef qui vient de fêter ses 85 ans est en outre un homme malade. Pas question pourtant de préparer sa succession, Abbas « Abou Mazen » s’accroche au pouvoir jusqu’à battre les records à la tête de l’OLP : 16 ans et 10 mois, soit deux fois plus que Yasser Arafat. Mais ces élections, au lieu de le relégitimer, risquent de le déstabiliser encore plus. D’abord parce que le Fatah est divisé. Deux listes dissidentes se présentent aux législatives : « Liberté » du célèbre prisonnier Marwan Barghouti [voir encadré], un très sérieux opposant à la présidence, et « L’Avenir » de Mohammed Dahlan, son ancien conseiller à la Sécurité nationale, exilé depuis 2013 à Abu Dhabi. C’est de là que ce dernier joue les médiateurs auprès des Gazaouis, en leur faisant parvenir des valises de dollars ou dernièrement des vaccins Spoutnik V. « Tout ce qui préoccupe Abbas est de rester au pouvoir, harceler ses opposants et réduire au silence toute voix contraire » dénonce Dahlan, à qui l’entourage d’Abbas reproche de « semer le chaos » en Palestine. Entre exclusions, menaces et violences physiques, la campagne vire au règlement de comptes. Un jeu de massacre dont tout le monde sortira perdant ; sauf le Hamas. C’est bien ce qui tourmente le plus Abbas : les divisions dans son camp risquent de profiter au Hamas dans une sorte de répétition funeste de 2006, même si les sondages ne le donnent pas gagnant.

Le scénario tant redouté par Abbas serait aussi un cauchemar pour Israël, qui a arrêté plusieurs membres du Hamas, dont son représentant en Cisjordanie Najih Asi, pour saper le mouvement. « Si le Hamas l’emporte, nous cesserons tout contact », prévient le général Kamil Abu Rukun à la tête du COGAT, l’organe de liaison militaire avec les Palestiniens. Interrogé sur la radio Kann à quelques jours de quitter ces fonctions, ce dernier s’est fendu d’un soutien à Abbas, « un partenaire » d’Israël qui a « prouvé qu’il était contre la violence. » « Nous aurions dû nous comporter différemment avec lui » a même confié Abu Rukun, reflétant l’état d’esprit des services de sécurité et de Défense. L’une des inquiétudes d’Israël concerne Jérusalem-Est, où toute activité politique palestinienne est proscrite. A contrario les Palestiniens n’envisagent aucune élection sans al-Quds. Un argument qui a le mérite d’offrir une honorable porte de sortie à Abbas pour faire annuler le scrutin.

Guépards palestiniens

Et si ces élections n’avaient été depuis le début qu’un mirage ? Une illusion de démocratie dans le désert palestinien ? L’intention d’Abbas était moins de combler le déficit démocratique que de légitimer son pouvoir. Même chose pour le Hamas, dont l’ambition n’est pas tant de rafler la majorité des 132 sièges du Conseil législatif palestinien mais de restaurer son autorité à Gaza. Pour tous, ces premières élections depuis 15 ans devaient permettre, selon la célèbre formule du Guépard, de « tout changer pour que tout demeure ». Une recherche d’équilibre partagée par Israël, prêt à tout pour conserver le statu quo, gage de relatif calme, même si cela signifie le maintien d’une clique corrompue à Ramallah et de terroristes islamistes à Gaza.

Alors qui va venir se plaindre d’un report des élections ? Ni Abbas, dépassé par les divisions internes, ni Israël, ni même les Américains, qui l’accueillent tous avec soulagement. Des tensions pourraient réapparaître avec le Hamas, provisoirement. Quant aux observateurs, il n’y a que les Européens pour avoir poussé à des élections en exigeant qu’elles se tiennent aussi à Jérusalem. Restent les citoyens palestiniens, éternels perdants de ces jeux de pouvoir, qui espéraient tant goûter à un vote libre et démocratique. Mais combien étaient-ils à y croire vraiment ?

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Marwan Barghouti, prisonnier-candidat

Le plus célèbre prisonnier palestinien est aussi le plus sérieux adversaire de Mahmoud Abbas à la présidence. Marwan Barghouti, 61 ans, dont près de 20 passés derrière les barreaux, purge cinq peines de prison à perpétuité, auxquelles s’ajoutent 40 années supplémentaires, pour avoir fomenté des attentats-suicides meurtriers durant la Seconde Intifada (2000-2004). Un pédigrée qui l’élève au rang d’icône de la lutte nationale palestinienne.

Depuis la cellule 28, section 3 de la prison de Hadarim, celui qu’on surnomme Abou Qassam a poursuivi ses activités militantes, gagnant en popularité à mesure que le clan Abbas était rongé par la corruption, jusqu’à créer son propre parti : « Liberté », en lice pour les législatives du 22 mai, grand test avant la présidentielle. Sa liste, où son épouse Fadwa occupe la deuxième position, a bénéficié du soutien d’autres membres du Fatah, notamment le neveu d’Arafat, Nasser Al-Qidwan, aussitôt exclu pour dissidence.

C’est dire combien Barghouti dérange, lui dont le visage moustachu, mains menottées tendues vers le ciel, orne le Mur de sécurité. Certains le comparent à Mandela, oubliant que ce dernier n’avait pas de sang sur les mains, en lui prêtant le même destin présidentiel. Selon un récent sondage, 22% des Palestiniens souhaitent le voir à la tête de l’Autorité palestinienne, loin devant Abbas (8%).


 
 

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