Reportage

Qalqilya : les fraises de l'espoir

Mercredi 9 juin 2010 par Géraldine Kamps

La première saison des fraises à Qalqilya se clôture et avec elle, les agriculteurs palestiniens se remettent à croire en de nouveaux marchés. Une réalisation bien concrète du Centre Peres pour la Paix, dont nous avons pu nous rendre compte sur le terrain, née grâce à un partenariat étroit entre Israéliens et Palestiniens. Avec le soutien financier… de la Région flamande.

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« Vous allez à Qalqilya ? » me demande le chauffeur de taxi arabe israélien en me conduisant à Alfe Menashe, où une responsable du Centre Peres m’a fixé rendez-vous. « J’ai de la famille pas loin, mais je n’y vais jamais. Ma clientèle est à 97% juive et on me déteste là-bas. Heureusement, il y a le téléphone ». Même appréhension côté juif. La plupart des Israéliens n’y sont jamais allés, par peur surtout, par manque d’intérêt aussi.

C’est Angela Mansour qui m’attend à la station essence de cette colonie juive, la plus proche de notre destination. La jeune femme qui me servira de guide et de traductrice vit à Jaffa et travaille au Centre Peres pour la Paix depuis à peine trois mois. Elle est arabe chrétienne. Mon passeport et ma carte de presse ne me serviront pas. Franchi sans encombre le point de passage qui marque la fin de la zone C (sous l’autorité israélienne) et le début de la zone A (contrôlée par l’AP), nous rejoignons comme convenu, à l’entrée de la ville, la Subaru d’Ahmed Zeid, propriétaire de terres agricoles.

Située contre la Ligne verte, sur l’axe routier Tel-Aviv-Naplouse, à quelques kilomètres de Netanya, Qalqilya avec ses quelque 50.000 habitants compte un taux de chômage de plus de 70%, accru par la construction du Mur qui entoure la ville. Bénéficiant d’un sous-sol riche en eau et favorable à la culture, une majorité de sa population travaillait dans le secteur agricole jusqu’à ce qu’une grande partie de ses terres lui soit devenue inaccessible.

Après avoir traversé le centre-ville en voiture, orné de rangées de drapeaux palestiniens, Ahmed Zeid nous conduit dans son champ. Au pied du Mur, cinq familles recrutées par le ministère palestinien de l’Agriculture, partenaire du projet, se partagent un total de cinq dunam (50 ares). Sur chacun travaillent dix agriculteurs. « Le projet “Champs de fraises pour la paix” lancé il y a un an par le Centre Peres vise à renforcer l’économie locale en créant un nouveau marché, source de revenus » explique Angela Mansour. « Nous travaillons en collaboration avec les ministères israélien et palestinien de l’Agriculture qui connaissent bien la situation sur le terrain, mais qui n’accepteraient pas de travailler ensemble sans notre intermédiaire. Le Centre Peres fournit l’équipement agricole, son expertise et son savoir-faire, les Palestiniens la terre et les agriculteurs, et le ministère flamand des Affaires étrangères finance l’ensemble du projet. Outre un projet similaire dans la Bande de Gaza, la production de fraises à Qalqilya est unique dans les Territoires ».

Relancer l’économie

Le résultat est impressionnant. La première saison qui s’achève a permis la récolte de 5,5 tonnes de fraises qui seront écoulées sur le marché local. « C’est plus compliqué de cultiver les fraises, mais c’est plus rentable et c’est surtout une culture continue » insiste Ahmed Zeid. « Au lieu de 2.000 plants par dunam pour les tomates par exemple, nous avons 8.000 plants pour les fraises qui nécessitent aussi une terre différente, composée pour 70% de terre rouge et 30% de terre noire. La plantation débute en septembre et la cueillette en décembre. Nous espérons atteindre les 6 tonnes pour la fin juin ».

Sans le Centre Peres, les fraises de Qalqilya n’auraient probablement jamais vu le jour. Ahmed Zeid et plusieurs dizaines de familles d’agriculteurs se seraient contentés de cultiver des pommes de terre, concombres, tomates, goyaves, poivrons et autres laitues, à faibles revenus. Quand on lui demande ses motivations, il affirme : « Il y avait sur le marché palestinien une très forte demande, et pas de réponse autre que l’achat de fraises israéliennes. Le fait qu’on soit les seuls dans tous les Territoires nous a motivés, nous produisons pour Qalqilya, Naplouse, Ramallah. L’équipement et les engrais nous sont fournis, et les formations que nous recevons du Centre Peres, quant à la plantation, l’entretien, l’irrigation, le traitement, la cueillette et l’emballage nous aident à améliorer l’ensemble de nos cultures ». Comment l’aide israélienne est-elle perçue dans la région ? « Nous voulons une réelle coopération entre Israéliens et Palestiniens » insiste Ahmed Zeid. « Personne n’y voit de problème ici, l’objectif de part et d’autre est de relancer l’économie locale. Ce projet connaît un effet boule de neige et tout le monde veut maintenant cultiver des fraises ! ».

Grâce à un autre projet du Centre Peres « Saving Children », qui vient en aide aux enfants palestiniens devant subir des opérations irréalisables dans leurs hôpitaux, Ahmed Zeid bénéficie déjà d’une aide substantielle pour le traitement de sa fille gravement malade. Il confie toutefois sentir la différence depuis l’apport de ces nouvelles rentrées, régulières. Une saison de fraises (six mois) lui rapporte 8.000 shekels (environ 1.600) par dunam, dont 3.000 paient le salaire des agriculteurs. N’ayant aucun autre frais, il lui reste 5.000 shekels contre 1.500 pour une autre culture. « Le prix du kilo varie lui selon le moment de la plantation » précise-t-il. « Il fluctue entre 10 et 25 shekels, au pic de la saison (entre 2 et 5 ), au lieu de 4 shekels pour le concombre ».

« Palestinian product »

Directeur du département Agriculture au Centre Peres, Oren Blonder est resté à Alfe Menashe, « je ne pouvais pas aller à Qalqilya » assure-t-il. Il revient sur les objectifs du projet « Champs de fraises pour la paix » : « Il est dans notre intérêt mutuel d’avoir une économie palestinienne forte. Nous essayons donc d’aider les Palestiniens à passer de cultures à bas rendement à des cultures à haut rendement. La demande palestinienne en fraises est tellement forte qu’ils ne veulent pas tout de suite passer à l’exportation, mais ils possèdent déjà le label “Global Gap” qui garantit la bonne pratique agricole. Le projet réalisé à Gaza entre 1999 et 2006, financé par la Hollande, s’étendait sur 2.000 dunam (200 hectares). C’est la première fois qu’un produit estampillé “palestinien” est exporté. Mais avec le gouvernement Hamas, la plupart des relations extérieures ont été stoppées. L’exportation des fraises n’a repris qu’en mars dernier. Avec les fleurs, ce sont les seules choses qui sortent aujourd’hui de Gaza ».

Malgré les tensions entre les différentes autorités et, sur le terrain, un réel problème d’évacuation des eaux usées dont chacun se rejette la responsabilité, le Centre Peres espère pouvoir passer de 5 à 25 dunam de fraises l’an prochain (15 à Qalqilya, 10 à Jenine). Les 40 agriculteurs qui ont suivi les formations devraient être 200, avec des centres d’apprentissage délocalisés. « Le Centre Peres a aussi pour mission d’ouvrir les marchés aux Palestiniens. Nous sommes actuellement en discussion avec Marks & Spencer en Angleterre » poursuit Oren Blonder.

Le budget dégagé par le ministère flamand des Affaires étrangères, à concurrence de 150.000 Ä pour deux ans, se répartit pour un tiers en frais d’équipement, infrastructures, système d’irrigation, pour deux tiers en formations. « C’est magnifique mais cela risque à terme d’être insuffisant » estime Oren qui envisage déjà la recherche de subsides complémentaires. Le Président Shimon Peres, dont le Centre porte le nom, était bien entendu le premier à goûter les fraises de Qalqilya, attestant de leur qualité. « Notre objectif n’est pas d’exporter ce produit juste parce qu’il est palestinien mais parce qu’il est bon » insiste Oren Blonder. « Mais on sera très fier de dire qu’il est bon et qu’il est palestinien ».

Le Centre Peres pour la Paix

Le 26 octobre 2010, le Centre créé par l’actuel Président d’Israël, Shimon Peres, pour diffuser sa vision du Proche-Orient, fêtera son 12e anniversaire. Il y a deux ans, les bureaux basés à Tel-Aviv déménageaient dans la toute nouvelle Maison de la paix à Jaffa. Les projets du Centre ne faisant eux que se multiplier dans la continuité de l’objectif initial : la création d’un « nouveau Moyen-Orient » pacifié grâce à la coopération économique entre les pays qui le composent. Un moyen non politique pour réaliser le rêve du Prix Nobel de la paix 2006, à l’échelle citoyenne, en touchant tous les secteurs de la société civile : l’agriculture, la médecine, le sport, la jeunesse, le tourisme, les affaires, l’art, l’environnement et l’éducation.

Organisation non gouvernementale et non partisane, le Centre Peres pour la Paix est dirigé en Israël par Ron Pundak, célèbre figure du camp de la paix. Smadar Shapira en est la représentante pour le Benelux à Bruxelles, et Robert Pottok préside depuis cette année Les Amis belges du Centre Peres. Pour rendre compte auprès du public de toutes ces actions visant à renforcer le dialogue israélo-palestinien, il rappelait récemment deux activités qui ont permis à plusieurs centaines de jeunes Juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens de se retrouver. « Nous nous réjouissons de constater que ces événements sportifs, avec des équipes mixtes, permettent non seulement de surmonter de nombreux stéréotypes mais que des liens d’amitié peuvent se tisser, année après année. La “Mini World Cup” et le “Fathers and Sons” se déroulent dans le cadre du programme “Twinned Peace Sports Schools” pour lequel les Amis du Centre Peres recherchent activement un soutien en Belgique ». A bon entendeur.

Les Amis du Centre Peres pour la Paix en Belgique : [email protected] - GSM 0475/470.233

Benelux : [email protected]

 


 
 

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