Israël

La précarisation des 25-35 ans et la recrudescence des 'Tanguy'

Mardi 5 Février 2013 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°771

Publié à la veille du scrutin, un nouveau rapport met en lumière l’aggravation sans précédent de la situation économique des jeunes ménages israéliens.

 

En Israël, « l’effet Tanguy » ne relève pas d’une fiction. Comme le jeune héros du film du réalisateur Etienne Chatiliez, de plus en plus d’Israéliens âgés de 25 à 35 ans habitent toujours chez leurs parents. Telle est l’une des données marquantes du dernier « Rapport de la nation », publié fin novembre par le Centre Taub, un institut spécialisé dans les études en sciences sociales qui présente chaque année ses conclusions aux conseillers du Premier ministre israélien. D’après cette enquête qui porte sur la période 1995-2010, pas moins de 19% des Juifs israéliens âgés de 25-35 ans habitent désormais chez leurs parents, contre seulement 14%, quinze ans auparavant. La proportion de ceux qui tardent à quitter le domicile familial s’élève à 17% parmi les jeunes issus de l’ancien bloc soviétique comme chez les jeunes Arabes israéliens.

Si l’on observe ce qui se passe en Europe, force est de constater que les 25-34 ans ne sont que 14,9% à habiter chez leurs parents en Belgique, selon l’Institut de développement durable. Une part qui tombe encore à 9% en France, où 27% des jeunes de ce groupe d’âge ont déjà accédé à la propriété. La comparaison doit toutefois intégrer un paramètre spécifique à Israël, où le service militaire obligatoire décale d’un minimum de deux à trois ans l’entrée dans la vie active. Mais au-delà de ce facteur, c’est principalement la hausse du coût de la vie, qui rend l’accès au logement de plus en plus problématique pour les trentenaires israéliens.

De fait, la recrudescence des « Tanguy israéliens » fait partie d’un ensemble d’indicateurs qui illustrent les difficultés croissantes des jeunes ménages entrés dans la vie active. Le « Rapport de la nation » brosse en effet un tableau inquiétant qui permet de mieux comprendre pourquoi ces jeunes sont descendus dans la rue lors de la « révolte des tentes », le mouvement de grogne sociale parti de Tel-Aviv, auquel ont participé près de 400.000 Israéliens lors de l’été 2011.

Ultra-orthodoxes et Arabes israéliens, les plus mal lotis

Premier enseignement, les 25-35 ans ont subi une importante érosion de leurs revenus sur la période, une tendance qui s’est accélérée ces cinq dernières années. Pour preuve, le revenu médian d’un jeune ménage juif (hors nouveaux immigrants et à l’exclusion des ultra-orthodoxes) est passé de 7.500 shekels (1.500 euros) en 2005 à environ 5.900 shekels (soit moins de 1.200 euros)en 2010, ce qui signifie que la moitié de l’ensemble des familles israéliennes gagne moins que ce montant.

Deuxième tendance lourde : en Israël, comme dans d’autres pays développés, le diplôme académique ne suffit pas à garantir un niveau de vie prospère. « Auparavant, un ménage juif composé de deux jeunes diplômés, habitant dans le centre du pays et gagnant chacun un revenu, pouvait raisonnablement aspirer à un statut confortable », relève le Centre Taub. « Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ». De toute évidence, les jeunes ménages de 25-35 ans ne sont pas les plus mal lotis (lire encadré). Le « Rapport de la nation » relève ainsi une nouvelle détérioration du statut économique des familles juives ultra-religieuses et des Arabes israéliens, deux groupes qui font déjà partie des plus pauvres du pays, puisque les hommes du secteur orthodoxe et les femmes arabes, pour des raisons différentes, choisissent de rester en retrait du marché du travail. Pour autant, la « galère » des 25-35 ans semble symptomatique de l’écart qui se creuse entre Israël et les autres pays de l’OCDE, en matière de niveau de vie.

Troisième message de l’étude : la baisse du pouvoir d’achat des jeunes ménages israéliens, liée à la hausse des produits alimentaires ou des prix du logement, ne constitue que la partie émergée de l’iceberg. Selon l’économiste Dan Ben David, qui dirige le Centre Taub, le pays souffre en effet de problèmes structurels non moins importants. Un seul exemple : la productivité du travail -l’un des principaux indicateurs de compétitivité- s’élevait en Israël à 33,8 dollars par heure en 2011, contre 44 dollars en moyenne dans l’OCDE, ce qui situe Israël en 24e position sur les 34 pays de l’organisation.

Une révolte pour rien ?

Reste que les jeunes Israéliens ont en tête d’autres références. De l’avis général, leurs revendications de l’été 2011 ont été purement et simplement oubliées. De l’aveu même de Manuel Trachtenberg, qui a été chargé par le gouvernement Netanyahou de formuler des recom-mandations à l’issue de la « révolte des tentes », la plupart des mesures préconisées dans le domaine du logement n’ont pas été appliquées. Et pourtant, l’absence de logements abordables a servi de point de départ à ce mouvement de protestation sociale. Sachant qu’un Israélien doit travailler 11,5 ans pour pouvoir acquérir un logement de taille moyenne. Idem pour les mesures en faveur de la scolarisation gratuite des enfants de maternelles qui n’ont été que très partiellement adoptées. Autant dire que la paupérisation des jeunes ménages risque de faire partie des dossiers chauds du prochain gouvernement. •

Une société plus inégalitaire

L’accroissement des inégalités sociales au sein de l’Etat hébreu fait de l’ombre au « modèle économique » israélien. Car, si les classes moyennes semblent de plus en plus se paupériser, un autre phénomène inquiète davantage les économistes : le creusement des écarts entre les plus riches et les plus pauvres. Selon l’OCDE, 20% des familles israéliennes sont considérées comme « pauvres », contre 12% en moyenne au sein de l’organisation. Des données que confirme le dernier rapport alternatif sur la pauvreté, publié par l’organisation caritative Latet. Reste que cette situation ne semble pas trop peser sur le moral des Israéliens. Témoin, les résultats du premier rapport des Nations Unies sur le bonheur dans le monde qui a classé Israël au quatrième rang sur 193 pays. Dirigé par l’Université de Columbia Earth Institute, le rapport propulse le Danemark à la première place, les Etats-Unis à la 11e place et le Royaume-Uni à la 18e place. En bas de la liste, on retrouve des pays comme le Bénin, la République centrafricaine, le Togo et la Sierra Leone.

La question socio-économique a pesé sur le scrutin

Une fois de plus, le dernier scrutin israélien aura été placé sous le signe des enjeux sécuritaires. Mais, une fois n’est pas coutume, les enjeux socio-économiques n’ont pas été en reste. C’est ainsi que la liste Likoud-Beitenou (31 mandats), dont le crédo néolibéral est connu, a promis de ne pas augmenter les impôts, malgré l’annonce embarrassante (le 13 janvier !) d’un déficit budgétaire 2012 deux fois plus élevé que prévu. La formation centriste « Yesh Atid » de l’ex-journaliste TV Yaïr Lapid, qui a réalisé une spectaculaire percée (19 mandats), a fait campagne autour de l’allègement du « fardeau » qui pèse sur les classes moyennes. Elle préconise l’entrée sur le marché du travail des hommes ultra-orthodoxes et une refonte de la Loi Tal qui les exempte du service militaire.

De son côté, le Parti travailliste de Shelly Yachimovich (15 mandats) qui a mis l’agenda socio-économique au cœur de sa campagne, a accueilli dans ses rangs deux figures de proue de la révolte des tentes, Stav Shaffir et Itzhik Shmueli, l’ex-président de l’Union nationale des étudiants israéliens. Histoire de revendiquer l’héritage du mouvement pour la justice sociale. Les Travaillistes ont proposé de relancer l’activité économique par l’augmentation de la dépense publique. Seul hic, ce programme étalé sur cinq ans coûtera 138 milliards de shekels (28 milliards d’euros), ce qui correspond à un accroissement de 40% par rapport aux dépenses actuelles. Une rallonge que la plupart des économistes ont jugée peu réaliste, compte tenu des mesures d’austérité que devra prendre le prochain gouvernement. 

Enfin, Naftali Bennett, le nouveau leader du parti Bayit Yehoudi « La Maison juive » (12 mandats), prône une réduction des dépenses de défense. Tandis que Tzipi Livni (ex-Kadima), la chef de file du nouveau mouvement « Hatnouah » (6 mandats), pousse une refonte des budgets étatiques alloués aux implantations situées au-delà de la Ligne verte, afin d’interrompre le financement inutile des colonies isolées à caractère « politique ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 13/02/2013 - 13:46

    "préconise l'entrée sur le marché du travail des hommes ultra-orthodoxes et une refonte de la Loi Tal qui les exempte du service militaire"

    Y a pas a dire, rajouter des demandeurs d'emploi a un marche sature, ca va permettre de resoudre le probleme des classes moyennes et d'ugmenter les salaires des plus defavorises.

    Avec des hommes comme Natanyahou, Lapid et Bennett, la situation des defavorises ne peut qu'augmenter, sachant leurs idees economiques a tous les trois.

    Bon, si ce gouvernement qui n'existe pas encore survit 4 ans, on se reverra aux prochaines elections. Apres la hausse des impots prevues par tous, meme si le Likoud a promis que....